Cameroun, nouveau gouvernement: « C’est le flou général »
Les Camerounais attendent toujours de connaître la composition du nouveau gouvernement, après l’élection présidentielle d’octobre. Paul Biya, réélu le 12 octobre lors d’un scrutin contesté par son principal opposant, Tchiroma Bakary, continuerait les tractations avec les membres de l’opposition. « Les Camerounais aujourd’hui sont résignés », affirme à TV5MONDE Stéphane Akoa, politologue camerounais.
Par Séraphine Charpentier – SOURCE TV5.ORG
Le président camerounais Paul Biya et la première dame Chantal Biya assistent à un rassemblement politique au stade Lamido Yaya Dairou à Maroua, au Cameroun, le 7 octobre 2025. Le président camerounais a promis la recomposition du gouvernement mais deux mois plus tard, la liste définitive n’a pas encore été publiée.
Deux mois ont passé après la prestation de serment de Paul Biya et toujours rien à l’horizon. Le gouvernement, composé de ministres de plein exercice, reste en place. Des bruits de tractation avec l’opposition se font écho ça et là. Tchiroma Bakary, l’opposant qui conteste le résultat du scrutin à la présidentielle d’octobre, a bien été approché à plusieurs reprises par les autorités, selon plusieurs médias dont Jeune Afrique.
Celui qui a obtenu près de 35% des voix aux dernières élections aurait refusé tout rôle au sein du gouvernement de Paul Biya, y compris celui de Premier ministre, ou encore « neuf ministères, seize postes dans la haute administration pour ses proches et plusieurs nominations diplomatiques à l’étranger », rapportent nos confrères.
« Tchiroma Bakary se trouve dans une relative solitude »
« Il n’aurait pas beaucoup de marge de manœuvre en tant que Premier ministre et il sait qu’il peut encore prétendre au siège de président », avance auprès de TV5MONDE Stéphane Akoa, politologue camerounais.
Aujourd’hui exilé en Gambie, après s’être réfugié au Nigeria, l’opposant garde le silence. Il doit continuer ainsi, sur demande des autorités gambiennes. « Il se trouve dans une relative solitude », confirme à TV5MONDE Georges Dougueli, grand reporter à Jeune Afrique et spécialiste du Cameroun.
D’autres tractations seraient en cours avec des membres de l’opposition et diverses figures politiques. « Dans cette quête de nouvelles personnalités, il n’y a rien de transparent, c’est le flou total, général », nuance Georges Dougueli.
Le président camerounais, élu pour un huitième mandat, semble en effet avoir accédé à la vision d’un renouvellement du gouvernement. Plus de femmes, plus de jeunes, et des membres de l’opposition, « dans le seul objectif de durer »: « Il penche vers là où la météo politique lui indique de pencher », illustre le journaliste. Paul Biya aura 93 ans le 13 février.
Un gouvernement d’union nationale encore discuté
« Au sein du régime, il y en a qui pensent qu’il s’est produit pendant cette élection présidentielle, une espèce de message d’alerte, du seul fait du score de 35% d’Issa Tchiroma Bakary. Ce message, envoyé par l’électorat, dit qu’il faut aller chercher des gens qui sont différents, c’est-à-dire l’opposition », explique le journaliste, spécialiste du Cameroun.
Reste qu’un courant contradictoire flotte dans l’air. « Il s’agit d’une autre stratégie. Il y en a qui pensent qu’il faut en finir avec Tchiroma Bakary par la force et qui estiment qu’il n’y a pas de pertinence à former un gouvernement d’union nationale, a fortiori avant les législatives », continue Georges Douguely.
« Paul Biya n’est tenu par rien, c’est comme ça qu’il a toujours gouverné »
L’attente du nouveau gouvernement ne semble pas être d’un interminable suspense pour une partie des Camerounais, tant le désenchantement est grand. Le délai de deux mois n’a en tout cas rien d’étonnant, venant de Paul Biya: « Le président est seul à décider et il peut sortir son gouvernement demain ou dans un mois. Il n’est tenu par rien, c’est comme ça qu’il a toujours gouverné », explique le spécialiste du Cameroun.
Dans ses voeux à la Nation à l’occasion de la fin de l’année 2025, le 31 décembre, le président camerounais a toutefois déclaré qu’un nouveau gouvernement serait formé « dans les prochains jours ». En face, la population est touchée par une certaine atonie sur le sujet. « Aujourd’hui, il y a un épuisement ou un agacement total », confirme le politologue Stéphane Akoa.
« Les gens aujourd’hui sont résignés »
Pour ce dernier, c’est cet épuisement qui a déclenché la crise post-électorale dans le pays, en réaction au résultat du scrutin du 12 octobre contesté par Tchiroma Bakary. Un mouvement de contestation, aujourd’hui complètement retombé.
« Nous sommes très sceptiques au Cameroun sur la valeur de l’opposition et l’envie réelle que cette opposition aurait de changer le Cameroun. Changer les gens (au sein du gouvernement), oui, mais modifier complètement l’ensemble des paradigmes essentiels, non. Je crois que les gens aujourd’hui sont résignés », estime le politologue camerounais. « Le désenchantement ne changera pas du fait d’un jeu de chaises musicales », appuie de son côté George Douguely.
« La formation du gouvernement est presque divertissante »
« C’est juste un changement de gestionnaire qui est espéré. Les gens se disant que ceux-là, ceux qui arriveront, seront un peu moins mauvais que les autres, ou alors que le temps qu’ils prendront pour essayer de nous séduire sera au moins un répit avant qu’eux aussi commencent à se goinfrer et à sombrer dans les scandales, qui sont l’ordinaire de ceux qui sont en place », conclut Stéphane Akoa.
Preuve de ce détachement, selon Georges Douguely, l’« explosion » de l’émigration et l’augmentation de la diaspora camerounaise, composée notamment de personnes hautement qualifiées. Les Camerounais sont, par exemple, la première nationalité d’expression francophone à être devenus résidents permanents au Canada en 2024, selon les chiffres officiels du gouvernement canadien.
« La reformation du gouvernement est devenue intéressante parce que c’est la seule actualité politique, mais ça n’intéresse pas les gens, c’est presque divertissant », conclut Georges Douguely.

