Présidentielle au Sénégal : un scrutin qui s’annonce disputé

En juillet 2022, les électeurs sénégalais se sont rendus aux urnes pour élire les 165 députés qui les représenteront à l’Assemblée nationale.

Malgré une campagne tenduele faible taux de participation électorale (de 46 %) et les appels de l’opposition pour sécuriser le vote dans certaines localités, le scrutin s’est bien déroulé.

Sur les huit grandes coalitions politiques engagées dans la course électorale, deux sont ressorties victorieuses. Les enjeux étaient de taille : à peine six mois avant le scrutin, la coalition au pouvoir Benno Bokk Yakaar avait perdu les principales villes lors des élections municipales et départementales. À l’approche des législatives, certains commentateurs avaient suggéré que la performance de la coalition serait révélatrice de l’appui au Président en exercice, Macky Sall, et à son éventuelle tentative de se présenter pour un troisième mandat en 2024.

Globalement, les législatives avaient valeur de test pour l’oppostion et l’électorat à maintenir la démocratie à flot et à contenir l’ambition prêtée au président Macky Sall de rester au pouvoir.

L’OPPOSITION GAGNE DU TERRAIN

Voici le message que les élections législatives ont semblé envoyer : l’électorat de Benno Bokk Yakaar s’est encore amenuisé, surtout dans les zones urbaines, tandis que dans les villes et villages, la coalition Yewwi Askan Wi Wallu, composée de deux groupements de l’opposition, a remporté une victoire écrasante.

Au final, Benno Bokk Yakaar a obtenu 82 sièges et Yewwi Askan Wi, 80.

Pour la première fois dans l’histoire politique du Sénégal, un front d’opposition a réussi à mettre en échec la coalition présidentielle et à imposer un parlement divisé sans majorité absolue.

On peut attribuer cette percée de l’opposition à la forte chute de la popularité de Sall et de sa coalition. De plus, l’électorat exprime de plus en plus fortement son désir de transparence, de justice et d’amélioration des conditions socio-économiques.

L’alliance de deux principales coalitions de l’opposition a aussi joué un rôle clé, cette stratégie politique ayant en effet mis en échec le camp présidentiel.

L’alliance a par ailleurs bénéficié de la « Sonkomania », la vague de soutien populaire à Ousmane Sonko, âgé de 48 ans. Sonko est arrivé sur la scène politique en 2014 lorsqu’il a formé son parti politique, les Patriotes du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité. Il reste populaire malgré une accusation de viol à son encontre toujours pendante devant le tribunal, et qui, selon lui, aurait un motif politique.

Sonko lui-même n’a pas pu se présenter aux législatives : en effet, la liste principale de candidats à laquelle il appartenait a été disqualifiéepour avoir inscrit un candidat sur deux listes. Il est toutefois resté (avec Barthelemy Dias, maire de Dakar), le porte-drapeau de Yewwi Askan Wi. On considère que l’adhésion des électeurs à cette coalition est largement due à la mobilisation autour de Ousmane Sonko en raison de sa popularité et des critiques qu’il formule contre la classe dirigeante.

L’image de Sonko comme ancien fonctionnaire incorruptible et politicien antisystème a attiré davantage d’électeurs vers Yewwi Askan Wi. Sonko a promis de tenir l’exécutif responsable de ces scandales financiers par le biais de mesures parlementaires et il a une forte présence en ligne et sur le terrain pour mobiliser les sympathisants. C’est sur cette image que la coalition Yewwi Askan Wi-Wallu a bâti sa campagne électorale.

Tous les regards sont maintenant tournés vers l’élections présidentielle de 2024. Le revers majeur de la coalition au pouvoir apporte un éclairage nouveau sur ce qui pourrait se passer par la suite.

La présidentielle en vue s’annonce très disputée et représente un enjeu de taille pour les Sénégalais qui resteront les maîtres du jeu.

QUI EST OUSMANE SONKO ?

Après avoir obtenu une maîtrise en droit public en 1999 à l’université Gaston Berger, Sonko a intégré la prestigieuse École nationale d’administration.

En tant qu’inspecteur des impôts, il occupait un poste de haut rang dans la fonction publique sénégalaise avant d’être radié en 2016 pour avoir exposé et dénoncé les pratiques malhonnêtes de l’administration nationale.

En 2017, il est élu à l’Assemblée nationale et devient progressivement la voix principale de l’opposition. En mars 2021, il est arrêté pour troubles à l’ordre public, alors qu’il se rendait au tribunal pour l’ouverture des poursuites judiciaires contre lui. Ses partisans avaient suivi son convoi jusqu’au tribunal et avaient manifesté sous la bannière de l’opposition. La situation avait dégénéré tandis que la police tentait de les disperser. Par la suite, Sonko avait été arrêté pour troubles à l’ordre public et participation à une manifestation non autorisée.

Ces faits avaient déclenché un soulèvement sans précédent, et des manifestations avaient paralysé les principales villes. Les manifestants avaient détruit des infrastructures publiques et des commerces français avaient été pillés. Quatorze personnes avaient perdu la vie et plus de 600 autres avaient été gravement blessées. Pour beaucoup, l’arrestation d’une importante figure de l’opposition suite à des manifestations de ses partisans constituait une attaque contre la démocratie.

Ces événements ont solidifié le soutien populaire à Sonko et renforcé sa stature de sérieux candidat à la présidence et de leader de l’opposition.

Étant donné son arrivée en troisième place lors l’élection de 2019 et l’élargissement de son assise politique, Sonko pourrait certainement s’imposer lors d’un second tour de l’élection en 2024. Son éligibilité sera toutefois déterminée par l’issue du procès pour viol.

PERSPECTIVES POUR 2024

Une grande partie de l’incertitude autour de 2024 découle de la question de savoir si Macky Sall décidera de se présenter pour un troisième mandat. Jusqu’à présent, il a refusé de donner une réponse, ce qui a affecté sa popularité.

Pour l’électorat sénégalais, les présidences longues de Léopold Senghor (20 ans) et d’Abdou Diouf (19 ans) appartiennent à une époque révolue.

Le pays a accepté l’idée d’une présidence pour deux mandats et l’état de grâce du Président en exercice ne dure pas plus d’une décennie, comme a pu le découvrir le prédécesseur de Sall, Abdoulaye Wade.

Cependant, si Sall décidait de se présenter pour un troisième mandat, il lui faudra surmonter certaines difficultés.

La première étant la Conseil constitutionnel, qui se prononcera sur la légalité de sa candidature.

Il lui faudra ensuite faire face à plusieurs figures de l’opposition : Sonko bien évidemment, mais aussi éventuellement Barthelemy Dias, et peut-être Khalifa Sall (ancien maire de Dakar) et Karim Wade.

Aucun des candidats n’est susceptible de recueillir la majorité des voix (50 % plus une) au premier tour. Mais comme Sall le sait bien, en 2000 et 2012, le président en exercice avait perdu les élections lors d’un second tour.

Si Sall ne se représente pas, son parti se trouvera tout de même dans une situation difficile car il n’a pas préparé une figure nationale susceptible de prendre la relève. Or, il est peut-être trop tard pour cela.

Sonko est en bonne position pour l’élections de 2024 – surtout s’il réussit à marquer des points auprès de l’électorat des zones rurales, ce qui renforcerait sa popularité déjà forte au sein de l’électorat urbain.

IMPLICATIONS POUR LA DEMOCRATIE SENEGALAISE

D’aucuns pensent que la candidature Sonko représente un nouveau cap pour la démocratie représentative, la redevabilité et la qualité de la démocratie.

En gardant ses distances avec la coalition du Président en exercice, il a su exprimer un point de vue contestataire contre la classe dirigeante et se démarquer de ses rivaux aguéris.

Il doit sa base éléctorale à sa réputation de lanceur d’alerte ansi qu’à l’importance qu’il accorde aux questions liées à la dette, à l’exploitation des ressources naturelles, à la pauvreté, au manque de financement des systèmes de santé et d’éducation et à la corruption.

Sa réputation de lanceur d’alerte continue de motiver les appuis électoraux, notamment grâce à l’attention qu’il accorde aux questions comme la dette, l’exploitation des ressources naturelles, la pauvreté, le manque de financement des systèmes de santé et d’éducation et la corruption.

RACHEL BEATTY RIEDL

Professor of International Studies , Cornell University

BAMBA NDIAYE

Assistant Professor, Emory University

OUMAR BA

Assistant Professor of International Relations, Cornell University

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