Soudan: un an après la chute d’El-Fasher, une «ville fantôme» à la population brisée
Le 26 octobre 2025, après plusieurs mois de siège, les Forces de soutien rapide (FSR) s’emparaient d’El-Fasher, dans l’ouest d’un Soudan en proie à une violente guerre depuis avril 2023 entre les FSR et l’armée. Le 19 février 2026, une mission internationale indépendante d’établissement des faits mandatée par l’ONU concluait à des « signes distinctifs d’un génocide » sur place. Si, 12 mois plus tard, il est encore impossible de dresser un bilan humain, acteurs humanitaires, observateurs et rescapés s’accordent à décrire la capitale de l’État du Darfour-Nord comme une « ville fantôme ».
Par : Alexandra Brangeon
Le 26 octobre 2025, après 500 jours de siège, El-Fasher, capitale du Darfour-Nord, tombait aux mains des Forces de soutien rapide (FSR) du général Hemedti, un groupe armé en guerre contre l’armée soudanaise depuis avril 2023. À l’époque, ces paramilitaires promettaient de « vider El-Fasher des Falangiyat », terme péjoratif faisant référence à des « serviteurs », et appelaient explicitement à l’élimination des communautés non arabes, en particulier les Zaghawa et les Fur.
Selon l’Organisation internationale des migrations (OIM), près de 100 000 personnes ont réussi à s’enfuir durant l’offensive. À cela s’ajoutent des milliers de civils disparus, morts alors qu’ils tentaient de fuir, ou emprisonnés par les FSR. Aujourd’hui, que reste-t-il d’El-Fasher dont la population était estimée à 300 000 habitants avant l’attaque ?
L’impossible bilan humain
Dans les mois qui ont suivi la prise d’El-Fasher, la ville a été totalement coupée du monde, les FSR en interdisant l’accès et bloquant toute information. Chercheurs et observateurs des droits humains ont accusé les paramilitaires d’avoir « nettoyé » la ville.
Près de 6 000 personnes ont été tuées lors de l’attaque, estime le bureau des droits de l’homme de l’ONU ; elles sont mortes dans les bombardements ou volontairement abattues. Mais pour des chercheurs de l’université de Yale – qui s’appuient sur l’analyse d’images satellites – le bilan serait beaucoup plus élevé, avec plusieurs dizaines de milliers de personnes tuées.
En janvier dernier, une première mission d’évaluation humanitaire, composée de plusieurs ONG, a enfin pu accéder à la ville. Une visite encadrée par les nouvelles autorités liées aux paramilitaires. Cette mission rapporte une « ville totalement détruite, vide, une ville fantôme ».
« Seule une fraction de la population est revenue, les gens ont trop peur»
« Aujourd’hui le niveau de destruction est encore très important », témoigne Renaud Douci, coordinateur terrain pour Solidarités international, ONG qui a fait partie de cette première mission d’évaluation et qui est revenue travailler à El-Fasher. « On estime la population à 40 000 à 60 000 personnes. Des gens qui sont revenus s’installer ou qui reviennent de façon pendulaire, explique-t-il. Ils viennent pour chercher de l’aide, voir leur quartier, leur maison. Ils ont entendu qu’une ONG était là, que le bureau d’aide humanitaire du gouvernement lié aux paramilitaires organise des distributions de nourriture ». Mais d’ajouter : « Sauf que, pour l’instant, à cause du traumatisme et de la violence de ces 500 jours, les gens ne se sentent pas du tout de revenir. »
Les habitants qui reviennent déchantent vite : leur maison a été pillée ou détruite et la sécurité n’est pas assurée. Et il y a beaucoup trop de militaires dans la ville, souligne Renaud Douci : « Et quand le marché où vous aviez l’habitude d’aller pour vous nourrir n’est plus qu’une portion congrue avec quelques stands et des aliments hors de prix, ce ne sont pas des conditions dans lesquelles on peut revenir avec sa famille. »
Un constat partagé par différentes ONG. « Seule une fraction de la population est revenue, les gens ont trop peur », abonde Laura Mills, chercheuse à Amnesty International. « Les humanitaires nous disent qu’il y a des îlots de maisons encore debout. Et entre chaque îlot, il y a des rues désertes. La ville est encore abandonnée », ajoutant : « C’est compréhensible, les habitants d’El-Fasher ont été traumatisés parce qu’ils ont vécu. Pourquoi reviendraient-ils alors que les paramilitaires sont encore là et n’ont jamais eu à répondre de leurs actes ? Pourquoi revenir alors que vous risquez à tout moment d’être arrêtés et torturés ? »« Ils font venir des gens de l’extérieur et leur donnent nos maisons »
Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), près de 60 000 personnes sont par ailleurs inscrites à El-Fasher afin de recevoir une aide alimentaire.
« Il ne s’agit pas d’habitants d’El-Fasher, mais de gens qu’on a fait venir pour repeupler la ville », s’insurge Salwa, qui souhaite garder l’anonymat. Elle est née à El-Fasher et a fui quelques jours avant que la ville ne tombe. « Ma propre maison a été détruite, affirme-t-elle. Ils ont tout cassé et jeté toutes nos affaires dans la rue. La maison de mon père est encore intacte, mais ils y ont installé des gens qu’on ne connait pas. Ils font venir des gens de l’extérieur et leur donnent nos maisons. Ils leur donnent même des documents, pour montrer qu’ils sont les propriétaires. Ces gens ne partiront jamais. En plus, ils les filment pour faire de la propagande et prétendent que les habitants d’El-Fasher sont rentrés. »
Tout comme de nombreux habitants qui ont fui El-Fasher, Salwa est persuadée que les nouvelles autorités liées aux paramilitaires cherchent à repeupler la ville, afin de remplacer ces habitants d’origine – principalement des Zaghawa et des Fur – par des membres de tribus arabes nomades, dont sont issus ces combattants paramilitaires.
Le gouvernement mis en place par les FSR (Tasis), installé à Nyala au Darfour du Sud, a en tout cas appelé la population à rentrer à El-Fasher et mis en place un programme de rapatriement.
Des habitants détenus à la « cité de l’horreur » à Nyala
Lors de la prise d’El-Fasher, des centaines de milliers de personnes ont également été faites prisonnières par les paramilitaires : des militaires et leur famille, mais également des civils, professeurs, médecins, journalistes, acteurs de la société civile, soupçonnés de soutenir l’armée soudanaise.
C’est le cas d’Ibrahim – un nom d’emprunt –, journaliste à la radio-télévision d’El-Fasher. Il a été enlevé par les paramilitaires, quelques semaines avant la chute de la ville, explique sa femme, qui a souhaité garder l’anonymat. « Un matin, il est parti chercher de la nourriture, car à cette époque, il n’y avait plus rien à manger. Il est parti le matin et n’est pas revenu ni le soir, ni le lendemain », affirme-t-elle.
Sa femme le croyait blessé ou mort, jusqu’à ce qu’elle apprenne qu’il avait été capturé par les FSR et envoyé à Dagris, un important centre de détention à Nyala, surnommé la cité de l’horreur. « Les conditions de détention étaient terribles, explique-t-elle. Les détenus étaient entassés dans de petites cellules. Parfois, les détenus pouvaient passer des semaines entières sans voir le soleil. De temps en temps, ils les faisaient sortir dehors, pour qu’ils puissent mettre leurs affaires au soleil, faire sécher leurs vêtements et se débarrasser des insectes, des puces. Et puis, leur toilette se trouvait à même les cellules. La situation sanitaire y est répugnante ».
Malade, très amaigri, ayant perdu la vue d’un œil, Ibrahim a finalement été relâché 9 mois plus tard, contre le paiement de 2 000 dollars. De nombreux témoignages font état de demandes de rançons.
Différentes organisations des droits humains estiment à environ 18 000 le nombre de détenus dans la prison de Dagris.
« J’ai refusé d’arrêter d’écrire sur les FSR, alors ils ont pris ma famille »
Zamzam est une journaliste originaire de la région d’El-Fasher, qui vit aujourd’hui en exil. Pour l’intimider et qu’elle arrête d’écrire sur les horreurs de la guerre, les FSR ont arrêté et envoyé une partie de sa famille à la prison de Dagris. « Les FSR m’ont contactée pour me dire d’arrêter d’écrire, ils m’ont même proposé de l’argent. Mais j’ai refusé, alors ils ont pris ma famille », raconte-t-elle.
Parmi eux, son cousin, médecin à l’hôpital d’El-Fasher, qui n’a pas fui l’offensive et a été arrêté et transféré à Nyala. Zamzam n’a aucune nouvelle, elle sait juste qu’il « travaille » dans la construction. « Ils utilisent les prisonniers comme main-d’œuvre dans la construction, pour laver le linge, faire le ménage dans les familles des combattants FSR », assure-t-elle.
Surpopulation, manque de soins, de nourriture, d’eau : les conditions d’incarcération à Dagris sont inhumaines, raconte le docteur Mohamed Faisal, membre du Réseau des médecins soudanais. « Les détenus n’ont aucun droit, aucun contact avec leur famille. Les cellules sont surpeuplées. Il y a beaucoup de maladies, comme le choléra, la dengue, et nous voyons une forte hausse de la mortalité. Il y a quelques mois, il y avait quatre décès chaque semaine. Et quand les prisonniers meurent, leurs familles ne sont même pas prévenues. »
Soixante-dix médecins de ce réseau sont actuellement détenus par les FSR dans la prison de Dagris, ainsi qu’une dizaine de journalistes, dont Muammar Ibrahim, correspondant de la chaîne Al-Jazeera, qui a continué à travailler tout au long du siège d’El-Fasher.
Aujourd’hui, la région du Darfour est quasiment entièrement sous le contrôle des paramilitaires. Les combats se sont déplacés vers la région du Kordofan, de même que l’attention de la communauté internationale.

