Entretien exclusif : Lamine Mandiang lève le voile sur le drame silencieux des 1 638 corps non identifiés

Depuis 2011, l’Association pour la perfection et la miséricorde accomplit un travail de l’ombre méconnu et éminemment spirituel : offrir une sépulture digne aux personnes décédées sans identité au Sénégal. À ce jour, 1 638 corps déclarés inconnus ont été inhumés dans le respect des rites musulmans. Dans un entretien accordé à Seneweb, Lamine Mandiang, secrétaire général de l’association, détaille les rouages administratifs et juridiques de cette mission humanitaire, les contraintes financières et logistiques, ainsi que les profils de ces personnes oubliées de la société.

Quel est le champ d’action exact de votre association ?

​Lamine MANDIANG : L’objectif de l’association est de donner une sépulture honorable aux corps inconnus en effectuant le lavage mortuaire, la mise en linceul, la prière mortuaire et l’enterrement, puisqu’il s’agit de défunts dont on n’arrive pas à identifier les proches.

​Qu’est-ce qui a motivé la création de cette structure en 2011 ?

​Lamine MANDIANG : Lors d’une séance d’exégèse du Coran (tafsir), un ancien nous a révélé qu’il s’était rendu un jour au cimetière de Yoff pour prier sur la tombe d’un parent. Sur place, il est tombé sur des personnes en train d’ensevelir plusieurs corps dans une fosse commune. Lorsqu’il leur a demandé pourquoi ces morts n’étaient pas enterrés selon les recommandations de l’islam, les fossoyeurs lui ont répondu qu’il s’agissait de corps non identifiés. C’était en 2009. Nous avons alors mené une enquête auprès des morgues hospitalières pour en savoir plus, car il nous paraissait inconcevable que, dans un pays à majorité musulmane et en l’absence de catastrophe naturelle, de guerre civile ou d’épidémie, l’on enterre des morts dans des fosses communes.

Les démarches pour obtenir l’agrément officiel ont-elles été faciles ?

​Lamine MANDIANG : Non, cela n’a pas été facile. La police a mené une enquête de moralité pendant six mois sur nos personnes, car le pays traversait à l’époque une période d’alerte sécuritaire liée au terrorisme. Mais nous avons finalement obtenu notre autorisation administrative.

​SDans quels établissements hospitaliers vos équipes interviennent-elles le plus souvent ?

​Lamine MANDIANG : Nous sommes particulièrement sollicités par l’hôpital CHU Aristide Le Dantec, l’hôpital Général Idrissa Pouye de Grand Yoff, l’hôpital Fann, l’hôpital Dalal Jamm, l’hôpital Principal de Dakar, l’hôpital de Pikine situé au camp de Thiaroye, l’hôpital Abass Ndao, l’hôpital Philippe Maguilen Senghor, l’hôpital Roi Baudouin, l’hôpital Youssou Mbargane Diop de Rufisque, l’hôpital des enfants de Diamniadio, l’hôpital régional de Mbour, l’hôpital départemental de Mbour ainsi que l’hôpital départemental de Tivaouane.

​ Votre périmètre d’intervention couvre-t-il l’ensemble des régions du Sénégal ?

​Lamine MANDIANG : Pas encore, car cela obéit à une procédure légale stricte. Pour que l’association puisse intervenir dans une région, il faut impérativement l’autorisation du procureur de la République territorialement compétent. Pour l’instant, nous disposons d’autorisations dans cinq régions : Dakar, Thiès, Saint-Louis, Diourbel et Louga. Notre objectif est de couvrir à terme tout le territoire national, mais cela exige d’importants moyens financiers et logistiques.

​ Bénéficiez-vous d’une subvention ou d’un accompagnement financier de l’État ?

​Lamine MANDIANG : Non, nous n’avons jamais bénéficié du soutien de l’État.

​Comment parvenez-vous à financer l’ensemble de vos opérations d’inhumation ?

​Lamine MANDIANG : Nos ressources proviennent de la générosité des Sénégalais établis au pays et de la diaspora, mais également de citoyens d’autres nationalités — notamment des Marocains ou des Pakistanais — qui découvrent nos actions à travers nos proches ou via les réseaux sociaux.

​Quelle est la procédure réglementaire préalable à l’organisation de ces obsèques ?

​Lamine MANDIANG : Une fois les démarches internes à l’hôpital finalisées, le procureur de la République délivre l’autorisation d’inhumation requise pour tout corps non identifié. La municipalité où se situe l’hôpital établit ensuite le certificat d’inhumation. Il faut savoir que le délai légal de conservation des corps inconnus à la morgue est de 45 jours. Au-delà de ce terme, si personne ne s’est manifesté, l’hôpital enclenche la procédure administrative d’abandon et d’inhumation, même si certains corps peuvent y séjourner jusqu’à un an pour des motifs confidentiels. Une fois la documentation régularisée, la structure hospitalière nous sollicite et nous intervenons pour accomplir l’intégralité des rituels mortuaires.

​ Combien de corps avez-vous inhumés depuis 2011 et quel est le profil majoritaire ?

​Lamine MANDIANG : Nous avons inhumé à ce jour 1 638 corps inconnus. Nos constatations montrent une nette prédominance des individus de sexe masculin.

​ Comment expliquez-vous cette prédominance des hommes parmi les corps non identifiés ?

​Lamine MANDIANG : Cela s’explique principalement par nos réalités sociologiques : les femmes ont tendance à rester davantage au foyer, tandis que les hommes sont plus exposés à la mobilité, aux déplacements et aux risques extérieurs.

​Quels sont les profils ou les circonstances de décès les plus récurrents ?

​Lamine MANDIANG : Il s’agit le plus souvent de victimes d’accidents de la circulation, de cas de noyade, de malades mentaux errants ou d’infanticides. Il arrive également, de manière plus rare, qu’un patient décède à l’hôpital et que sa famille, démunie et incapable de prendre en charge la procédure et les frais d’obsèques, abandonne le corps.

​Assurez-vous une traçabilité des sépultures au cas où des familles viendraient à rechercher un proche disparu ?

​Lamine MANDIANG : Absolument. Nous conservons scrupuleusement les certificats d’inhumation et une copie de l’autorisation du procureur. De plus, nous tenons un registre répertoriant l’identité administrative attribuée, le numéro de la tombe et la localisation exacte du cimetière. Il nous arrive fréquemment d’être contactés par des familles à la recherche d’un parent disparu, et nous sommes en mesure de leur fournir toutes les informations nécessaires pour retrouver la tombe et se recueillir.

 Quelle structure hospitalière enregistre le plus grand nombre de corps non réclamés ?

​Lamine MANDIANG : Jusqu’à sa fermeture en 2022, l’hôpital Aristide Le Dantec était en tête avec plus de 600 corps pris en charge. L’hôpital Idrissa Pouye de Grand Yoff suivait avec plus de 200 corps, bien qu’aucune collecte n’y ait été effectuée entre 2025 et 2026.

​En l’absence totale d’informations sur l’identité du défunt, comment déterminez-vous s’il faut lui appliquer le rite musulman ?

​Lamine MANDIANG : Si le corps porte un signe distinctif manifeste, comme une croix ou tout autre élément indiquant une autre confession, l’hôpital prend attache avec le clergé catholique le plus proche. En l’absence de tout signe visible, certains membres de notre association s’appuient sur des connaissances spirituelles et mystiques pour déceler l’appartenance religieuse du défunt. Par ailleurs, la population sénégalaise étant très majoritairement musulmane, nous nous basons également sur cette donnée démographique.

Auteur: Fatoumata KIDIERA

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