Irlande du Nord: vives tensions après le blocage d’une marche orangiste
Depuis dimanche 27 septembre, des centaines de personnes bloquent le passage d’un défilé protestant dans le quartier majoritairement catholique de Drumcree, à Portadown. Le face-à-face reste pour l’instant pacifique, mais il constitue l’un des pires regains de tension dans la province depuis l’accord de paix de 1998.
Par :Daniel Vallot – SOURCE RFI
Chapeau melon noir sur la tête, chasuble orange sur le dos, ils persistent à vouloir défiler sur Garvaguy Road, principale artère du quartier à majorité catholique de Drumcree. Ils ne sont qu’une trentaine, mais leur obstination suscite l’une des crises les plus graves en Irlande du Nord depuis la conclusion en 1998 des accords du Vendredi Saint.
Les « orangistes » se heurtent depuis deux jours à la détermination d’autres habitants de Portadown – catholiques, nationalistes, et bien décidés à leur barrer la route. Entre eux, des forces de police qui bloquent la délégation sans dégager pour autant la route – préférant le statu quo à une intervention qui risquerait de mettre le feu aux poudres. Point de départ de ce regain de tension en Irlande du Nord ? Une décision de justice qui a validé in extremis la parade – au motif d’un vice de forme dans l’interdiction prononcée, en amont, par la Commission des Parades.
« Cette décision a rallumé des antagonismes qui ne sont pas réglés, et qui reviennent périodiquement en Irlande du Nord, décrypte Fabrice Mourlon, professeur de civilisation britannique et irlandaise à la Sorbonne Nouvelle. Les marches orangistes sont un catalyseur de ces antagonismes, car elles sont considérées comme une provocation par la communauté catholique, puisqu’elles évoquent la victoire de Guillaume d’Orange sur les catholiques au XVIIème siècle. »
La crainte des violences, le souvenir des Troubles
La crise actuelle ravive inévitablement le souvenir des Troubles, ces deux décennies de conflit qui ont fait plus de 3 000 morts et près de 50 000 blessés – de la fin des années 1960 à l’accord du Vendredi Saint. Et elle ravive plus précisément un drame survenu à Portadown en 1998, juste après la signature de l’accord, drame qui a profondément traumatisé la société irlandaise : la mort de trois frères catholiques, âgés de 7, 9 et 10 ans, dans l’incendie de leur maison, provoqué par un groupe unioniste.
NewsletterRecevez toute l’actualité internationale directement dans votre boite mail
Depuis, l’accord de paix a profondément transformé l’Irlande du Nord, mais il n’a pas fait disparaître les divisions communautaires. À Belfast, une centaine de murs de séparation continuent ainsi de matérialiser les divisions entre quartiers catholiques et protestants. Mais, parallèlement, de nouvelles formes de coexistence se développent, notamment parmi les jeunes générations. Pour Fabrice Mourlon, le risque d’un retour aux violences doit donc être relativisé. « La population de tous les jours, la grande majorité, ne veut pas que le conflit revienne. Je ne pense pas que ça prenne au-delà de la ville de Portadown », estime le chercheur, tout en soulignant le caractère imprévisible de ce type de confrontation.
Le conflit gagne le terrain politique
L’incertitude est d’autant plus grande que les tensions se déportent aussi sur le plan politique. La Première ministre nord-irlandaise, Michelle O’Neill, s’est montrée aux côtés des manifestants catholiques, ce qui n’a rien de surprenant, puisqu’elle appartient au parti nationaliste Sinn Féin. Mais le Parti unioniste démocrate (DUP), qui partage le pouvoir avec le Sinn Féin en vertu des accords de paix, le lui reproche avec beaucoup de virulence, le chef du Parti unioniste l’accusant d’avoir enfreint la loi en participant au blocage. Certains de ses membres ont d’ailleurs haussé le ton, donnant 48 heures au gouvernement britannique pour « faire respecter la loi », c’est-à-dire, de leur point de vue, permettre à la marche d’avoir lieu en évacuant les contre-manifestants. « Si ce n’est pas le cas, les conséquences seront lourdes », a prévenu une députée unioniste sur les réseaux sociaux.
Si la réaction de la principale formation unioniste est aussi épidermique, c’est que la crainte d’un référendum sur le rattachement à l’Irlande a été récemment ravivée par les déclarations pour le moins inattendues de Donald Trump. Venu jouer au golf en Irlande le 12 septembre, le président américain a pris tout le monde de court en plaidant pour la réunification de l’Irlande ! Une sortie que le gouvernement britannique n’avait ni imaginée, ni anticipée… L’équation est donc particulièrement complexe à gérer pour Andy Burnham, le nouveau dirigeant britannique qui affronte là sa première « crise irlandaise ». Avec un objectif : éviter à tout prix l’étincelle qui déclencherait un brasier incontrôlable.
Ce dimanche 27 septembre, le locataire du 10 Downing Street a très vite lancé un appel au calme. « D’importants progrès » ont été accomplis en Irlande du Nord, a-t-il déclaré sur la BBC, ajoutant : « Nous ne voulons pas voir les choses repartir en arrière. » Pour tenter de remédier à la crise, Andy Burnham a dépêché sur place son ministre en charge de l’Irlande du Nord. À ce stade, Chris Bryant n’a pas réussi à trouver de compromis entre les deux parties – les riverains catholiques refusent toujours le passage de la marche, et la délégation orangiste persiste à vouloir défiler.

