Loboudou Doué: Le paradis que le fleuve retient prisonnier (1/3)
À l’extrême pointe du Sénégal, là où le fleuve se fait frontière avec la Mauritanie, Loboudou Doué cache un secret que peu de voyageurs soupçonnent : des forêts classées, un confluent spectaculaire, un patrimoine intact que l’enclavement, paradoxalement, a préservé de toute altération. Mais ce même fleuve qui façonne sa beauté est aussi celui qui l’emmure. Chaque crue coupe le village du monde, chaque saison des pluies referme un peu plus ce recoin sur lui-même.
Il faut les reins solides d’un boxeur et la patience d’un pèlerin pour rallier Loboudou Doué. Niché dans l’île à Morphil, département de Podor, ce village d’un peu plus de cinq mille âmes ne se mérite qu’au terme d’un véritable parcours du combattant. Deux itinéraires s’offrent au voyageur téméraire. Le premier suit une piste de latérite au départ de Podor. Le second contourne par la route nationale n°2, avant de bifurquer vers Boubé, puis Ndiayène Pendao, et c’est là que les obstacles s’enchaînent comme les niveaux d’un jeu dont on ignore la fin. Une route sablonneuse cède la place à la latérite, où chaque secousse mérite un rendez-vous chez le chiropraticien. Vient ensuite Ngalenka, l’un des nombreux cours d’eau de la zone, franchi par un pont providentiellement praticable. Puis, sur plusieurs kilomètres, un chemin caillouteux prend le relais, aussi cabossé qu’une histoire mal écrite, tandis que la poussière ne lâche rien et se soulève au passage de chaque véhicule comme pour saluer ceux qui osent encore s’aventurer par ici. Entre le soleil qui cogne et les secousses qui martèlent la colonne vertébrale, le chemin est long avant d’apercevoir enfin les premières habitations. Une bâtisse en ciment par-ci, une construction artisanale par-là, un poste de santé qui ne fonctionne plus. Mais derrière ce décor contrasté, un même constat s’impose : la chaleur d’un sourire, un accueil si généreux qu’il fait presque oublier les péripéties de la route. Hommes, femmes et enfants enchaînent les salamalecs, comme pour effacer d’un coup toute la fatigue du voyage. À Loboudou Doué, on cultive le riz, on pêche, on vit de la terre. Mais derrière ces richesses se cache un mal dont les habitants peinent à se défaire depuis des lustres : l’enclavement. En pulaar, Loboudou peut se traduire par « coin » ou « recoin », et c’est précisément dans ce recoin que se love, depuis toujours, le drame du village. Comme les autres villages de la zone Walo de l’arrondissement de Thillé Boubacar, Loboudou Doué, bien que relié depuis 2017 à la route nationale par une piste de production de vingt-quatre kilomètres, reste à la merci des caprices du fleuve Sénégal. Les crues exceptionnelles de 2024 ont brutalement rappelé la fragilité de cette infrastructure, conçue avec des défauts originels : chaussée sous-dimensionnée, absence de bretelles, mauvaise prise en compte des voies traditionnelles d’évacuation des eaux. La piste a été rongée par endroits, menaçant de couper le village et son hinterland du reste du pays.
Un enclavement aux causes multiples
Dans un travail consacré à la réhabilitation urgente de cette piste, le professeur Aboubakry Gollock, docteur en sciences économiques et originaire de Loboudou, résume la situation d’une formule qui claque : « Ici, même 17 kilomètres, c’est une frontière. » Selon lui, l’enclavement repose sur trois causes bien identifiées. D’abord, un défaut de conception initiale : la piste reliant Ndiayène Pendao à Loboudou Doué, construite en 2017, souffrait déjà d’un sous-dimensionnement et d’une absence quasi totale d’ouvrages de drainage. Ensuite, l’aggravation par le changement climatique : les crues de 2024 ont mis à nu ces fragilités, rongeant la piste par endroits jusqu’à la rendre totalement impraticable. Enfin, un manque d’entretien et d’anticipation de la part de l’État, qui n’a pas pris la mesure de l’importance stratégique de cette voie pour une zone frontalière peuplée de plus de cinq mille cinq cents habitants et polarisant à elle seule une vingtaine de villages. Face à ce silence de l’État, les populations n’ont pas attendu. Le professeur Gollock raconte comment elles ont mis en place l’Initiative intervillages communautaire citoyenne pour la réhabilitation urgente, une forme de révolte non bruyante, empreinte de civisme, sans brassards rouges ni menaces, où les habitants ont simplement rappelé à l’État son devoir. Collecte de fonds, apports en nature, chantiers de reniveau des tronçons emportés par l’érosion : les villageois de la zone Walo ont ainsi pris en main, à leur mesure, ce que personne d’autre ne voulait faire à leur place. Mais pour le chercheur, le civisme a ses limites. Sans une vision de long terme de l’État, sans des moyens techniques et financiers à la hauteur, le problème persistera, et la contribution de ces territoires à la souveraineté alimentaire du pays restera durablement modeste, quelles que soient leurs richesses et leurs potentialités. Brahim Moctar Ba, chef du village, partage ce constat sans détour. « Le village est entouré du fleuve Sénégal et du marigot de Doué. Quand il y a crue, la seule piste qu’on possède, qui quitte Ndiayène Pendao, est totalement submergée. On ne peut sortir, les gens ne peuvent plus entrer. On est totalement coupé du reste du monde. Chaque année, c’est la même rengaine et nous sommes vraiment fatigués. »
« On est totalement coupé du reste du monde »
Il rappelle pourtant que la piste avait, un temps, soulagé les populations. Avant sa construction, en cas d’inondation, fait-il savoir, il fallait prendre une pirogue jusqu’à Doué, puis Ngawlé, avant de pouvoir rallier Thillé Boubacar, soit un détour d’une soixantaine de kilomètres. « Elle a permis de désenclaver un peu, mais il reste énormément à faire », précise Brahim Moctar Ba, avant de rappeler les limites de ce que les villageois peuvent accomplir seuls. Chaque année en effet, les villages environnants cotisent selon leurs moyens, deux millions ici, cinq cent mille là, trois cent mille ailleurs, pour financer ce que ni la commune ni l’État ne prennent en charge. « La maison où j’ai grandi se trouvait là, à quelques mètres de la berge. Malheureusement, la crue a tout emporté », soupire le chef de village, comme emporté lui-même par le souvenir d’un foyer désormais aux oubliettes. Mouhamadou Baal, habitant de Loboudou Doué, dirige l’équipe chargée de repousser l’eau lors des inondations. Il décrit une organisation façonnée par des années de nécessité : « On fait des réserves, mais ce n’est jamais suffisant. Et pour sortir afin de s’approvisionner, c’est une véritable galère. Mais on s’organise en équipes. » Huit grands tuyaux ont ainsi été installés, payés de la poche même des habitants, pour évacuer l’eau vers le fleuve, un dispositif de fortune qui, en cas de crue plus sévère, pourrait ne pas suffire à empêcher l’eau de simplement revenir vers le village. Et pourtant, à rebours de cette réputation d’enclave difficile, Loboudou Doué recèle un trésor que peu de cartes touristiques osent encore dessiner. Tout y est réuni pour séduire le voyageur en quête d’authenticité : un cadre naturel spectaculaire, une position géographique unique, un patrimoine humain vivant, et cette part de mystère propre aux lieux que la route n’a pas encore apprivoisés. Le village occupe, en effet, une position presque insolite, celle de l’une des pointes de terre les plus avancées à l’intérieur du territoire mauritanien. Il borde littéralement le fleuve Sénégal, cette frontière liquide entre deux rives, deux mondes qui se répondent et se ressemblent à la fois. Pour le visiteur, c’est l’occasion rare de se tenir à un point où le pays touche presque sa limite ultime, un sentiment de bout du monde que peu de destinations offrent encore dans la sous-région. Tout autour, la nature se déploie sans retenue. Les forêts classées de Koundi, Bawadji, Lamnadie, Mana Togni et Dioldi dessinent une mosaïque verte entre steppe, savane arborée et cultures irriguées, tandis que les vastes plaines inondables du fleuve, où paissent bœufs, chèvres et moutons au fil des crues, composent des paysages qui se réinventent à chaque saison, dorés et secs en saison sèche, submergés et miroitants en hivernage.
À quelques pas du village, Maaje Ndenndi marque le point précis où se rejoignent les fleuves Sénégal et Doué, l’une des plus belles attractions de toute la zone. Non loin, l’île de Dounde et la forêt classée de Lamnayo, zone humide fertile qui fut jadis un refuge contre les razzias, abritent aujourd’hui une faune sauvage préservée, véritable havre de paix pour les amoureux de la nature. Le Maayel, ce bras du fleuve autrefois poissonneux, et la forêt classée, dont les mille six cent cinquante hectares sont protégés depuis 1938, complètent ce tableau, aux côtés des vestiges historiques de Balakos.
Un joyau que la route n’a pas encore apprivoisé
Pour le professeur Aboubakry Gollock, ce potentiel doit impérativement échapper à la logique du tourisme de masse. « Le tourisme est un levier de développement colossal pour notre territoire. Il ne s’agit pas d’un tourisme de masse, mais d’un tourisme d’expériences, authentique, basé sur l’écotourisme et le partage », assure-t-il. Il imagine même un circuit reliant Loboudou Doué, point d’embarquement historique du légendaire Bou El Mogdad, à la réserve d’Amboura, aménagée par le groupe Cse, un itinéraire qui viendrait enrichir considérablement l’expérience des visiteurs de passage sur le fleuve. Il faut néanmoins se garder d’un contresens : Loboudou Doué n’est pas aujourd’hui une destination touristique aménagée. La piste qui le relie à la route nationale reste dégradée, particulièrement fragile en saison des pluies, et c’est précisément cet enclavement qui, jusqu’ici, a préservé l’authenticité du lieu. Une réhabilitation de la piste de production, associée à la future route du Walo, ouvrirait pourtant la voie à un tourisme rural et fluvial structuré sur toute cette portion du fleuve, entre Podor, l’île à Morphil et la frontière mauritanienne.
Par Oumar Boubacar NDONGO (textes) et Assane SOW (photos)
SOURCE LESOLEIL

