Les «agents jetables» de Moscou: la nouvelle arme de la guerre hybride de la Russie
Après plusieurs tentatives de sabotage à Düsseldorf et à Munich et la découverte de drones chargés d’explosifs près de l’aéroport de Leipzig, au début du mois d’août, les autorités allemandes s’inquiètent d’une nouvelle étape dans les opérations de déstabilisation attribuées à la Russie. Au cœur de cette stratégie : les « agents jetables », des recrues éphémères, souvent anonymes, et difficiles à relier aux services russes. Un mode opératoire qui s’est progressivement imposé en Europe depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022.
Par :Daniel Vallot — RFI
Leipzig, Düsseldorf, Munich : les tentatives de sabotage se sont multipliées ces dernières semaines en Allemagne, suscitant l’inquiétude et la colère des autorités fédérales qui ont décidé la fermeture du dernier consulat russe sur le territoire allemand, celui de Bonn, et celle du centre culturel russe de Berlin.
De leur côté les autorités russes démentent toute implication et accusent l’Allemagne – par la voix du ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov – de vouloir « à nouveau » la guerre contre la Russie. Pour Berlin, il ne fait pourtant aucun doute que les services russes se trouvent dernière les actions menées ces dernières semaines, pointant le mode opératoire caractéristique de la « guerre hybride » menée par Moscou dans les pays européens qui soutiennent l’Ukraine.
Les autorités allemandes pointent en particulier le rôle des « agents jetables », ces recrues éphémères qui ne sont pas des agents clandestins au sens classique du terme. Ces recrues sont mobilisées pour une mission précise : un acte de sabotage, une opération de déstabilisation ou une action destinée à provoquer un sentiment d’insécurité. Ces « agents jetables » ont été utilisés dans plusieurs pays européens, en particulier l’Allemagne, la Pologne mais aussi la France – on se souvient ainsi de l’affaire « des mains rouges » peintes au pochoir sur le Mémorial de la Shoah, à Paris, en mai 2024.
Des recrues souvent précaires, attirées par l’argent
Mais qui sont ces « agents jetables » et comment sont-ils recrutés ? « Ce sont le plus souvent des personnes vulnérables ou en situation de précarité, explique Jean-Marc Rickli, spécialiste des questions de renseignement au Centre de politique de sécurité de Genève. « « Ils viennent en majorité de pays d’Europe de l’Est : Moldavie, Biélorussie, Bulgarie, Roumanie ou encore Ukraine. » Certains peuvent être motivés par l’idéologie, mais, dans la plupart des cas, c’est l’argent qui constitue la principale motivation – de quelques dizaines de dollars pour de simples graffitis à des sommes plus fortes pour des actes plus gaves.
« Ils sont recrutés sur des plateformes digitales, telles que Tik-tok ou Telegram », explique Jean-Marc Rickli. Et ce système présente un avantage : le coût très faible pour les gens qui les recrutent ».
De fait, pour les services russes, le premier intérêt de cette méthode est qu’il est extrêmement difficile, en cas d’arrestation, de remonter jusqu’aux véritables donneurs d’ordre. Ces « agents jetables » n’ont souvent que très peu de liens directs avec la Russie. Ils peuvent avoir été recrutés anonymement sur internet, recevoir leurs instructions par messagerie et être rémunérés à distance. L’avantage est double : les autorités russes peuvent ainsi nier toute responsabilité dans les actions menées par leur intermédiaire – ce que les experts du renseignement appellent le « déni plausible ». Deuxième avantage : l’arrestation de ces agents ne menace pas l’ensemble d’un réseau – puisqu’aucun réseau de recrutement ou de logistique n’est mis en place directement sur le territoire.
C’est d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle les services russes se sont progressivement tournés vers ce mode de recrutement. Depuis 2018 et la tentative d’empoisonnement de Sergueï Skripal (ancien agent russe réfugié au Royaume-Uni), et plus encore depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022, de nombreux pays européens ont massivement expulsé des diplomates et des personnes soupçonnées d’être liées aux services de renseignement russes. La Russie ayant perdu une partie importante de ses capacités clandestines traditionnelles en Europe, elle a dû innover en se tournant vers les réseaux sociaux et ces « agents jetables ».
Les réseaux sociaux ont changé les règles du renseignement
« Avec l’ère des réseaux sociaux n’importe qui peut être contacté dans le monde et cette dématérialisation du recrutement constitue une rupture majeure avec les méthodes de la guerre froide, pointe Jean-Marc Rickli, du Centre politique sécurité de Genève. « Cette dématérialisation fait que tout un chacun peut maintenant potentiellement devenir une cible, voire l’élément d’une stratégie de subversion. » À l’époque de la guerre froide, le recrutement d’un agent nécessitait un contact personnel et physique, une longue période d’approche et la construction progressive d’une relation de confiance. Aujourd’hui, il suffit de quelques clics suite à un message « pro-russe » sur une plate-forme de discussion pour repérer des profils, prendre contact et finir par proposer une mission.
Une autre caractéristique distingue ces opérations des méthodes classiques de renseignement : les services russes semblent désormais accepter beaucoup plus facilement l’échec, l’imprudence ou même l’amateurisme de leurs exécutants. Dans l’espionnage traditionnel, la discrétion était essentielle. Un agent devait à tout prix éviter d’être identifié et ne laisser aucune trace ; et la découverte d’une opération constituait généralement un échec majeur. Ici, l’ambition n’est plus seulement de recueillir des renseignements ou de réussir un sabotage précis : il consiste aussi à entretenir un climat d’instabilité, de méfiance et d’anxiété dans les sociétés visées. « Si votre objectif est de déposer des cercueils dans les rues de Paris, vous voulez que ce soit couvert d’un point de vue médiatique parce que justement vous allez chercher un effet psychologique sur les populations qui va créer un sentiment d’insécurité, note Jean-Marc Ricli.
C’est toute la logique de ce que l’on appelle désormais la « guerre hybride » : une stratégie qui ne repose pas sur les armes et les méthodes conventionnelles, mais sur des opérations de sabotage, de désinformation, d’actions d’influence et de tentatives de déstabilisation. Et, dans cette stratégie, les « agents jetables » constituent une ressource inépuisable, grâce aux réseaux sociaux : ils sont faciles à recruter, peu coûteux, interchangeables et potentiellement très nombreux. Et c’est aussi ce qui rend cette menace particulièrement difficile à combattre. À ce jour les pays européens confrontés à ces « agents jetables » n’ont d’ailleurs toujours pas trouvé de véritable parade.

