Tunisie: une importante pénurie de bouteilles d’eau frappe le pays après un été caniculaire
Depuis plusieurs semaines, les Tunisiens font la queue devant les supermarchés et les épiceries pour une denrée devenue vitale: l’eau minérale en bouteille. Après un été marqué par des vagues de chaleur extrême, des coupures d’eau et d’électricité à répétition, le pays traverse une crise d’approvisionnement sans précédent.
Par Margot Hutton – SOURCE TV5
Dès juillet, la hausse des températures (avec des pics proches de 50 °C) a fait grimper la consommation d’eau minérale, multipliée par quatre au cours du seul mois de juillet 2026, selon le ministère du Commerce. Les stocks constitués en hiver ont été épuisés dès la mi-juillet, tandis que la production peinait à suivre, perturbée par des coupures d’électricité récurrentes et une pénurie de préformes en plastique.
Résultat: depuis fin août, les rayons restent désespérément vides dans de nombreuses grandes surfaces et commerces de proximité, notamment dans le Grand Tunis. Les rares livraisons déclenchent des ruées, parfois des altercations. Face à la flambée des prix et aux accusations de spéculation, les autorités ont imposé, le 19 août, un plafonnement à 850 millimes (0,25 euro) la bouteille de 1,5 litre.
Plan d’urgence: neuf millions de bouteilles injectées
Début septembre, le ministère du Commerce annonce un « dispositif exceptionnel » pour rétablir l’approvisionnement. Quelque neuf millions de bouteilles ont été distribuées dans le Grand Tunis depuis le 28 août, à raison d’environ 2,3 millions d’unités par jour, selon Ramzi Trabelsi, directeur de l’Observatoire national de l’approvisionnement et des prix. Les brigades de contrôle indiquent avoir saisi plus de 700.000 litres d’eau minérale dissimulés dans des entrepôts non déclarés, immédiatement réinjectés dans les circuits officiels.
À l’extérieur d’une grande surface de la banlieue nord de Tunis, un commerçant dénonce auprès du Courrier de l’Atlas des injections « en partie factices« . Il estime que des quantités destinées aux petits commerces ont été détournées sous escorte policière pour alimenter des opérations médiatisées.Lire la vidéo
Côté privé, le groupe agroalimentaire Délice Holding annonce la création d’une nouvelle unité d’eaux minérales, pour un investissement de 75,7 millions de dinars (environ 22 millions d’euros). L’objectif: renforcer les capacités industrielles et améliorer la productivité du groupe sur un segment considéré comme porteur.
L’effet sur les volumes ne sera cependant pas immédiat. Délice Holding précise au Courrier de l’Atlas que « les effets commerciaux de cette nouvelle unité devraient se faire sentir après plusieurs cycles d’exploitation, le temps que l’outil industriel atteigne sa pleine capacité« .
« Actes prémédités », la lecture complotiste du pouvoir
Alors que le ministère du Commerce et les producteurs pointent une combinaison de facteurs (demande exceptionnelle, coupures d’électricité, goulots d’étranglement logistiques), le président Kaïs Saïed, détenteur des pleins pouvoirs depuis 2021, refuse d’y voir de simples dysfonctionnements. Fin août, il a dénoncé dans un communiqué des « actes prémédités » visant à « attiser les tensions » et « maltraiter les citoyens jusque dans les services les plus élémentaires« .
Selon la présidence, « les enquêtes ont démontré » que certaines coupures d’eau et d’électricité « ne résultaient pas de pannes ordinaires« . Kaïs Saïed évoque des « plans criminels » et accuse les « ennemis de la patrie » de chercher à semer la confusion, sans fournir d’éléments publics.
Cette rhétorique peine à convaincre, y compris parmi des soutiens du « processus du 25 juillet« . La députée Fatma Mseddi, figure de ce courant, a publiquement interpellé le chef de l’État sur ses réseaux sociaux: « Nous vous avons soutenu pour que vous serviez votre peuple, pas pour que celui-ci supporte les conséquences de l’impuissance et des crises. »
La dépendance à l’eau en bouteille
Au-delà de la crise conjoncturelle, la pénurie met en lumière une dépendance croissante des Tunisiens à l’eau en bouteille. La consommation annuelle moyenne est passée de 87 litres par habitant en 2010 à 225 litres en 2020, selon l’Observatoire tunisien de l’eau, et aurait atteint 241 litres en 2024, d’après l’agence Tunis Afrique Presse.
Cette évolution s’explique par une perte de confiance dans la qualité de l’eau du robinet, officiellement potable mais jugée inégale selon les régions, ainsi que par la multiplication des coupures d’eau ces dernières années.

