Les prédictions de Hassan II et Juan Carlos sur le règlement de la question de Ceuta et Melilla
Le défunt roi Hassan II estimait que le dossier de Ceuta et Melilla ne serait pas tranché sous son règne, mais qu’il serait laissé à la génération suivante, selon ce qu’a révélé l’ancien roi d’Espagne Juan Carlos dans ses mémoires.
Dans ses mémoires, «Réconciliation», publiées en 2025, l’ancien roi d’Espagne Juan Carlos Ier lève le voile sur un pan de sa relation personnelle et politique avec feu le roi Hassan II. Il évoque notamment les échanges privés au sujet des dossiers sensibles des relations maroco-espagnoles, à commencer par la question de Ceuta et Melilla.
Juan Carlos affirme que le différend autour de la souveraineté des deux présides est resté ouvert. «Le Maroc était notre principal partenaire économique et, s’agissant des deux villes espagnoles situées sur la côte marocaine, Ceuta et Melilla, Hassan II me disait : il appartiendra à la prochaine génération de résoudre cette question», écrit-il.
Hassan II considérait ainsi le dossier comme une question reportée à la «prochaine génération», c’est-à-dire celle où Mohammed VI régnerait sur le Maroc et Felipe VI sur l’Espagne. Hassan II est décédé en 1999 et Mohammed VI lui a succédé, tandis que Juan Carlos a abdiqué en 2014 en faveur de son fils, Felipe VI.
Malgré ce différend, les mémoires révèlent que Juan Carlos appelait Hassan II «mon frère». Il affirme avoir réussi à bâtir avec lui une «relation particulière», nourrie par une conscience commune de l’importance des liens économiques et politiques entre les deux pays. Selon lui, cette amitié a contribué à assurer une certaine «stabilité dans les relations bilatérales» entre les deux rois, à l’abri des tensions entre les gouvernements. «Il m’arrivait de l’appeler directement pour tenter de régler certains problèmes ou d’apaiser les tensions», ajoute-t-il.
Une disposition espagnole à céder Melilla
L’ancien monarque espagnol était conscient de l’importance des deux présides pour le Maroc. Une note diplomatique secrète adressée par l’ambassade des États-Unis à Madrid au département d’État américain, déclassifiée en 2014, indique que Juan Carlos avait déclaré, lors d’une rencontre en 1979 au palais de la Zarzuela avec le sénateur américain Ed Muskie — dépêché par le président Jimmy Carter pour une tournée européenne consacrée à des discussions confidentielles avec les dirigeants de la région sur les principaux défis communs auxquels l’Europe et les États-Unis étaient alors confrontés — que «la grande question entre l’Espagne et le Maroc, ce sont les deux enclaves espagnoles».
Le document précise que le souverain espagnol «estimait que Melilla pourrait être cédée au Maroc dans un délai relativement court, car seuls 10 000 Espagnols y vivaient». Juan Carlos a reconnu devant le diplomate américain que la restitution de Melilla au Maroc pourrait susciter le mécontentement de l’armée espagnole. Il a indiqué ne pas exclure des «protestations», tout en se disant convaincu que le malaise de ses généraux ne durerait que «deux mois» et qu’il serait en mesure de «maîtriser la situation».
Pour Ceuta, en revanche, l’ancien roi d’Espagne jugeait toute cession plus complexe. La ville comptait alors environ 60 000 Espagnols, un nombre trop important, selon lui, pour envisager simplement son transfert à la souveraineté marocaine. Il estimait que «la meilleure solution, peut-être», consisterait à un statut similaire à celui de Tanger entre 1923 et 1956, lorsque la ville était administrée par une commission regroupant plusieurs pays européens, dont l’Espagne.
La note diplomatique ajoute qu’«en l’absence de solution, le roi espagnol redoutait la possibilité d’une autre Marche verte, susceptible de provoquer de graves problèmes». L’Espagne occupe Ceuta et Melilla depuis des siècles. La première a été prise par les Portugais en 1415, avant de passer sous contrôle espagnol en 1668 après la séparation des deux royaumes. Melilla est tombée aux mains de l’Espagne en 1497, cinq ans seulement après la fin de la présence musulmane en Andalousie. Le Maroc considère les deux villes comme faisant partie de son territoire occupé.

