A Dakar, la mosquée Moussé Diop perpétue la tradition de la zawiya El Hadj Malick Sy en rénovation

Dakar, (APS) – Les lieux changent, mais les habitudes restent les mêmes. La mosquée de la rue Moussé Diop, ex Blanchot, à Dakar, a pris le relais de la zawiya El Hadj Malick Sy, du nom de son fondateur, El Hadji Malick Sy (1855-1922), l’un des plus célèbres propagateurs de la Tariqa Tijaniyya, une voie soufie orthodoxe qu’il contribua largement à diffuser au Sénégal et en Afrique noire. 

Le temps de la rénovation de cette zawiya (ou zaouïa), terme arabe signifiant édifice religieux musulman servant de centre spirituel, d’accueil et d’enseignement pour une confrérie soufie, les séances de prières et autres zikr, se perpétuent dans la ferveur, à la mosquée de la rue Moussé Diop, à quelques jours de la commémoration du Mawlid, qui marque l’anniversaire de la naissance du prophète de l’islam.

Vendredi, 17 heures. Le centre-ville de Dakar retrouve son animation habituelle, rythmée par les concerts de klaxons, les appels des marchands et le va-et-vient incessant des piétons. À l’intersection des avenues Lamine Guèye, Amadou Assane Ndoye et Carnot, la zawiya El Hadji Malick Sy, implanté en 1905, est actuellement en pleine reconstruction.

Derrière une clôture de zinc vert, des colonnes de béton émergent déjà. Des codes QR placardés ici et là, rappellent aux fidèles qu’ils peuvent contribuer au financement des travaux. Quelques ouvriers s’activent sur le chantier.

Depuis le début de cette reconstruction, les activités religieuses de la zawiya ont été provisoirement transférées à la mosquée de la rue Moussé Diop, à quelques pas de là, non loin de l’Institut français.

L’édifice, aux murs ocre et à l’architecture coloniale, accueille désormais les cinq prières quotidiennes ainsi que la wazifa (une prière et une liturgie quotidienne propre à certaines confréries soufies de l’islam, comme la Tijaniyya) et la Hadaratoul Jumah (grand rassemblement religieux et spirituel très ancré dans la tradition de la confrérie Tijane au Sénégal).

À l’intérieur, les ventilateurs tournent à plein régime. Les murs et les piliers sont recouverts de carreaux aux motifs bigarrés, tandis que le plafond est orné de formes géométriques. Quelques fidèles sont déjà installés, chapelets à la main. Certains méditent, d’autres psalmodient des prières à voix basse.

À l’entrée, des étagères en bois accueillent chaussures et sachets plastiques. Au milieu de la mosquée, des caisses en bois portant l’inscription “CAISSE MOSQUÉE” sont disposées pour recevoir les contributions financières librement consenties.

Un homme vêtu de blanc procède aux derniers réglages avant le début de la Hadaratoul Jumah, le zikr collectif du vendredi. Il teste les micros, ajuste les équipements.

Ferveur, recueillement et psalmodies

Les fidèles continuent d’affluer, effectuent deux unités de prière avant de prendre place sur les tapis. Un membre du comité d’organisation, badge autour du cou, circule avec un petit sachet en tissu blanc et recueille les oboles des fidèles.

Vers 18 heures 20, la mosquée refuse du monde, plus d’une heure après la fin de la prière d’Al Asr, communément appelée Takusan en wolof. Un long tissu blanc est étalé au sol. Les fidèles prennent place tout autour. L’imam Cheikh Ahmed Tidiane Diop s’installe à son tour et ouvre la séance par des prières liminaires, puis formule quelques recommandations et consignes. Et la Hadaratoul Jumah peut commencer.

La récitation de la sourate d’ouverture du Coran, la “Fatiha”, marque le début de la séance, suivie de la répétition effrénée du début de la profession de foi, “Lâ ilâha illa Llah”. Progressivement, les voix résonnent dans les parois de la mosquée. Les corps suivent le rythme des récitations dans un mouvement d’ensemble qui fait penser aux derviches. Certains fidèles, les yeux fermés, sont comme transportés vers des contrées célestes lointaines, d’autres accompagnent les formules récitées en chœur de gestes mesurés.

Après une vingtaine de minutes, le ton baisse. Le nom de Dieu – “Allah, Allah”  – est déclamé de plus belle. Régulièrement, l’imam lève son chapelet pour indiquer l’approche de la fin d’une séquence. Puis, la séance s’achève par la récitation de la “Fatiha”, des prières de l’imam et les salutations entre fidèles. Dehors, la nuit commence à tomber. Le muezzin appelle à la Salat al-Maghrib, la prière du coucher du soleil (ou Timis en wolof). 

Après l’avoir dirigé, l’imam se retire quelques instants, pendant que le tissu blanc est à nouveau étalé. Les lumières sont éteintes. Une poignée de fidèles se retirent, mais bon nombre d’entre eux demeurent dans la mosquée.

Le zikr reprend, dans une atmosphère plus recueillie, jusqu’à la prière du soir (Isha ou guéwé en wolof), dirigée par l’imam Diop.

Après la prière vient la “Burda”, la récitation du célèbre poème panégyrique soufi du XIIe siècle en l’honneur du prophète Mouhamed (PSL) de l’Egyptien Al-Boussiri. 

La “Burda” est une tradition spirituelle majeure au Sénégal à laquelle les fidèles s’adonnent tous les soirs durant les dix derniers jours précédant le Mawlid ou Gamou.

Ce soir-là, à la mosquée de la rue Moussé Diop, les jeunes arrivent progressivement. Certains récitent les vers de mémoire. D’autres suivent le texte sur leur téléphone ou sur des documents imprimés. La récitation se poursuit jusqu’à 22 heures.

Un lieu de mémoire et de symboles

Pour l’imam Diop, cette succession d’activités permet de comprendre le véritable rôle d’une zawiya. “Une zawiya est à la fois un lieu de culte et un lieu d’éducation. Les fidèles s’y rassemblent pour pratiquer leur religion, mais aussi pour se former aux valeurs et sciences islamiques, afin qu’ils puissent devenir des modèles en société”, fait-il savoir.

L’enseignement porte notamment sur le Coran, la Sunna, la jurisprudence islamique et la langue arabe. S’y ajoutent les pratiques de la Tarîqa tidjane, notamment les wazifa du matin et du soir, la Hadaratoul Jumah et la récitation de la “Burda” durant la période du Mawlid.

“Le rôle principal de la zawiya est de parfaire l’individus afin qu’elle puisse mieux pratiquer sa religion, servir la société et mieux vivre avec les autres créatures d’Allah”, résume l’imam.

Au fil de son histoire, l’érection de la zawiya El Hadj Malick Sy a été associée à plusieurs grandes figures de la Tidjaniya au Sénégal.

El Hadji Malick Sy en est le fondateur. Thierno Seydou Nourou Tall (1862-1980) compte également parmi les figures liées à son rayonnement. Mais pour l’imam Diop, El Hadji Abdoul Aziz Sy Dabakh (1904-1997) occupe une place particulière dans la mémoire du lieu.

“Il y délivrait beaucoup de sermons et de messages sur la situation nationale. C’est dans ce lieu qu’il regroupait les gens pour promouvoir le vivre-ensemble”, rappelle l’imam Diop.

Il évoque également Serigne Babacar Sy (1885-1957), le premier khalife de la confrérie Tidjane du Sénégal, qui réunissait ses mouqaddams (représentants) et ses disciples à la zawiya, lorsque le pays ou le monde traversait des périodes difficiles pour proposer des solutions et formuler des recommandations aux fidèles.

La zawiya a ainsi progressivement dépassé le seul cadre du culte pour devenir, selon l’imam, un espace de rassemblement où se retrouvent des fidèles de différentes sensibilités de l’islam sénégalais.

“C’est un lieu symbolique pour tout le monde. Chaque fois qu’il y a eu des échauffourées dans le pays, on s’est souvenu de la voix d’El Hadji Abdoul Aziz Sy Dabakh appelant au calme, à l’unité et au vivre-ensemble”, souligne-t-il.

D’une simple case en 1905, elle est devenue une baraque en bois en 1909, puis un bâtiment en dur à partir de 1927, d’après les recherches effectuées par l’APS. 

El Hadj Malick et la communauté léboue

Le grand édifice construit en 1975 sous l’impulsion du milliardaire El Hadji Djily Mbaye a aujourd’hui laissé place au chantier de reconstruction.

L’imam Cheikh Ahmed Tidiane Diop rappelle toutefois que des activités de la mosquée de la rue Moussé Diop en réfection il y a quelques années ont également été délocalisées à la zawiya.  

“Lorsque la mosquée de la rue Moussé Diop était en travaux, la prière du vendredi avait été transférée à la zawiya. C’est donc une relation ancienne entre les deux lieux”, relève-t-il.

Pour l’imam, la délocalisation de la zawiya de la rue Moussé Diop n’est pas un fait inédit. “Ce n’est pas la première fois que les activités de la wawiya sont délocalisées ici. En 1975, lors des travaux de rénovation entrepris par feu El Hadji Djily Mbaye (1927-1991), elles avaient déjà été transférées à la mosquée Blanchot”, explique-t-il.

Selon l’imam, cela symbolise les liens historiques entre la zawiya et la communauté léboue de Dakar.

“C’est une relation mystique et symbolique. La communauté léboue a contribué à l’implantation la zawiya d’El Hadji Malick Sy à Dakar, au cœur de l’espace territorial de cette communauté”, rappelle-t-il.

La complémentarité entre les deux lieux se traduit également dans l’organisation du culte. Les cinq prières quotidiennes se déroulent habituellement à la zawiya, tandis que la mosquée de la rue Moussé Diop accueille la prière hebdomadaire du vendredi.

Ce lieu de prières occupe elle-même une place ancienne dans l’histoire religieuse de Dakar. Ses transformations successives, notamment au début du XXe siècle, en ont fait l’un des édifices majeurs du paysage religieux et architectural du Plateau.

La reconstruction actuelle de la zawiya El Hadj Malick Sy s’inscrit dans une nouvelle étape de l’histoire de cet édifice religieux à l’architecture mêlant influences inspirées des édifices chrétiens et détails nord-africains. Au fil des ans, la zawiya a connu plusieurs métamorphoses.

Des fidèles aux anges

Dans l’assistance, Abdourahmane Diallo, la vingtaine, vêtu d’une djellaba blanche, ne cache pas sa satisfaction.

“Je fréquente la zawiya depuis mon enfance et je participe à ses activités. Je suis venu prendre part à la Burda. Je rentre avec une immense joie”, souffle-t-il, le visage éblouissant. “C’est mon devoir d’assister à cette première nuit qui coïncide avec un vendredi. C’est un moment de prière et de louange au Prophète Mouhammad (PSL)”, poursuit-il. Il compte revenir régulièrement jusqu’au Gamou prévu la nuit du 25 au 26 août.

À la sortie, Youssou récupère ses chaussures rangées dans un sachet plastique. Cet agent administratif travaillant au Plateau habite loin de Dakar-centre, mais dit ne presque jamais manquer les enseignements à la zawiya.

“Je ne rate presque jamais les enseignements et les activités de la zawiya, même si j’habite dans la banlieue. Mon éducation spirituelle s’est faite dans cette zawiya. C’est pour cela que je rencontre moins de difficultés dans la vie, car j’essaie toujours d’appliquer ce que j’apprends ici”, confie-t-il.

À quelques centaines de mètres de là, le chantier de rénovation de la zawiya se poursuit dans le silence de la nuit.

Sa reconstruction, entamée officiellement le 6 avril 2026, ouvre ainsi une nouvelle page de l’histoire d’un lieu de culte dont l’érection remonte au début du XXe siècle.

En attendant que le nouvel édifice religieux retrouve sa superbe, la mosquée de la rue Moussé Diop assure la continuité des activités. Pour les fidèles, le lieu change, mais les rituels restent inchangés : prières, apprentissages, récitations liturgiques et fraternité.

BAB/ABB/BK – Par Bakary Badji

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