Crimée: « Le centre de gravité de l’armée russe » menacé par les drones
La guerre en Ukraine entre dans une nouvelle phase sur le front sud. Annexée illégalement par la Russie en 2014, la Crimée est visée depuis plusieurs semaines par une campagne soutenue d’attaques de drones ukrainiens. Infrastructures routières et ferroviaires, installations militaires, convois de ravitaillement : Kiev cherche à fragiliser un maillon essentiel du dispositif russe. Entretien avec Stéphane Audrand, spécialiste des questions de défense et chercheur associé à l’Ifri.
Par : Daniel Vallot
RFI : Quel est l’objectif de l’Ukraine avec cette campagne d’attaques de drones sur la Crimée ?
Stéphane Audrand : En réalité, cette campagne ne vise pas uniquement la Crimée. Elle concerne l’ensemble de l’axe logistique russe qui s’étend de Rostov jusqu’à la péninsule, en passant par les territoires occupés de Berdiansk, Marioupol et Melitopol. Toute cette bande de territoire est aujourd’hui sous le feu des frappes ukrainiennes dans la profondeur.
L’objectif est de perturber les flux logistiques militaires et civils : carburant, marchandises, munitions ou encore ravitaillement. Cette stratégie associe de nouveaux moyens, de nouveaux modes opératoires et une véritable ambition stratégique. Elle marque une rupture dans la conduite des opérations.
En quoi cette campagne constitue-t-elle une évolution dans les capacités ukrainiennes ?
Jusqu’à présent, les drones ukrainiens permettaient soit de frapper des cibles mobiles à courte distance, soit des infrastructures fixes très éloignées avec des drones qui portaient extrêmement loin, mais qui ne savaient pas engager une cible mobile parce qu’ils n’avaient pas de guidage final. Et donc ils frappaient des infrastructures fixes, des ponts, des usines, des raffineries… mais il manquait cette gamme de drones qui, dans les 100 kilomètres, 150 kilomètres, peuvent aller frapper des cibles mobiles comme des camions. C’est ça qui est nouveau : cette capacité de toucher des cibles mobiles à plus de 100 kilomètres.
Les Ukrainiens ont donc construit une véritable force de drones capable d’opérer dans la profondeur. Et ils ont consacré une grande partie de l’année dernière à user systématiquement les défenses antiaériennes russes en Crimée : radars, lanceurs de missiles et systèmes de défense ont été ciblés de façon répétée.
L’armée ukrainienne semble désormais disposer à la fois des moyens de détection, du renseignement et des capacités de frappe nécessaires pour interrompre les flux logistiques russes. L’objectif stratégique reste classique : couper une ligne de ravitaillement essentielle. En revanche, les moyens employés sont radicalement nouveaux.
Pourquoi la Crimée est-elle essentielle à l’effort de guerre russe et au dispositif militaire de la Russie en Ukraine ?
La Crimée est bien plus qu’une simple base arrière. Elle constitue un véritable centre de gravité de l’effort militaire russe dans le sud et le centre de l’Ukraine. La péninsule concentre de nombreuses infrastructures militaires héritées de l’époque soviétique : dépôts, ateliers, souterrains, bunkers, réseaux logistiques, pistes aériennes et, bien sûr, le port militaire de Sébastopol. Elle sert à la fois de plateforme de soutien et de projection des forces russes.
Grâce à cette position, la Russie peut mener des opérations très loin dans la profondeur du territoire ukrainien, notamment vers l’ouest du pays. À cela s’ajoute une dimension symbolique et politique majeure. La Crimée est au cœur du contentieux entre Moscou et Kiev depuis son annexion en 2014. Vladimir Poutine s’est personnellement investi dans son rattachement à la Russie – dans des conditions tout sauf démocratiques. Les enjeux militaires, stratégiques et politiques s’y superposent donc de manière exceptionnelle.
Les habitants de Crimée font face à des restrictions d’essence et d’électricité. Existe-t-il un risque de pénurie grave si les lignes de ravitaillement sont durablement perturbées ?
Il reste quand même plusieurs voies de ravitaillement. Le pont de Kertch demeure opérationnel, même s’il est régulièrement visé. La Russie conserve également certaines capacités d’approvisionnement maritime, notamment par cabotage en mer d’Azov.
Je ne pense donc pas que l’on puisse aller jusqu’à une situation où la population manquerait de biens essentiels. En revanche, les conditions de vie peuvent se dégrader significativement. La Crimée dépend en effet fortement des approvisionnements extérieurs et produit aujourd’hui moins qu’auparavant, notamment en raison des difficultés d’irrigation liées à la destruction du barrage de Nova Kakhovka.
Cela dit, l’effet recherché par l’Ukraine n’est pas de viser les populations civiles. L’objectif principal est militaire : assécher les flux logistiques qui alimentent les forces russes déployées entre Marioupol et Kherson. La population civile subit les conséquences de cette stratégie, mais elle n’en constitue pas la cible principale. En revanche, si la situation se dégrade fortement, le pouvoir sera obligé de réagir et de déployer les grands moyens pour ravitailler la péninsule – étant donné la charge symbolique et politique prise par la Crimée.
Quelle peut être la parade de la Russie face à ces attaques de drones ?
Moscou cherche certainement des solutions. Il est possible de protéger certains itinéraires avec des filets anti-drones, de disperser les convois ou de privilégier les déplacements nocturnes. Mais il faut noter que ce qu’on observe en Crimée dépasse largement la seule guerre en Ukraine. On voit émerger des conflits fondés sur des échanges permanents de salves de drones. Ces systèmes sont relativement peu coûteux, peuvent être produits en grand nombre et permettent d’obtenir des effets significatifs sur le champ de bataille, contre les infrastructures ou contre la logistique adverse.
Pour l’instant, il est beaucoup plus facile de lancer ces salves que de les intercepter totalement. Les Russes comme les Ukrainiens utilisent désormais massivement cette méthode de « salves dronisées ». Elle tend à devenir l’un des modes d’affrontement caractéristiques des guerres contemporaines.
La Crimée est-elle devenue, en quelque sorte, le talon d’Achille de l’armée russe en Ukraine ?
D’une certaine manière, oui. La Crimée cumule les avantages et les inconvénients de sa position géographique. Sa localisation permet à la Russie de projeter sa puissance vers une grande partie du territoire ukrainien. Mais cette même position la rend vulnérable dès lors que l’Ukraine acquiert la capacité de frapper loin dans la profondeur. La péninsule est difficile à conquérir, mais elle est également complexe à ravitailler et à défendre. Aujourd’hui, les Ukrainiens semblent avoir trouvé un moyen d’exploiter cette faiblesse.
Il est possible que cet avantage soit temporaire. Mais, pour le moment, il paraît solidement installé. Sans nécessairement annoncer une reconquête ukrainienne de la Crimée, cette campagne modifie déjà l’équilibre des forces. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large qui comprend également les frappes contre les raffineries russes.
L’Ukraine cherche à multiplier les menaces simultanées afin de contraindre la défense antiaérienne russe à se disperser et à lui poser des dilemmes insurmontables. En frappant des cibles aussi éloignées que Saint-Pétersbourg, Moscou, la Crimée ou encore des sites industriels stratégiques, elle impose à la Russie des arbitrages permanents et contribue à affaiblir son dispositif défensif. C’est une approche plutôt rusée sur le plan stratégique.

