Au Tigré, se cacher ou fuir pour échapper au recrutement forcé
En pleines funérailles, des militaires des forces du Tigré ont fait irruption et arrêté Abel et sept autres invités. Direction un camp d’entraînement. Témoins et ONG dénoncent une campagne de recrutement forcé menée par les autorités de cet Etat régional du nord de l’Ethiopie, sur fond de tensions croissantes avec les autorités fédérales.
« Nous avons été raflés et détenus », raconte Abel, la vingtaine, parvenu à s’échapper après avoir, dit-il, soudoyé un garde. Le jeune homme qui, comme tous les témoins interrogés par l’AFP, a requis l’anonymat, a fui ailleurs au Tigré et fait profil bas.
Il n’a pourtant rien d’un réfractaire. En 2020, il s’était porté volontaire pour combattre au sein des « Forces de défense du Tigré » (TDF), acquises au parti dirigeant l’Etat régional depuis 35 ans, le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), alors entré en guerre contre le gouvernement fédéral du Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed.
Le conflit, destructeur et l’un des plus meurtriers de ces dernières décennies dans le monde, a fait au moins 600.000 morts, selon l’Union africaine, marraine d’un accord qui a fait taire les armes en 2022. Mais les tensions ont depuis resurgi.
Autorités d’Addis Abeba et TPLF s’accusent mutuellement depuis plusieurs mois de préparer une nouvelle offensive et de premiers combats ont opposé fin 2025 l’armée fédérale aux TDF. M. Abiy accuse également le TPLF – qui a réinstallé au Tigré un Parlement jugé illégitime par Addis Abeba – de comploter contre lui avec l’Erythrée voisine, ennemie de longue date.
Selon des informations obtenues par l’AFP, des troupes fédérales et des unités des TDF se sont à nouveau massées récemment des deux côtés de la frontière du Tigré, laissant craindre un nouveau conflit.
Barrages routiers
Dans un rapport publié le 4 juin, l’ONG éthiopienne Human Rights First-Ethiopia dénonce des « recrutements militaires forcés (…) dans la plupart des zones du Tigré » ces derniers mois.
L’un des 27 témoins interrogés par l’ONG, Gebre, 35 ans, a été arrêté en mars dans le nord du Tigré, alors qu’il ouvrait sa boutique, et conduit avec une dizaine d’autres personnes jusqu’à un bâtiment administratif.
« On nous a informés que nous allions être enrôlés dans l’armée » du Tigré, a raconté ce père d’un enfant de cinq ans, parvenu le soir même à s’enfuir et qui vit désormais caché.
Comme lui et Abel, de nombreux Tigréens se terrent ou s’enfuient.
Kinfe, 36 ans, vit désormais à Addis Abeba. « Ce n’est pas la première conscription forcée au Tigré », rappelle-t-il. Déjà en 2022, avant l’accord de paix, le TPLF faisait le tour des foyers, vérifiant que chaque famille avait au moins un fils enrôlé. Sinon, les parents devaient fournir l’un d’entre eux, dit-il.
Aujourd’hui, l’enrôlement « se fait via des barrages routiers inopinés ou des arrestations surprise » et « personne ne pose la question » de savoir si un membre de la famille est déjà enrôlé. « On vous arrête » puis « on vous conduit dans un camp » d’entraînement, assure-t-il à l’AFP.
« Traumatisés »
Alem, qui a lui aussi fui vers la capitale fédérale, confirme: « depuis environ un mois la conscription forcée a commencé dans ma région. Au début, il semblait s’agir d’opérations ciblées, mais progressivement, elle a fini par viser tous les jeunes » hommes, souligne-t-il, déclarant avoir « vu des membres des forces de sécurité tirer des coups de semonce en l’air pour dissuader les jeunes de s’enfuir ».
Affirmant ne pas croire à la « lutte armée », ce père de trois enfants qu’il dit vouloir voir grandir a laissé sa famille derrière lui et craint de devoir être « peut-être contraint de mendier » s’il ne trouve pas de travail.
Les autorités du Tigré ont récemment adopté une loi autorisant le recrutement militaire « sur la seule base du consentement », affirme à l’AFP Amanuel Assefa, vice-président du TPLF. Tout en précisant que des « dispositions exceptionnelles » prévoient une conscription obligatoire, car « chaque Tigréen a le devoir de défendre son territoire (…) face à une menace existentielle ».
La Constitution éthiopienne prohibe l’enrôlement forcé. Interrogées, les autorités fédérales n’ont pas donné suite aux sollicitations de l’AFP.
Les Tigréens sont « épuisés depuis la dernière guerre, presque chaque famille a perdu l’un des leurs, les gens sont toujours traumatisés », souligne Kinfe pour expliquer le peu d’entrain à rejoindre les rangs des TDF.
Ils sont aussi « déçus » par l’attitude des dirigeants tigréens qui vivent « confortablement en oubliant ceux qui se sont sacrifiés. Il n’y a pas que la fatigue de la guerre, (les gens) pensent que ce conflit (annoncé) ne bénéficiera qu’à quelques uns » pendant « que les gens ordinaires souffriront ».
« Il ne devrait pas y avoir de guerre », estime-t-il, « on ne résout rien en tirant des balles ».

