Mozambique Exposed: la reprise du projet mené par TotalEnergies, entre espoirs et frustrations
Au large du Cabo Delgado se trouve le plus important gisement gazier au monde. Son exploitation par le Français TotalEnergies, à la tête d’un consortium international, a repris en janvier, après plusieurs années de suspension pour des raisons de sécurité. Ce redémarrage suscite de grands espoirs chez les communautés locales, alors que de nombreux contentieux n’ont toujours pas été réglés. Deuxième épisode de l’enquête « Mozambique Exposed » du consortium coordonné par Forbidden Stories à laquelle RFI a contribué.
Par : Gaëlle Laleix envoyée spéciale RFI , de retour du Mozambique,
Dans la salle d’embarquement de l’aéroport de Pemba, en ce début du mois de mai, une dizaine de passagers chuchotent. Il est à peine 7h, et certains tentent de rattraper leur courte nuit. Les voyageurs sont des humanitaires qui attendent leur vol affrété par les Nations unies pour rejoindre Mueda, Mocimboa da praia ou Palma, à quelques centaines de kilomètres de Pemba.
Soudain quatre hommes musclés se redressent. Un pilote les affuble de curieux gilets de sauvetage, plats et colorés. Le groupe sort sur le tarmac et rejoint un hélicoptère. « Eux, ils vont à Afungi, commente un humanitaire. Atterrissage direct sur la base de Total. »
Vase clos
Afungi est une péninsule, à proximité de la ville de Palma, dans l’extrême nord du Mozambique, à quelques encablures de la Tanzanie. C’est là que TotalEnergies et ses partenaires ont installé le site de leur projet gazier Mozambique LNG : l’exploitation d’un gisement au large, dans le bassin de Rovuma, et l’installation sur la côte d’une infrastructure de liquéfaction de méthane.
Les réserves sont évaluées à 5 000 millions de mètres cubes. Ce sont les plus importantes au monde. Pour ce projet titanesque, TotalEnergies est secondé par plusieurs partenaires internationaux, dont trois compagnies pétrolières indiennes, le Japonais Mitsui ou encore l’État mozambicain qui détient 15% des parts.
La base d’Afungi s’étend sur 7 000 hectares de terrains clôturés. En son centre, une piste aérienne goudronnée, entourée de logements pour les employés et d’un entrelacs d’entrepôts. « Les compagnies étrangères isolent leurs travailleurs. Cela ne bénéficie en rien au développement local », se désole Abudo Gafuro, militant de l’organisation de défense des droits de l’homme Kundeleya.
Depuis 2017, le Cabo Delgado est en proie à la violence d’un groupe armé islamiste. Les shebabs prétendent instaurer la charia et un nouvel ordre social qui permettrait une répartition des richesses plus juste dans le Cabo Delgado. Selon l’ONG Acled, le conflit a déjà fait plus de 6 500 morts, et une agence des Nations unies dénombre au moins 1 million de déplacés.
En 2020, TotalEnergies avait décidé de suspendre le projet Mozambique LNG. Il n’a repris qu’en janvier de cette année.
Déplacements, compensations et frustrations
Assis sur une chaise, à l’ombre d’un acacia, José Cheila [le nom a été modifié, NDLR] est fatigué. Quelques jours auparavant, il a pris part à une réunion communautaire sur des questions foncières. « Le représentant de Total n’est même pas venu », déplore ce coordinateur de la société civile de Palma. Depuis près de dix ans, la question des compensations pour l’expropriation de centaines d’agriculteurs et de pêcheurs de la région est en suspens.
Au Mozambique, la terre est propriété du gouvernement, qui reconnaît néanmoins l’usage collectif, individuel et traditionnel des communautés. En 2012, les autorités mozambicaines ont accordé un droit d’usage et d’exploitation de la terre (DUAT) au pétrolier texan Anadarko, qui a découvert le gisement de Rovuma. C’est de ce DUAT que TotalEnergies et ses partenaires ont hérité, en reprenant le projet en 2019. Il prévoit pour les habitants des relocalisations avec de nouveaux logements, des compensations financières individuelles et collectives ainsi que des dons matériels comme des motos. Des compensations que José Cheila juge justes, mais qui n’arrivent pas.
« Environ 184 millions de meticais [près de 2,5 millions d’euros, NDLR] de compensations avaient été prévus en 2014, mais des familles attendent toujours, parce que le projet a été suspendu », s’impatiente Eduardo Caponde, du Noyau pour le développement communautaire du Cabo Delgado. Avec la reprise du projet Mozambique LNG, les attentes des communautés sont grandes. « Les discussions ont redémarré, poursuit Eduardo Caponde, mais de nouvelles questions se posent : est-ce qu’un montant décidé en 2014 reste valable aujourd’hui ? Alors que le coût de la vie à Palma a évolué. »
Contacté par notre consortium, TotalEnergies assure que la totalité des 643 familles affectées par le projet Mozambique LNG ont été relocalisées dans le village de Quitunga, ce qu’a pu constater notre envoyée spéciale. « À la fin de l’année 2025, les activités d’indemnisation foncière prévues par le plan de réinstallation étaient achevées », écrit TotalEnergies dans une réponse par mail. Le géant français des hydrocarbures assure que des « programmes de restauration des moyens de subsistance » ont également été mis en place.
Bunker
Autre sujet de frustration : l’isolement du projet Mozambique LNG qui ne profite pas aux locaux. En septembre 2025, TotalEnergies a signé un protocole d’accord avec l’Agence de développement intégré du Nord. Doté de 8,5 millions d’euros, ce programme doit financer des projets générateurs d’emplois et de revenus, pour les districts de Palma et Mocimboa da Praia.
Mais cela ne convainc pas les habitants de la région. « Les communautés espéraient que les travailleurs gaziers iraient dans les restaurants, les hôtels, utiliseraient les mototaxis, explique Aly Caetano, coordinateur du Centre pour la démocratie et les droits humains (CDD) pour le Cabo Delgado. Certains entrepreneurs se sont endettés en misant sur ce développement. Mais les gens de Total, ils ne les voient jamais. »
À cela s’ajoute la sécurisation extrême du complexe gazier, alors que les populations locales subissent régulièrement les attaques du groupe armé shebab.
Menace sur les droits de l’homme
Le 24 mars 2021, la ville de Palma a connu la pire attaque de son histoire. Des centaines de combattants ont pillé, tué et contrôlé la commune pendant près de deux semaines. Le bilan des victimes est estimé à environ 1 500 personnes.
Selon des habitants, plusieurs centaines d’entre eux ont pu rejoindre la péninsule d’Afungi. Le projet gazier était alors suspendu et peu de personnel se trouvait sur place. Mais des évacuations par bateau ont tout de même été organisées vers Pemba.
Ceux qui sont restés ont quant à eux subi la brutalité des représailles des Forces armées mozambicaines (FADM), quand elles ont repris la ville. « Ce sont nos soldats qui nous tuaient. Nos frères », confie José Cheila.
Deux plaintes ont été déposées contre TotalEnergies, dans le cadre de l’attaque de Palma. La première, en 2023, au tribunal de Nanterre, par trois survivants et quatre ayants droit de victimes, de nationalités britannique et sud-africaine. Ils accusent le géant français d’homicide involontaire et de non-assistance à personne en danger, compte tenu de « sa négligence » dans la gestion de la sécurité de ses personnels et sous-traitants.
En 2025, une autre plainte a été déposée au Parquet national antiterroriste (PNAT) par le Centre européen pour les droits constitutionnels et humains (European Center for Constitutional and Human Rights, ECCHR) pour complicité de crimes de guerre, torture et disparitions forcées. L’ONG allemande interroge les relations entre TotalEnergies et les FADM, chargées de protéger, entre autres, le site de Mozambique LNG.
Protocole d’entente
En 2020, le projet Mozambique LNG a signé un protocole d’accord avec le gouvernement mozambicain. Il prévoit le stationnement à Afungi et ses alentours d’éléments des FADM. C’est la Joint task force (JTF), composée d’environ 600 soldats mozambicains, dont 10% sont des « fusilleros », des troupes d’élite formées par les États-Unis.
L’accord prévoit que le projet gazier finance le gîte et le couvert des soldats. Un bonus est également payé aux troupes, en fonction de leur grade. Des abus ou violations des droits de l’homme entraînent le retrait automatique de cette prime.
D’après un rapport d’un audit interne daté de 2023, commandé par TotalEnergies et mené notamment par l’ancien humanitaire et diplomate français Jean-Christophe Ruffin, ces conditions avantageuses ont été proposées par le groupe pour prémunir les FADM des tentations d’abuser de leur pouvoir, les pauvres conditions de vie des troupes armées mozambicaines étant de notoriété publique.
Toutefois le rapport interroge : « L’existence d’une relation financière individuelle avec les soldats de la JTF constitue un lien direct entre Mozambique LNG et ces troupes. Il est douteux que cette prime « conditionnelle » puisse avoir un effet dissuasif sur d’éventuels abus. En cas de violations des droits humains, ce lien engage directement la responsabilité du consortium. »
En 2021, la prime versée à la JTF par le projet Mozambique LNG a été suspendue, suite à des allégations de violations de droits humains, émises par les communautés locales. Il s’agissait « d’abus envers deux pêcheurs », précise TotalEnergies, sans rapport avec les violences commises durant la libération de Palma.
De leur côté, les autorités mozambicaines n’ont jamais ouvert d’enquête sur les événements de Palma.
« Mozambique Exposed » est le fruit de près de 100 entretiens et de cinq mois de travail menés par 10 médias et 30 journalistes sous l’égide de Forbidden Stories. Des investigations incluant Evident Media (États-Unis), Expresso (Portugal), M28 Investigates (Rwanda), Les Observateurs de France 24 (France), Paper Trail Media (Allemagne), RFI (France), SourceMaterial (Royaume-Uni), ZDF (Allemagne) et Zitamar News (Mozambique).

