En plein choc énergétique, une conférence internationale en Colombie pour sortir des fossiles

Devant l’impuissance des conférences climat de l’ONU à permettre aux sociétés de s’émanciper du pétrole, la Colombie réunit, du 24 au 29 avril à Santa Marta, plus d’une cinquantaine de pays favorables à accélérer la décarbonation de nos économies. La guerre au Moyen-Orient double l’urgence climatique d’une urgence de sécurité énergétique pour les États. Et donne à cette conférence toute son acuité.

Par :Géraud Bosman – Delzons

► Qui participe ?

Co-présidée par les Pays-Bas, cette première conférence pour la sortie des énergies fossiles se tient du 24 au 29 avril dans la plus vieille ville de Colombie, Santa Marta, sur la côte caribéenne. Très vocale dans l’enceinte des COP, la Colombie est l’un des pays les plus ambitieux sur le plan climatique et environnemental, même si le bilan est contrasté sur le plan intérieur. C’est aussi le plus mortel pour les défenseurs des droits de l’environnement.

L’annonce de cette conférence a été faite lors de la COP30 sur le climat, à Belém (Brésil), en novembre 2025, après l’échec des pays à s’entendre sur une feuille de route officielle pour se passer des énergies responsables du réchauffement climatique. Les initiateurs misent sur la souplesse de ce format informel et sur la motivation des participants pour avancer.

La « coalition des acteurs engagés » ou des « volontaires » rassemblera environ 55 délégations à Santa Marta. Un nombre et une représentativité « significatifs » aux yeux des analystes : provenance géographique diverse, des pays producteurs et importateurs, des pays riches et des pauvres.

Le Sud global sera bien représenté avec huit pays africains (Angola, Cameroun, Ghana, Maldives, île Maurice, Nigeria, Sénégal, Tanzanie), le Bangladesh, le Vietnam, le Chili ou encore le Panama. L’UE des Vingt-Sept, et la France, l’Allemagne, l’Espagne ou encore l’Autriche enverront un représentant. Le niveau de représentation devrait être peu élevé : essentiellement des négociateurs techniques, des envoyés spéciaux – la France envoie son ambassadeur climat – et au mieux des ministres lors du segment de haut-niveau des deux derniers jours.

Plusieurs îles du Pacifique – comme le Vanuatu, à l’origine de l’avis consultatif rendu par la Cour de justice internationale – et des voisines caraïbéennes – dont la Jamaïque, récemment dévastée par un ouragan –, seront au rendez-vous.

Les invités les plus scrutés seront plusieurs poids lourds du secteur pétrolier qui sont annoncés et dont les politiques énergétiques restent pour le moins ambivalentes : Australie, Canada, Norvège – Brésil, Mexique et Nigeria pour les émergents. Quels messages enverront-ils ?

Quant aux géants mondiaux des hydrocarbures, États-Unis, Arabie saoudite, Russie, eux seront absents. Idem pour la Chine et l’Inde, à la fois très émettrices de gaz à effet de serre et à la pointe du déploiement des énergies décarbonées.

Au vu de leur capacité à miner la plupart des négociations multilatérales, ces absences étaient souhaitées, assume dans une interview à RFI, la ministre colombienne de l’Environnement, Irene Vélez Torres, cheville ouvrière de cet événement : « Nous ne nous attendions pas à ce que ceux qui sont sceptiques sur un programme de transition juste participent. Nous ne voulons pas non plus avoir ici ceux qui s’opposent à cette discussion menée dans le cadre multilatéral. Nous avons invité les pays qui ont pris conscience de l’importance et de l’urgence de la situation d’éliminer les combustibles fossiles, de le faire de manière ordonnée, juste, mais aussi urgente. Et avec cela, nous avons aussi, d’une certaine manière, écarté les climato-sceptiques, les boycotteurs et les lobbyistes pétroliers pour avoir une conversation plus honnête sur les défis à relever, sur les opportunités, les attentes et les limites de chacun des pays. »

Voulue comme un espace de concertation et de partage et un moment d’impulsion, la conférence colombienne pourrait prendre un effet boule de neige pour entraîner les réticents, suggère Katerine Pertersen, du cercle de réflexion E3G : « La Chine n’a pas forcément envie de rester bien longtemps sur la touche de ce sujet et laisser les autres pays définir les termes de la transition, comment et à quel rythme elle doit se faire. Elle voudra jouer son rôle. Donc l’objectif est d’envoyer le signal qu’il s’agit d’une table autour de laquelle il est stratégique de s’assoir. »

► Quels sont les objectifs ?

La conférence a pour but de déterminer les solutions concrètes pour réaliser la transition énergétique à l’échelle globale « de manière juste », « ordonnée » et « équitable ». Tels sont les termes de la déclaration adoptée par consensus en 2023, lors de la COP28 à Dubaï. Ce moment devait marquer « le début de la fin des énergies fossiles ». Mais les mots tardaient à se traduire en actes.

La conférence démarre par la réunion, les 25 et 26 avril, d’un panel de scientifiques sous la houlette du Suédois Johan Rockström et du Brésilien Carlos Nobre. Sa mission sera de « fournir des informations scientifiques aux pays et aux régions qui décident de supprimer les combustibles fossiles », explique la ministre Vélez Torres. « Ce nouveau groupe scientifique pourra être un partenaire pour tout pays qui s’engagera à accélérer sa sortie progressive des énergies fossiles », complète Johan Rockström au micro de RFI.

Un rapport préliminaire, préparé par un groupe de 24 experts dans la foulée de la COP30, a été envoyé aux gouvernements afin de les éclairer sur des leviers d’actions possibles.

Selon le site d’informations Carbon Brief, il s’agit d’une liste de 12 pistes d’actions et de recommandations, au ton « prescriptif » à la demande du gouvernement colombien : l’arrêt de tout nouveau projet d’exploitation, la fin des subventions aux énergies fossiles, ne pas considérer le gaz comme une énergie de transition pas plus que les technologies de captage et stockage de carbone comme des méthodes de compensation duplicables à grande échelle, ou encore un cadre juridique pour interdire la publicité pour les acteurs du secteur.

La Colombie devrait profiter de l’événement pour montrer l’exemple et lancer sa propre feuille de route nationale de sortie des fossiles. La ministre Irene Vélez Torres met en avant le volontarisme anti-fossile de son pays : « La Colombie a décidé (…), il y a trois ans, de ne plus accorder de nouveaux contrats d’hydrocarbures (…). Cela signifie désormais que nous devons rapidement remplacer l’économie extractive par une économie productive fondée sur d’autres chaînes de valeur. » La décision fut lourde pour l’État, qui a vu sa note abaissée par les agences de notation financière. 

La docteure en géographie politique ne cache pas l’ampleur des défis : « Il reste à régler l’ensemble de notre économie fiscale qui continue de dépendre des exportations de charbon [quatrième exportateur mondial] et de pétrole. Nous avons pris une décision cruciale consistant à supprimer la subvention sur l’essence. Des décisions parfois difficiles mais nécessaires car elles sont responsables sur le plan environnemental et climatique. »

L’ancienne ministre des Mines et de l’Énergie se dit également « très préoccupée par la question de la fermeture des sites d’extraction. Les entreprises – nous l’avons clairement vu avec le charbon – laissent une empreinte écologique, sociale et sanitaire. Qui va réparer cela ? Toute cette charge économique que représentent la prise en charge de la population malade, la réparation des dommages environnementaux et la restauration de ces écosystèmes, incombe essentiellement à un pays qui ne dispose pas des ressources économiques nécessaires pour faire face à ces fermetures. »

Les organisations de la société civile, dont plusieurs centaines participeront aux discussions, insistent sur le financement de cette transition, serpent de mer qui ne cesse de s’allonger au fil des COP, générant la frustration et la défiance du Sud.

« On ne pourra pas sortir des énergies fossiles sans s’attaquer à la question centrale : qui paie la transition ?, demande Ryad Selmani, spécialiste de la fiscalité climatique au CCFD-Terre solidaire. Aujourd’hui, les multinationales, y compris les géants du secteur fossile, continuent de réaliser des profits colossaux (…). Les faire contribuer n’est plus un choix : c’est une urgence politique. »

Selma Huart, d’Oxfam France, rappelle que « les pays en développement ont besoin de 455 à 2 400 milliards de dollars par an d’ici 2030 pour réussir leur transition, mais (qu’)aujourd’hui, on est autour de 35 milliards réellement disponibles… Sans financements climatiques massifs, prévisibles et accessibles, la sortie mondiale des énergies fossiles restera hors de portée. Santa Marta doit précisément permettre de poser enfin les bases de financements concrets pour 2026–2035. »

À la marge de l’agenda, et pourtant majeure, figure la question des Règlements des différends entre investisseurs et États (RDIE), appelés tribunaux arbitraux : 2 600 accords commerciaux et d’investissements en font mention, donnant aux multinationales le droit de poursuivre en justice les pays pour les changements de politiques climatique. Un « effet dissuasif » majeur et coûteux déjà dénoncé par le Giec.

► Que peut-on en attendre ?

Aucune annonce multilatérale fracassante n’est attendue, les organisateurs ne s’en cachent pas. Le principal livrable annoncé est un « rapport des co-présidences ». Sa qualité devrait être l’étalon-mètre de l’utilité de la conférence de Santa Marta pour transformer l’essai lors de la prochaine COP onusienne. Mais selon Ed King, expert des stratégies climatiques internationales, il ne faut pas l’attendre directement à l’issue du sommet.

Ce résumé des « scénarios de solutions », reprend la ministre Irene Vélez Torres, « ​​​​​​​sera le fruit d’un travail collectif et pas seulement des gouvernements participants, pour veiller à ce que les positions des différents acteurs sociaux soient prises en compte : populations autochtones, personnes afro-descendantes, paysans, femmes, la jeunesse, les ONG, le secteur privé, les syndicats. C’est une diversité que nous voulons refléter dans le rapport final ».

« ​​​​​​​On n’attend pas que cette conférence règle tous les problèmes posés par la sortie des fossiles. On n’attend pas non plus une longue liste de courses, seulement un pointage clair de quelques solutions-clés et actions concrètes sur lesquelles s’alignent les pays », prévient Katerine Petersen.

► Dans quel contexte ?

Déclenchée le 28 février, trois mois après la COP30, la guerre israélo-américaine en Iran a provoqué un choc énergétique mondial, qui ajoute à cette conférence une acuité et un écho médiatique inespéré. « ​​​​​​​Nous ouvrons une brèche dans un débat qui est urgent, non seulement d’un point de vue environnemental, mais aussi précisément en ce moment pour la sécurité nationale de chaque pays », commente pour RFI la ministre Irene Vélez.

« ​​​​​​​On voyait, notamment depuis la dernière COP, que la justification uniquement environnementale [de la transition énergétique] perdait du poids », décrypte pour RFI Nicolas Berghmans, chercheur en politiques climatiques et énergétiques à l’Iddri. L’annihilation de la question climatique par l’administration Trump y est pour beaucoup.

Or, poursuit le directeur de programmes, « ​​​​​​​il y a d’autres raisons à vouloir sortir des énergies fossiles ​​​​​​​: être moins sensibles à ces crises via les dépendances. Cette conférence tombe à point nommé. L’une des conditions de son succès est qu’elle puisse reconnaître l’ensemble des dimensions pour lesquelles la sortie des énergies fossiles est souhaitable. »

Dit autrement par Gaïa Febvre, responsable des politiques internationales au Réseau Action Climat, qui fédère des dizaines d’ONG : « Sortir des énergies fossiles n’est pas une option idéologique, mais une nécessité stratégique pour garantir à la fois la stabilité mondiale, l’indépendance énergétique et un avenir vivable. »

Le débat du jourLe recours aux énergies vertes va-t-il devenir indispensable ?

En grippant le commerce maritime dans le détroit d’Ormuz, passage-clé d’exportations mondiales de pétrole et de gaz, la guerre en Iran a bouleversé les chaînes d’approvisionnement. Les cours du pétrole se sont enflammés avec des conséquences directes sur l’économie mondiale : du transport des marchandises et des personnes aux produits dérivés du pétrole, la fabrication des plastiques en passant par l’industrie du textile ou celui des engrais agricoles.

Pour l’Europe, c’est le deuxième séisme en l’espace de quatre ans, après l’invasion russe en Ukraine qui avait mis à mal la fourniture en gaz de l’UE. Dans le conflit moyen-oriental, c’est moins l’approvisionnement que le coût qui se répercute dans son économie. « ​​​​​​​L’intérêt d’aller vers un modèle énergétique différent est de plus en plus souligné et s’accompagne de mesures » politiques des États, note encore Nicolas Berghmans. « ​​​​​​​Ces mesures étaient historiquement sur le développement de l’offre décarbonée – le développement des renouvelables ​​​​​​​– et ont tendance à se déplacer du côté de la demande pour (…) accélérer l’adoption de l’électricité dans la consommation. » Pour cet expert, « ​​​​​​​le contexte actuel devrait mettre encore plus à l’agenda les solutions de long terme et accélérer le rythme de ces transformations ».

Ainsi, environ 60 pays ont annoncé des mesures variées sur l’électrification depuis le début du conflit. Une moitié d’entre eux a choisi de subventionner ou réduire les taxes sur le carburant. D’autres (16 États d’Asie) ont opté pour faire baisser la consommation de pétrole.

Pour Irene Vélez Torres, « ​​​​​​​de nombreux gouvernements sont confrontés à un dilemme : assurer leur souveraineté énergétique par le biais d’un programme écologique ou assurer leur souveraineté énergétique par le biais de ressources énergétiques, même si celles-ci sont polluantes. Nous voyons, par exemple, que le Royaume-Uni évoquait récemment la possibilité de reprendre l’extraction et l’exploration pétrolières dans le Nord. J’espère que, collectivement, nous pourrons décider que le moment est venu de radicaliser un programme écologique en matière d’énergie et de transition. »

Premier pays à être sorti du charbon, le Royaume-Uni a annoncé mardi 21 avril un plan structurel pour transformer son système énergétique. Le 21 avril, le ministre de l’Energie Ed Miliband s’exprimait dans un discours-fleuve à la tonalité plus économique que climatique : « La leçon pour notre pays est claire ​​​​​​​: l’ère de la sécurité fondée sur les combustibles fossiles est révolue. » Pas question, toutefois, de « ​​​​​​​fermer complètement le robinet ». Il faut être « pragmatique » pour garder le cap de la croissance. Les projets d’extraction pétro-gaziers en mer du Nord sont un sujet de division outre-Manche, au sein même du gouvernement travailliste.

Santa Marta intervient finalement dans ce qui ressemble à un branle-bas de combat énergétique précipité par la géopolitique. « ​​​​​​​On arrive à un point où les leaders politiques voient les énergies fossiles non plus comme une sécurité mais comme un risque. Ils veulent travailler ensemble pour affronter ces risques mais aussi drainer les bénéfices vers leurs économies », analyse Katerine Petersen, du cercle de réflexion E3G.

À leur image, de nombreux pays sont encore très dépendants du charbon, du pétrole et du gaz. D’autres aimeraient exploiter ces ressources fossiles pour se développer économiquement. « ​​​​​​​De quel développement parlent-ils ?, réplique le Sud-Africain Kumi Naidoo, à la tête de l’Initiative pour un traité de non-prolifération des énergies fossiles, qui regroupe 19 pays favorables à un tel mécanisme juridique sur 30 nécessaires. S’engager pour une source d’énergie qui va contribuer à l’élévation du niveau de la mer, à des inondations extrêmes, à des cycles de sécheresse, etc., n’est pas une bonne chose pour le développement à long terme. Ils vont investir d’énormes sommes d’argent dans l’infrastructure des combustibles fossiles pour les 30 ou 40 prochaines années, et ils se retrouveront avec des actifs carbone échoués, ce qui leur garantira une situation économique pire. Bien sûr, nous ne disons pas que nous pouvons tout éteindre demain, mais investir dans de nouveaux projets de combustibles fossiles n’est pas dans l’intérêt du développement à court, moyen ou long terme d’un pays du Sud. »

En 2025, les énergies renouvelables ont produit plus d’électricité dans le monde que le charbon. Les investissements dans les énergies propres sont environ deux fois plus importants que ceux consacrés aux combustibles fossiles.

Malgré cette tendance, la part des trois combustibles polluants dans le camembert du mix énergétique mondial ne descend pas en dessous de 80%. Car transition ne veut pas forcément dire substitution : les énergies nouvelles peuvent s’additionner aux « anciennes », d’autant que la demande d’énergie s’accroit.

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