Investissement industriel et transformation : le Sénégal face au défi de la relance industrielle
Réunis à Dakar, investisseurs, économistes et décideurs ont dressé un diagnostic sans complaisance de l’industrie sénégalaise. Entre ambitions affichées et contraintes persistantes, les bases d’un redressement ont été posées.
Réunis hier, jeudi 2 avril à Dakar, à l’occasion du Dakar Industrial Investment Forum (DIIF 2026), investisseurs, économistes et décideurs ont mis en lumière les fragilités structurelles de l’industrie sénégalaise. L’événement, organisé par Manufacturing Africa en partenariat avec le ministère de l’Industrie et du Commerce, a servi de cadre à des échanges francs sur les défis à relever. Pour Samuel Nicholls, ambassadeur adjoint du Royaume-Uni, le potentiel du Sénégal est réel, mais sa concrétisation passe par une meilleure coordination entre l’État, les entreprises et les investisseurs, un constat partagé par plusieurs intervenants.
Les experts ont insisté sur les limites du modèle actuel. Le professeur Abdoulaye Ndiaye, de la New York University, a rappelé que l’ambition politique ne saurait suffire sans investissements massifs dans les compétences, l’innovation et la compétitivité. De son côté, Amarou Aw, partenaire chez A&A Strategy, a souligné la dépendance persistante du pays aux importations, ainsi que la faible valeur ajoutée des exportations, encore largement dominées par des produits bruts.
Une réponse politique structurée
Face à ces constats, le ministre de l’Industrie et du Commerce, Serigne Guèye Diop, a présenté une stratégie articulée autour de réformes majeures. Parmi celles-ci figurent la fusion inédite des ministères de l’Industrie et du Commerce et la mise en œuvre de la Politique industrielle et commerciale du Sénégal (PICS), structurée autour de 35 priorités. Les moyens financiers ont également été renforcés, avec un budget multiplié par sept en un an, atteignant 350 milliards de francs CFA. Sur le terrain, le gouvernement prévoit le déploiement de 45 agropôles et zones industrielles, contre trois actuellement, avec un objectif de 500 000 emplois. La zone de Ziguinchor, déjà opérationnelle sur 100 hectares, en constitue la première illustration.
Cap sur la transformation locale
La stratégie repose également sur une valorisation accrue des ressources naturelles. Le Sénégal entend désormais limiter l’exportation brute du pétrole, du gaz et des minerais pour privilégier leur transformation locale. Le développement du Réseau gazier national devrait permettre de réduire significativement le coût de l’électricité, renforçant ainsi la compétitivité industrielle.
Malgré une volonté affirmée de souveraineté économique, les autorités excluent toute logique de repli. Manufacturing Africa plaide pour un accompagnement durable des entreprises et un environnement des affaires plus favorable. Des missions d’investissement sont ainsi prévues dans plusieurs grandes capitales économiques. Dans le même temps, le Sénégal mise sur le marché africain, notamment à travers la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), pour se positionner comme une plateforme industrielle régionale au service d’un marché de plus d’un milliard de consommateurs.
La réussite de cette ambition industrielle repose enfin sur deux piliers essentiels : le renforcement de la formation professionnelle, avec un objectif de 30 % des jeunes formés, et la lutte contre la corruption. Une « Delivery Unit », pilotée par le secteur privé, sera chargée d’assurer le suivi et l’exécution des réformes. Le DIIF 2026 a permis de poser les bases d’un nouveau modèle industriel pour le Sénégal. Reste désormais à transformer ces ambitions en résultats concrets.
JEAN PIERRE MALOU

