Hydrocarbures de Gta : Les pêcheurs pris dans les filets du gaz
Le think tank Legs-Africa, à travers un rapport d’évaluation des impacts environnementaux et sociaux du projet Grand Tortue Ahmeyim (Gta) publié en janvier 2026, relève une perte progressive des sites de pêche traditionnelle liée à l’exploitation du gaz, des risques de conflits, entre autres.
Par Dialigué FAYE – «Diatara», un récif naturel très poissonneux de 34 mètres de profondeur, situé au large de Saint-Louis, était jadis un site de pêche artisanale majeur, le plus grand récif naturel de la région. Aujourd’hui, cette zone de pêche est occupée par l’industrie gazière avec l’érection d’une zone d’exclusion de 500 m x 600 m autour du terminal Hub Gnl (gaz naturel liquéfié) et une zone de sécurité d’un rayon de 500 m autour de l’unité flottante de production, de stockage et de déchargement (Fpso). Cela entraîne une perte des pêcheries au profit du développement des activités d’exploitation gazière. Les prises de pêche ont sensiblement diminué dans certains sites touchés par l’exploitation, affectant la plupart des pêcheurs de la Langue de Barbarie, relève un rapport d’évaluation des impacts environnementaux et sociaux du projet Grand Tortue Ahmeyim (Gta), élaboré par Legs-Africa avec l’appui technique de l’équipe Géomorphologie-environnement-développement (Ged) de l’Université Gaston Berger (Ugb) de Saint-Louis.
Les communautés de pêcheurs sont devenues plus vulnérables, avec une baisse considérable de leurs revenus. Les pêcheurs interrogés au cours de cette étude d’impact affirment que «leurs prises ont diminué depuis le début du projet gazier, et ce n’est plus possible de pêcher pendant toute l’année. Certains disent qu’ils peuvent rester pendant plus d’une dizaine d’heures en mer sans trouver du poisson. La Marine et les bateaux patrouilleurs les interdisent de pêcher dans la zone autour de la plateforme, sous peine de confiscation, voire de destruction de leur matériel de pêche s’ils y accèdent. Du point de vue de l’espace, la zone de pêche est étroite car contiguë au territoire mauritanien, et s’ils tentent d’y entrer pour pêcher sans licence, ils sont arrêtés et malmenés par les garde-côtes mauritaniens».
Cité dans le document, Mbaye D. Sène, président du Collectif pour la sauvegarde de la pêche et du littoral de Saint-Louis, déclare : «Chaque année, depuis dix ans, les garde-côtes mauritaniens tuent trois à quatre pêcheurs sénégalais, et si nous nous dirigeons vers les eaux mauritaniennes, c’est que notre espace de pêche rétrécit chaque année. Des chalutiers étrangers, chinois ou coréens viennent vider nos eaux de leurs poissons, et avec la découverte de gisements de gaz à la frontière sénégalo-mauritanienne, cela va encore diminuer notre zone d’activité et créer des risques écologiques dans la région.»
L’autre problème constaté est que «la réduction des zones de pêche contraint aussi les pêcheurs à aller plus au large, et donc à sortir de leur périmètre habituel de pêche, entraînant un coût économique supplémentaire lié principalement à l’augmentation des dépenses pour l’approvisionnement en carburant des pirogues. De nombreux pêcheurs se retrouvent sans source de revenus, ce qui entraîne une détérioration de leurs conditions de vie et augmente leur vulnérabilité économique. Cette situation dramatique liée à la baisse des revenus pousse de nombreux pêcheurs à abandonner leur activité séculaire, considérée davantage comme un héritage que comme un métier, et par conséquence certains sont également contraints de réduire leur niveau de vie et d’autres se convertissent dans d’autres métiers ou tentent l’émigration clandestine vers l’Europe».
Les impacts sur les activités connexes à la pêche
A Saint-Louis, rappelle le rapport, «de nombreux hommes et femmes dépendent de la pêche et des activités connexes telles que la transformation, le transport et la commercialisation (mareyage), et le ravitaillement des acteurs du secteur. Selon le Service régional de la pêche, il a été recensé en 2023, quelque 1100 mareyeurs et 1900 femmes transformatrices à Saint-Louis». Aujourd’hui, souligne-t-il, «le secteur de la transformation et le mareyage subissent aussi les impacts du projet Gta car étroitement liés à la pêche artisanale. La rareté des poissons sur les côtes de Saint-Louis et la baisse des captures liée à l’interdiction de la zone de pêche de «Diatara» ont des implications directes sur la sécurité alimentaire des familles dépendantes de la pêche. De nombreuses femmes transformatrices ont vu leurs revenus baisser, ce qui a entraîné une détérioration de leurs conditions de vie et augmente leur vulnérabilité économique».
F. S, présidente d’une union locale de femmes transformatrices regroupant 16 groupements de femmes à Saint-Louis, interrogée sur cette thématique, confirme les impacts du projet Gta sur les activités connexes à la pêche. Selon elle, «l’impact sur le secteur de la transformation est le plus dramatique : il y a 1254 femmes qui s’adonnaient à la transformation des produits, au mareyage et au micro-mareyage, mais il faut admettre qu’actuellement 1/3 de ces femmes ne peut plus continuer à travailler dans cette chaîne de valeur puisque la réduction des aires de pêche induite par les installations gazières a impacté la disponibilité des ressources halieutiques». Elle poursuit en précisant : «Pour l’Union locale des femmes transformatrices que je préside et dont le nombre est de 654 femmes, la majorité d’entre elles sont actuellement au chômage, car elles ne peuvent plus avoir les mêmes revenus. Elles préfèrent chercher d’autres activités génératrices de revenus.» Actuellement, ces femmes ne cherchent qu’à survivre, c’est-à-dire avoir le minimum pour subvenir aux besoins naturels de leurs familles. Pour elle, «le secteur n’avait besoin que d’un accompagnement parce que cela permettait d’avoir des revenus conséquents pour subvenir aux besoins multiples des familles des communautés de pêcheurs, mais aujourd’hui, tout a changé, les jeunes s’adonnent à l’émigration clandestine, qui est plus dangereuse que les opérations gazières».
D’après les auteurs du rapport, «si les mesures d’accompagnement des femmes et de reconversion des pêcheurs proposées dans les Etudes d’impact environnemental et social (Eies) avaient été appliquées, les effets socioéconomiques sur les communautés de pêcheurs auraient été atténués. Aujourd’hui, il faut reconnaître que les initiatives prises pour maintenir une gestion durable de la pêche risquent d’être hypothéquées car tous les acteurs du secteur sont inquiets concernant la pérennisation de la pêche. L’arrêt des accords de pêche avec l’Union européenne n’a pas eu beaucoup d’impact sur la disponibilité des ressources halieutiques. Selon certains acteurs locaux de la transformation des ressources halieutiques rencontrés à Saint-Louis, il semblerait actuellement que les autorités étatiques soient plus focalisées sur les hydrocarbures que sur la pêche, ce qui les fait redouter un syndrome hollandais.
Par ailleurs, il faut admettre également qu’historiquement, la femme du pêcheur s’adonne naturellement à la transformation des produits halieutiques, et s’il y a une baisse des captures, toute la chaîne de valeur va ressentir cela, notamment la transformation et le mareyage. Et actuellement, avec la pénurie de poisson constatée à Saint-Louis, beaucoup de femmes ne s’intéressent plus à la transformation. Cette baisse des revenus se répercutent sur les conditions de vie des ménages, notamment sur la nourriture, la prise en charge sanitaire, l’éducation des enfants, etc.».
Cohabitation et conflits
Selon le document, «la restriction des sites de pêche à cause des opérations gazières au large de Saint-Louis n’a fait qu’exacerber les craintes longtemps formulées par les parties prenantes durant les phases de consultations publiques. Cette situation est déjà à l’origine de conflits graves entre les communautés de pêcheurs, ce qui augure d’une crise profonde à venir si une compensation en faveur de celles affectées par les activités gazières n’est pas effectuée à juste titre».
Le projet Gta, rappelle-t-on, «avait suscité beaucoup d’espoir au début pour une bonne partie de la population de Saint-Louis en termes d’investissements sociaux, d’opportunités d’emplois, de contenu local et surtout de développement du secteur du tourisme. Même certains acteurs de la pêche avaient suscité un grand intérêt concernant les possibilités de subventions de carburant par l’opérateur pour mieux rentabiliser leurs activités de pêche». Mais aujourd’hui, indique l’étude, «il apparaît sur les visages de la plupart des parties prenantes rencontrées durant les engagements communautaires, un sentiment de désillusion. Les communautés de pêcheurs, considérées comme les riveraines les plus proches du projet Gta, quant à elles, se sentent impactées au lieu d’être bénéficiaires directes des retombées positives. Ces impacts socioéconomiques se traduisent plus ou moins par la perte de moyens de subsistance liée à l’occupation de «Diatara», qui était leur principal site de pêche, et d’autres sites aux environs du Fpso. Les accrochages en mer entre pêcheurs et garde-côtes pour sécuriser les opérations gazières contribuent à la dégradation du climat de confiance, ce qui se traduit par une cohabitation très difficile.
Face à cette situation très compliquée et devant l’opérateur Bp dont les dépenses sociales sont jugées défaillantes et non inclusives, les contestations et logiques de défiance à l’égard de l’exploitant vont crescendo. Ce sont aussi des manifestations spontanées qui sont organisées parfois par les communautés de pêcheurs de la Langue de Barbarie».

