La Russie en Afrique: un plan secret de déstabilisation dévoilé

Un rapport publié ce 20 février 2026 vient confirmer et approfondir les révélations choquantes d’All Eyes On Wagner (Aeow). Après un premier volet centré sur la reprise en main des réseaux de Wagner par l’Etat russe, ce nouveau document met au jour l’architecture détaillée, les méthodes opérationnelles et les réseaux humains d’un système d’influence piloté directement par le Service de renseignement extérieur russe (Svr).

Au cœur du dispositif : Africa Politology

Loin de s’affaiblir après la mort de Evgueni Prigojine en août 2023, la présence russe en Afrique s’est au contraire institutionnalisée et professionnalisée. Au cœur de ce dispositif : Africa Politology, une structure créée à l’origine par le fondateur de Wagner et désormais intégrée à une stratégie étatique plus large.

Le rapport d’Aeow a révélé une stratégie agressive avec un budget mensuel de 750 000 dollars pour des opérations d’influence. Des scénarios de coups d’Etat dont un faisait référence au Sénégal, des campagnes de désinformation ciblées et un soutien aux régimes autoritaires de l’Aes.

Des méthodes choquantes avaient aussi été mises à nue, avec une fabrication de faux documents, un achat massif de contenus médiatiques, une mobilisation de mouvements de jeunesse pro-russes dans les pays de l’Aes et une utilisation des «Maisons russes» pour diffuser la propagande sous couvert de coopération culturelle.

Ce deuxième rapport révèle une organisation qui ne traverse aucune crise interne : 98 consultants mobilisés dont au moins 52 cadres (analystes, chefs de projet, consultants politiques, responsables médias) travaillant depuis le bureau russe en décembre 2025. Il ne s’agit plus d’un réseau informel, mais d’une véritable machine d’influence structurée et focalisée sur tout le continent africain et notamment les pays de l’Aes.

Cette machine d’influence dispose d’une boîte à outils complète pour façonner les perceptions. Africa Politology produit des notes stratégiques sur des responsables africains et internationaux. En octobre 2024, des mémos internes ont été rédigés sur le Gouverneur de la Banque centrale de Libye et sur le député sénégalais Guy Marius Sagna. L’institut réalise également des sondages d’opinion ciblés : 1133 répondants en Rdc en juin 2024, 1024 au Mali en août 2024. Ces enquêtes servent à affiner les campagnes d’influence en Afrique.

En 2024, Africa Politology a fait pression pour l’adoption de lois sur les «agents étrangers» au Mali, au Niger, en Rca et au Burkina Faso. Des projets de traités de défense ont également été rédigés entre la Rca, le Tchad et le Cameroun. Tous suivent le modèle de lois similaires passées en Russie.
Le rapport confirme enfin l’existence d’un maillage de sources placées dans des ministères stratégiques, des appareils sécuritaires et des partis politiques.

L’ampleur de la menace

Le premier rapport évoquait l’achat d’articles sponsorisés. Le deuxième en précise l’ampleur : 516 articles placés en août 2024, pour un montant de 340 000 dollars, notamment en Afrique.

On peut citer parmi ces actions : le pilotage de médias sous influence ; la création d’un faux site imitant celui du corridor stratégique de Lobito (Angola-Rdc) afin de saboter les investissements occidentaux ; l’achat massif de comptes Facebook via Telegram, servant à relayer la propagande du Kremlin ; le paiement d’influenceurs pro-russes dont le journaliste russe Abbas Djuma, sanctionné par les Etats-Unis.

Le tout révèle un véritable écosystème numérique d’amplification artificielle (comptes fictifs, chambres d’écho, activations coordonnées) mis en place pour influencer les débats publics locaux.

Le rapport révèle aussi des opérations physiques. En effet, l’organisation de rassemblements pro-russes est documentée comme la production de merchandising via les Maisons russes. Par exemple, le 29 juin 2024, un rassemblement au Mali en soutien aux autorités de Transition et à l’adhésion aux Brics aurait réuni plus de 1000 personnes.

Certaines opérations ont échoué et certains relais arrêtés. En septembre 2024, Maxim Shugaley et Samer Sueifan ont été arrêtés au Tchad, accusés de déstabilisation politique. En août 2025, Lev Lakshtanov et Igor Ratchin ont été arrêtés en Angola pour financement du terrorisme et opérations d’influence.

Ce deuxième rapport d’Aeow marque un tournant : il démontre que l’influence russe en Afrique n’est ni improvisée, ni opportuniste, mais repose sur une organisation structurée et opaque, des budgets conséquents alloués à la déstabilisation des gouvernements, un réseau d’agents implantés dans les différents pays d’Afrique, des campagnes numériques industrielles et une coordination directe avec le Renseignement russe.

L’Afrique de l’Ouest, épicentre de la manipulation russe

Il ne s’agit plus d’une logique paramilitaire à la Wagner, mais d’un système hybride : renseignement, influence politique, guerre informationnelle et pénétration économique.

La Russie cible le Ghana pour affaiblir l’influence américaine et saper la stabilité politique. Des campagnes de désinformation visent à discréditer le gouvernement et à promouvoir des mouvements pro-russes parmi les jeunes et les militaires. Des réseaux d’influence sont activés pour préparer une crise politique, en cas d’opportunité.

Le Sénégal est une cible prioritaire pour la Russie. Après les dernières élections, le rapport annonce que la Russie cherche à exercer une pression sur le nouveau pouvoir Pastef pour qu’il réoriente la politique étrangère du Sénégal vers une option plus «souveraine», et par ricochet pro-russe. Un document qui a filtré montre un scénario de coup d’Etat préparé avec un soutien logistique et médiatique du Svr en cas de crise. Des campagnes de désinformation visent à discréditer la France au Sénégal et à saper la légitimité du gouvernement.

Le Bénin est aussi particulièrement ciblé pour son alignement sur la France et l’Ue. La Russie y mène des opérations de désinformation pour cultiver l’anti-francophonie, financer des mouvements contestataires et infiltrer les cercles politiques. L’objectif est de créer les conditions d’une instabilité, voire d’un coup d’Etat, en cas de tension sociale ou électorale.

Au Togo, la Russie analyse en détail la situation socio-politique pour identifier les failles exploitables. Des conseillers russes travaillent en coulisse pour influencer les décisions gouvernementales, notamment en matière de sécurité et de coopération internationale. Le pays pourrait servir de base arrière pour des opérations de déstabilisation en Afrique de l’Ouest.

En Côte d’Ivoire, la Russie soutient activement l’opposition contre un quatrième mandat de Alassane Ouattara, en finançant des mouvements contestataires et en amplifiant les divisions politiques. Des campagnes ciblent le secteur du cacao (vital pour l’économie ivoirienne) pour créer du mécontentement social et affaiblir le gouvernement. L’objectif est de favoriser un changement de régime aligné sur Moscou.

Birane GAYE
Géopolitologue

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