Le marabout et les politiques

Depuis quelques jours, les Patriotes -habitués aux fameuses 72 heures durant lesquelles ils déversent en public leur fiel sur un hérétique- ont décidé de croiser le fer avec le guide religieux Serigne Moustapha Sy Al Amine. Après que celui-ci, dans un discours fleuve sans objection, sans plan, sans fard, a vertement attaqué le régime en martelant l’incompétence des nouveaux dirigeants et leurs résultats désastreux. Al Amine, du haut de son franc-parler, estime que l’«alternance est piégée», comme dirait Abdou Latif Coulibaly, et qu’il faut dénoncer les agissements auxquels nous assistons. Avec courage, patriotisme et désintéressement. Ce point de vue, que le guide religieux a réitéré avec enjouement, avoir eu le mérite de susciter le courroux de nos Pasdaran. Qui estiment que la grogne du marabout est la suite logique de la décision des révolutionnaires souverainistes de rompre les liens clientélistes avec l’élite maraboutique. Laquelle, sevrée par les politiques, déciderait d’entrer en rébellion contre ceux-ci. Une conjecture qui a eu la magie de fonder la légitimité de leurs attaques on ne peut plus virulentes contre le marabout. Ou l’homme politique en djellaba.

Les disciples de celui-ci, horripilés par les diatribes lancées contre le petit ange à qui ils doivent leur salut dans les deux mondes, ont décidé de réagir. Des conférences de presse ont été organisées pour dénoncer les agissements des impertinents. Ils ont appelé les autorités à prendre leurs responsabilités en corrigeant sévèrement les mécréants, avant qu’ils ne décident, désemparés et n’ayant plus le choix, de se faire justice eux-mêmes. D’en découdre avec celles et ceux qui bousculent leurs certitudes. La sainteté de leur marabout –qu’ils présentent comme un salaf du VIIe siècle- ne peut pas être profanée impunément par des culs-terreux dont personne ne connaît les aïeux. C’est inadmissible. Et l’Etat doit hic et nunc siffler la «fin de la récréation». En tous cas, tout insulteur sera réprimé à tout rompre, soit par les juridictions, et c’est qui est souhaitable, soit par les croisades que les fidèles organiseront de leur propre chef. Tolérance zéro, comme dirait notre Premier ministre.

Ces escarmouches mettent à l’épreuve ce que Donald Cruise O’brien a appelé le «contrat social sénégalais» (1), à savoir l’ensemble des équilibres et canaux intermédiaires entre les élites politique et religieuse, qui permettent de garantir une contexture sociale aux dépens, généralement, des performances économiques. Pour le chercheur britannique et grand spécialiste du Sénégal, notre Etat naissant, qui n’avait pas encore acquis une certaine légitimité du fait de sa fragilité et son effluve colonial, avait nécessairement besoin de ce contrat tacite et tripartite. Lequel mettait l’élite maraboutique au centre de la relation entre l’institution étatique et le Peuple. Les marabouts, que les fidèles considèrent à tort ou à raison comme des sobres et des désintéressés, avaient la fonction de redistribuer les richesses allouées par l’Etat. Le marabout, précise O’Brien, est une figure centrale du modèle sénégalais depuis la société coloniale, où il avait la fonction de légitimer la domination coloniale auprès des indigènes en contrepartie de largesses foncières et administratives. La société postcoloniale a perpétué, dans une certaine mesure, les mêmes pratiques.

Cela dit, depuis quelques décennies, la place volumineuse des marabouts dans la vie politique et sociale s’est considérablement rétrécie. La fin des consignes de vote, au début des années 1990, a créé un décalage entre le pouvoir religieux et nos mœurs politiques. Il ne faut pas en déduire pour autant que les religieux n’ont plus d’influence sur la marche du pays, loin s’en faut, mais on peut aisément constater qu’ils n’ont plus la capacité de faire ou de défaire un régime. L’émergence d’une conscience citoyenne et politique a permis aux fidèles de faire la distinction entre leurs choix politiques et leur appartenance confrérique -même s’il existe toujours, hélas, quelques électeurs qui s’identifient à un parti politique plus ou moins confrérique. Ce chambardement peut être expliqué, entre autres raisons, par l’urbanisation rapide et chaotique, qui a considérablement réduit l’emprise naturelle des marabouts sur les fidèles et leurs choix politiques, causant ainsi ce que Amadou Hampâté Bâ a appelé la «rupture des chaînes de transmission initiatique» ; l’émergence des médias privés a favorisé la formation d’une culture politique contestataire ; l’apparition soudaine de nouveaux types de marabouts au goût immodéré pour la mondanité a dessillé les yeux des fidèles, etc.

Le marabout se retrouve donc à jouer un nouveau rôle (tout aussi important) dans notre contrat social : celui d’amortisseur de crises. Aux pires moments des échauffourées entre hommes politiques, sa parole, si tant est qu’elle soit impartiale et juste, peut permettre aux antagonistes de trouver un modus vivendi. Mais l’on constate que certains marabouts sont aussi engagés sur le terrain politique avec des positions plus ou moins assumées, rompant ainsi avec leur position traditionnelle. Ce réajustement de leur rôle dans la société a créé un malaise, car on constate une imbrication de leurs orientations politiques et de leur statut d’«homme de foi et de vérité». De ce fait, il y a chez les fidèles une «dissonance cognitive» qui s’explique par le fait que les marabouts, comme n’importe quel membre du corps social, ont investi le terrain politique avec leurs sensibilités et intérêts. En s’engageant sur cette voie agonistique qu’est la politique, ou en donnant leurs opinions sur des questions politiques sans souci d’impartialité, les marabouts ne peuvent plus être considérés comme tels ; ils donnent des coups et en reçoivent en plein visage. De son côté, le fidèle, à défaut d’adaptation, s’agrippe encore à ses vieilles certitudes selon lesquelles son marabout, qui est entré dans une nouvelle ère depuis quelques décennies, est un homme à sanctifier. Ou un homme dont les opinions, fussent-elles politiques, donc discutables, doivent être ingurgitées par tout le monde. En un sens, le zélote est dépassé par la dynamique actuelle du religieux ; et lorsque celui-ci est attaqué pour des raisons politiques, ses réactions et saillies ne peuvent qu’être insensées et violentes.

Le cas du marabout Cheikh Mouhamadou Moustapha Sy, fondateur du Parti de l’unité et du rassemblement (Pur), est assez éloquent. Ce chef religieux doublé d’un homme politique se distingue par ses critiques virulentes envers ses adversaires politiques. De ce fait, ceux-ci ne peuvent lui répondre qu’en utilisant des arguments politiques, ce qui ne manque pas de susciter le courroux de ses fidèles, qui considèrent à tort que leur guide est victime d’une croisade organisée contre les chefs religieux. M. Moustapha Sy est un homme politique dont les ambitions et stratégies ne font plus l’objet d’un doute. Et ses adversaires (ou ennemis) le traitent comme tel.

Nos problèmes étant politiques, les solutions ne peuvent qu’être politiques. Et les marabouts ont aussi le droit de s’engager dans la confrontation politique. Mais ce choix engendre un chambardement que nous n’arrivons pas à penser et à intérioriser, à défaut de volonté ou de courage. L’on constate, hélas, que cette absence d’effort de compréhension et d’aggiornamento est un danger pour la contexture de notre Nation, car elle engendre cette frénésie fanatique à laquelle nous assistons. Sans doute devons-nous repenser les nouveaux rôles des marabouts dans notre contrat social. Surtout si l’on sait que l’islam confrérique permet à notre pays de se prémunir contre le radicalisme religieux et ses conséquences cataclysmiques.

Pour ranger mon écritoire, une suggestion peut-être peccamineuse : et si on utilisait l’énergie avec laquelle on défend nos appartenances confrériques pour des causes tout aussi importantes, à savoir la lutte contre la mendicité et la déshumanisation des enfants, la violence de la masculinité, les féminicides, le prosélytisme, le radicalisme religieux et la contestation de l’islam confrérique, l’homophobie, surtout l’homophobie ? Advienne que fatwa.

Par Baba DIENG
LEQUOTIDIEN

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