Iran: Les cryptomonnaies – les Gardiens de la révolution – les sanctions
Plus de trois semaines après une vague de contestation inédite réprimée dans le sang par le régime, Téhéran a reconnu officiellement le 21 janvier plus de 3 000 morts. Un bilan largement sous-estimé pour certaines ONG qui considèrent que la répression des manifestations a fait plus de 20 000 victimes. L’Union européenne a annoncé durcir ses sanctions contre Téhéran, tout comme Washington une semaine plus tôt. Des sanctions que le régime iranien parvient toutefois en partie à contourner grâce aux cryptomonnaies. Ari Redboard, responsable des politiques Monde au sein de TRM Labs, une entreprise spécialisée dans la surveillance des transactions financières utilisant la blockchain, répond aux questions de RFI.
Par : Nathanaël Vittrant -SOURCE RFI
RFI : Quel rôle jouent les cryptomonnaies dans le contournement des sanctions internationales par le régime iranien et les Gardiens de la révolution ?
Ari Redboard : Cela fait plus d’une décennie que l’Iran est l’un des pays les plus sanctionnés au monde. La réalité, c’est que quand vous êtes coupé du système financier américain, à bien des égards vous êtes pour ainsi dire coupé du système financier mondial. Cela fait longtemps que l’Iran expérimente autour des cryptomonnaies. Téhéran cherche à contourner les sanctions par tous les moyens possibles. Cela passe par la contrebande de pétrole ou de devises, lorsque j’étais procureur ( Ari Redboard a été procureur fédéral au sein du département de la justice américain puis conseiller sur les questions de contre-terrorisme et de renseignement financier au sein du département du Trésor, NDLR ), j’ai aussi enquêté sur des myriades de sociétés écrans. On assiste donc depuis longtemps à une professionnalisation du blanchiment d’argent. Les cryptomonnaies ne sont qu’un outil parmi d’autres dans cette entreprise, la dernière pièce d’un puzzle bien plus large.
Les Gardiens de la révolution ont toujours joué, et plus que jamais, un rôle important dans l’économie iranienne. Ils sont présents dans tous les aspects de la vie en Iran, qu’il s’agisse de réprimer les révoltes actuelles ou dans la finance. Et cela comprend le blanchiment d’argent et les tactiques d’évasion des sanctions. Pour vous donner des chiffres, nous avons identifié plus de 5 000 portefeuilles de cryptomonnaies liés aux Gardiens de la révolution. Cela reflète l’ampleur de l’implication de l’appareil militaire et sécuritaire dans ces opérations. Depuis 2023, les réseaux liés aux Gardiens de la révolution ont effectué plus de 3 milliards de dollars de transactions en cryptomonnaies.
Comment pouvez-vous l’affirmer ?
Ce qui est extraordinaire avec les cryptomonnaies, c’est que toutes les transactions sont publiques, répertoriées pour l’éternité dans une espèce de grand livre comptable. En un sens, la crypto est plus transparente que la finance traditionnelle, en particulier lorsqu’on parle de blockchains publiques comme Bitcoin, Ethereum ou Tron (la plus utilisée dans ce cas précis). Notre travail consiste à analyser ces transactions et à repérer et répertorier celles qui sont liées aux Gardiens de la révolution. Par exemple en repérant l’un des 187 identifiants associés à des portefeuilles de cryptomonnaies saisis récemment par les autorités israéliennes ou qui se trouvent dans les bases de données américaines, ou d’autres acteurs ayant eux-mêmes effectué des transactions avec ces identifiants déjà repérés. Cela nous permet de constituer une base de données de plus en plus importante. Une fois qu’un portefeuille est identifié, il est possible de voir toutes les transactions effectuées et donc de suivre l’argent. C’est ce qui nous a permis de remonter à deux sociétés basées au Royaume-Uni.
Et à un homme d’affaire iranien…
Oui, déjà sanctionné par de nombreux pays, y compris par les États-Unis et l’Union européenne, pour ce type d’activité. C’est un facilitateur financier connu.
Est-ce qu’on sait à quoi sert cet argent ?
L’inconvénient de la blockchain c’est que nous perdons toute visibilité sur l’argent dès lors que les cryptomonnaies sont converties en dollars ou en euros, par exemple. On se retrouve avec les mêmes problèmes que dans le monde de la finance traditionnelle.
Le rapport de TRM Labs mentionne un versement de plus de 10 millions de dollars en cryptomonnaie via deux sociétés écrans britanniques à un individu sous sanction américaine notamment pour avoir mis en place un réseau de contrebande servant à financer les activités des rebelles houthis au Yémen. Mais en dehors de ses transactions de crypto à crypto, il est impossible de suivre l’argent ?
Non. D’autant comme je le disais plus tôt que nous faisons face à des réseaux de blanchiment d’argent de plus en plus professionnels. Cela étant dit, nous connaissons l’Iran. Si je remets un instant ma casquette de procureur fédéral, nous savons que le régime veut se maintenir au pouvoir par tous les moyens nécessaires. Ils cherchent donc à se procurer des armes, ils financent des activités déstabilisatrices dans la région : l’Iran reste le plus grand sponsor étatique du terrorisme au monde. Mon intuition c’est que c’est à ça que servent ces fonds mais il est très difficile de l’affirmer uniquement à partir des données de la blockchain.
Vous soulignez aussi le rôle des cryptomonnaies pour la population iranienne ?
Oui. On parle de 3 milliards de dollars de transactions menées par les Gardiens de la révolution depuis 2023 mais rien qu’en 2025 on estime à 9,9 milliards de dollars le volume de transactions en cryptomonnaies en Iran. Et je dirais que 95 % de cette activité concerne le commerce de détail. Dans une économie déstabilisée, les Iraniens ordinaires voient les cryptomonnaies comme une bouée de sauvetage. On observe la même chose au Venezuela. Les cryptomonnaies sont d’abord et avant tout utilisées pour des transferts de fonds, faire des achats ou financer de l’aide humanitaire. Le paradoxe c’est qu’elles permettent aussi à des acteurs malveillants de transférer des montants importants en dehors du système financier américain plus rapidement que jamais.

