Urbanisation, agrobusiness, changement climatique : l’étau se resserre sur les terres paysannes
A l’instar du monde rural sénégalais, la terre nourrit, fait vivre et structure les villages du bassin versant d’Aga-Foua-Djilas, sous-bassin versant du Sine-Saloum, cœur du bassin arachidier. Sous l’effet de multiples contraintes, cette terre nourricière est sous pression. Dans notre dernier article scientifique co-publié#, nous avons en effet constaté une réalité plus qu’inquiétante : les terres agricoles reculent alors que la population ne cesse d’augmenter dans ce contexte de changement climatique.
Le bassin versant d’Aga-Foua-Djilas, d’une superficie de 317, 4 km² est à cheval sur les communes de Malicounda, Sandiara, Séssène et Nguéniène (département de Mbour), ainsi que de Tattaguine, Loul Séssène et Djilas (département de Fatick).
Entre 1994 et 2013, les terres agricoles ont augmenté. Cette progression des surfaces cultivées est le fruit de la forte croissance démographique. La population du bassin versant a connu un taux d’évolution de 26, 8% en l’espace de dix ans (entre 2002 et 2013). Les familles rurales ayant augmenté, ont naturellement défriché, aménagé et étendu leurs champs afin de produire mil et arachide et nourrir leurs familles. De 4500 ha en 1994, les surfaces cultivées ont presque doublé en 2013, atteignant 8900 ha. Malheureusement, cette tendance s’est brusquement inversée. Entre 2013 et 2023, près de 4000 ha de terres agricoles ont disparu. De 8900 ha, les surfaces cultivées sont passées à moins de 5000 ha. En clair, la terre qui nourrit se raréfie et au même moment, la population explose. Cette dernière est passée sur la même période de 28 132 à 34 971 habitants, soit un taux d’évolution de 24, 3%.
Cette perte de terres agricoles n’est pas le fruit du hasard. Elle est la résultante de pressions multiples, notamment l’urbanisation et le développement de l’agrobusiness.
L’augmentation de la population s’accompagne d’un besoin en terres d’habitation. A cet effet, les villages s’agrandissent, les maisons se multiplient et empiètent peu à peu sur les champs. En l’espace de 30 ans, les zones bâties ont triplé. De 684 ha en 1994, elles ont atteint 2528 ha en 2023. Cette extension des zones bâties souvent mal contrôlées, grignote les meilleures terres agricoles, situées aux pourtours des villages et qui sont généralement les plus faciles à cultiver.
Vers 2010, de grands exploitants privés ont commencé à s’installer dans le bassin versant, particulièrement dans la zone nord de la commune de Nguéniène. Ils produisent pour le marché extérieur et occupent des surfaces de plus en plus vastes. En 2013, leur emprise s’étendait sur moins de 500 ha. En 2023, elle dépassa 800 ha. Ces fermes appartenant pour la plupart à des étrangers et installées sur des terres jadis réservées à l’agriculture familiale et à l’élevage sont à l’origine de multiples tensions sociales, des conflits et sentiments d’injustice. Elles ont contribué à la montée de la spéculation foncière, surtout dans les villages de la zone nord de la commune de Nguéniène où on assiste de plus en plus à la vente des terres agricoles familiales. Ce transfert des terres agricoles familiales entre les mains de quelques privilégiés transforme les paysans en ouvriers agricoles sans statut et prive les éleveurs de l’accès aux pâturages post-culturaux. Cette situation menace la sécurité alimentaire ainsi que la durabilité des systèmes de production.
A ces pressions humaines s’ajoutent le changement climatique et son corollaire. Les sécheresses plus fréquentes, la dégradation des sols et la disparition de certaines formations végétales rendent les terres plus fragiles. Quand les champs s’épuisent ou que les pluies deviennent imprévisibles, les agriculteurs doivent chercher de nouvelles terres. Malheureusement, celles-ci sont de moins en moins disponibles.
Du fait de l’augmentation rapide de la population, cette situation des communautés dans le bassin versant d’Aga-Foua-Djilas devient plus que préoccupante. Sur les 1400 ménages recensés, 99% vivent de l’agriculture et 72, 2% de l’agriculture et de l’élevage à la fois. Avec la forte croissance démographique, il y a donc plus de bouches à nourrir et moins de terres pour produire. La sécurité alimentaire et la stabilité sociale deviennent ainsi des équations complexes.
Dès lors, une question s’impose : quelles mesures pour une gouvernance foncière juste et équitable ? Plus qu’une nécessité, la clarification des types d’usage, la protection des terres de cultures familiales, la régulation de l’implantation des grandes fermes d’agrobusiness, la maîtrise de l’extension des villages sont devenues une «urgence urgente». Le foncier rural ne saurait être laissé à la seule loi du marché ou à la pression des plus puissants.
Préserver les terres agricoles, c’est aussi investir dans le développement durable. Cela signifie encourager des pratiques agricoles qui protègent les sols, l’eau et la végétation. Cela signifie aussi planifier l’occupation de l’espace pour éviter que l’habitat, les routes et les exploitations agro-industrielles, étouffent l’agriculture familiale, socle de l’alimentation locale.
Cette étude menée dans le bassin versant d’Aga-Foua-Djilas envoie un message clair à la fois aux populations locales et autorités centrales et décentralisées, à la Société civile ainsi qu’aux partenaires techniques et financiers : la terre est un capital vital qu’il faut gérer avec vision et responsabilité. Dans ce contexte de changement climatique, avec notamment la multiplication des événements extrêmes, et de forte croissance démographique, laisser disparaître les terres agricoles, c’est fragiliser l’avenir de toute une région et compromettre les chances d’atteinte de la souveraineté alimentaire.
Protéger la terre aujourd’hui, c’est assurer la nourriture, la paix sociale et la dignité des générations de demain.
Philippe Malick DIONE
Dr en Géographie titulaire d’un Dess en Aménagement du Territoire, Décentralisation et Développement Territorial.
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# Dione P.M., Faye C., Sarr M. (2026). Impacts of spatiotemporal land-use change on agricultural land and ecosystem services in the Aga-Foua-Djilas watershed (Senegal), from 1994 to 2023. Journal of Environmental Science, Ecology and Chemistry (JESEC), 2(1), 01-14. https://doi.org/10.58985/jesec.2026.v02i01.16

