Visites au Koweït et aux Emirats arabes unis : DIOMAYE ET SONKO JOUENT AU GOLFE
Depuis 20 mois, l’Exécutif sénégalais déplace son centre de gravité vers le Golfe Persique. Alors que le Président a entamé, ce lundi 12 janvier, une deuxième séquence de ses visites dans les pays arabes en se rendant au Koweït et aux Emirats arabes unis pour décrocher le financement d’infrastructures évalué à plus de 700 milliards F Cfa. Entre quête de souveraineté budgétaire et urgence climatique, Dakar joue son va-tout pour financer sa transformation sans passer par les fourches caudines du Fmi. Car, le régime sait que les ressources internes jumelées à l’étroitesse du marché sous-régional ne suffiront pas à combler le gap financier.
Par Bocar SAKHO – C’est un ballet diplomatique qui ne doit rien au hasard. En s’envolant hier pour le Koweït puis Abu Dhabi, le Président Bassirou Diomaye Faye ne cherche pas seulement à renforcer des liens séculaires ; il vient chercher le carburant financier du référentiel «Sénégal 2050». Depuis leur installation la tête de l’Etat, le tandem joue régulièrement au… Golfe. L’image n’a rien avoir avec la proposition d’investir sur le golf, qui est une manœuvre de «Realpolitik» à Washington en juillet dernier. Face au locataire de la Maison blanche, Diomaye Faye avait utilisé les passions et les intérêts personnels du Président américain pour forcer une porte économique, espérant que les investissements de Trump ouvrent la voie à une présence plus forte des entreprises américaines au Sénégal.
En choisissant les pays du Golfe, le régime Diomaye-Sonko espère obtenir des capitaux «patients» et massifs, indispensables pour transformer les promesses électorales en réalités de béton et d’acier d’ici la fin de l’année : une diversification stratégique des partenaires, centrée sur la souveraineté et le financement du référentiel «Sénégal 2050».
A l’assaut des pétrodollars pour financer le «Sénégal 2050»
A ce jour, on dénombre trois séries de visites officielles majeures du Président Bassirou Diomaye Faye dans les pays du Golfe depuis son investiture en avril 2024. En 2024, sa visite marquait le premier contact officiel du nouveau régime avec les monarchies du Golfe pour poser les bases de la «diplomatie de rupture» avec des séjours aux Emirats arabes unis, au Qatar et en Arabie Saoudite. Cette nouvelle séquence des visites a été précédée par celle du Premier ministre dont l’une fut officielle et la deuxième a été faite presqu’en catimini. Puis, il s’en est suivi la visite d’une délégation de responsables émiratis à Dakar.
Aujourd’hui, les Emirats arabes unis sont le pays le plus visité de la région (2 fois), s’affirmant comme le partenaire stratégique n°1 du Sénégal dans le Golfe, notamment grâce aux projets portuaires.
Analyse de la portée stratégique
Pour le Sénégal, l’objectif est clair : financer la relance économique par des investissements massifs (plus de 700 milliards F Cfa prévus pour les infrastructures en 2026). Le Golfe n’est plus seulement un guichet de prêts, mais un partenaire stratégique pour l’industrialisation et la transition énergétique. Car, le budget 2026 du ministère des Infrastructures repose en partie sur la mobilisation de capitaux extérieurs, où les fonds du Golfe jouent un rôle moteur, notamment l’achèvement du Port de Ndayane (Dp World – Emirats) : c’est le projet phare. Avec un investissement global dépassant le milliard de dollars, ce port en eau profonde doit décongestionner Dakar et faire du Sénégal un hub logistique majeur. La visite du Président Faye vise à finaliser les phases de construction pour respecter l’échéance de 2026.
Il y a aussi les projets de désenclavement et d’hydraulique : le Fonds koweïtien est sollicité pour le financement du programme d’Equité territoriale (68 milliards F dans le budget 2026). Cela concerne notamment la réhabilitation des routes secondaires dans les zones de production agricole, le renforcement des infrastructures de transfert d’eau pour sécuriser l’accès au liquide précieux dans les zones rurales. Pour la réalisation d’infrastructures sociales, une partie de l’enveloppe de 155 milliards F Cfa dédiée aux hôpitaux et universités provient de lignes de crédit négociées avec la Banque islamique de développement (Bid) dont le Koweït et les Emirats sont des contributeurs majeurs. En apparence, cette tournée voudrait confirmer le basculement vers une diplomatie dite «décomplexée». Le régime Diomaye-Sonko tente de montrer qu’il privilégie désormais le «Sud Global » et les monarchies du Golfe, perçus comme des partenaires plus alignés sur les besoins immédiats de financement du plan d’investissement de plus d’un milliard de dollars prévu pour 2026. S’agit-il d’un «rééquilibrage pragmatique» ou une voie de contournement diplomatique-économique ?
Le pivot vers le Golfe intervient à un moment critique. Alors que les relations avec certains partenaires traditionnels (France, Usa sous l’ère Trump) se teintent de pragmatisme froid, le Sénégal cherche à multiplier ses options. Ce déplacement intervient dans un contexte où le pays attend la finalisation d’un nouvel accord avec le Fmi, rendant les capitaux du Golfe encore plus précieux pour maintenir l’autonomie budgétaire du pays. En attendant la signature de cette coopération renégociée, cette insistance vers l’Est (Golfe, Chine) sert de levier de négociation. Si les partenaires occidentaux durcissent les conditions de prêt, le Sénégal montre qu’il dispose désormais d’alternatives crédibles et liquides. Surtout que les inépuisables fonds arabes sont perçus comme des partenaires «sans agenda politique caché», plus enclins à financer directement le béton et l’énergie, ce qui correspond à l’urgence du référentiel Sénégal 2050. Malgré ce pivot, le Sénégal ne rompt pas avec ses partenaires occidentaux dont l’aide publique au développement est souvent assortie de conditions de gouvernance ou de réformes sociétales jugées intrusives.

