Dopage : de l’identification à l’interdiction, comment l’Agence mondiale antidopage décide-t-elle d’inscrire une substance sur la liste des produits dopants ?
Trimetazidine, clostébol et peut-être bientôt l’inhalation de monoxyde de carbone… Vous avez sans doute découvert le nom de ces substances en suivant l’actualité sportive l’an dernier et plus particulièrement dans le tennis. Elles font partie de la liste des produits et méthodes dopantes(Nouvelle fenêtre) rédigée par l’Agence mondiale antidopage (AMA). Début janvier, comme chaque année, l’instance internationale l’a mise à jour, avec des ajouts, des retraits et des amendements. En 2025, elle clarifie, par exemple, les sports dans lesquels l’utilisation de bêta-bloquants ne pose pas problème.
Depuis 2004 et l’adoption du Code mondial antidopage, c’est elle qui se charge de cette liste. La très grande majorité des Fédérations internationales, comités nationaux olympiques ou encore organisations nationales antidopage ont fait le serment de respecter le code. Pour concourir dans les plus grandes compétitions internationales, les sportifs et sportives se doivent de respecter les règles du jeu. C’est cette liste qui fixe l’orthodoxie de la pratique sportive.
Pour figurer sur la liste de l’AMA, une substance ou une méthode doit remplir deux des trois critères identifiés et nommés dans la section 4.3 du Code mondial antidopage : « L’augmentation de la performance, un risque pour la santé de l’athlète et la violation de l’esprit du sport », synthétise Olivier Rabin, le directeur exécutif du pôle science et médecine de l’AMA. Mais, de l’identification à l’apparition sur la liste, la route peut être longue.
Plusieurs chemins de remontée de l’information
Au départ, d’où vient l’alerte ? Comment une substance attire-t-elle l’attention de l’instance antidopage ? « La question paraît simple mais elle est relativement complexe. Le chemin n’est pas le même pour toutes les substances », avance Olivier Rabin. L’Agence mondiale antidopage entretient des relations constantes avec l’industrie pharmaceutique. « Elle développe des milliers voire des dizaines de milliers de nouveaux concepts, de nouvelles molécules, de nouveaux médicaments. Parfois, une entreprise vient elle-même vers nous, puis nous passons la substance sous les fourches caudines de façon à évaluer son potentiel dopant », retrace le professeur.
Dans le même temps, tout un travail de veille active est réalisé par l’accès à « beaucoup de littérature scientifique » et « à des banques de données de médicaments en développement ». Après évaluation, certaines substances sont automatiquement interdites, celles qualifiées de me too, parce qu’elles sont suffisamment proches d’une autre figurant sur la liste. « Si demain une nouvelle entreprise pharmaceutique produit une nouvelle variété d’EPO, automatiquement, sans qu’on n’ait rien à faire, la substance est interdite. Parfois, nous n’avons même pas à la nommer. Par son mécanisme d’action, ses propriétés pharmacologiques ou toxicologiques connues, elle entre directement dans la liste », insiste Olivier Rabin.
D’autres voies, moins légales, existent dans la conception de substances potentiellement dopantes. L’AMA se penche par exemple sur les designer drugs (les drogues à façon), conçues spécifiquement à des fins de dopage comme lors de l’affaire Balco touchant le sport américain en 2003, ou encore sur les nouvelles substances psychoactives. « Une de ces nouvelles molécules est produite à peu près toutes les semaines ou deux semaines par des laboratoires illégaux, avertit notre interlocuteur. Ce sont soit des nouveaux stimulants, soit des opioïdes ou des substances hallucinogènes. On les suit en travaillant avec la branche des nations unies qui gère les drogues et les crimes, dans le cadre de notre partenariat avec l’Organisation mondiale de la santé. »
Le monoxyde de carbone suivra-t-il les traces du tramadol ?
L’alerte peut aussi remonter par le biais des instances antidopage nationales, comme l’AFLD en France, ou des fédérations internationales, comme l’Union cycliste internationale (UCI). Fin novembre, cette dernière a demandé à l’AMA de se pencher sur le cas de l’inhalation de monoxyde de carbone, pratiquée par des équipes de premier plan comme celle du vainqueur du dernier Tour de France Tadej Pogacar. Avant même d’attendre de voir l’AMA trancher, l’UCI a décidé, d’elle-même, d’interdire cette pratique en compétition samedi dernier.
Cette technique est régulièrement utilisée pour mesurer la masse d’hémoglobine des sportifs, mais elle est parfois détournée avec une exposition répétée dans une même journée pour créer des situations d’hypoxie artificielles. « Le sujet est controversé. Des études montrent qu’effectivement cela pourrait augmenter l’érythropoïétine. D’autres sont plus circonspectes. Le sujet n’est pas seulement l’exposition au monoxyde de carbone, c’est aussi une question portant sur les conditions d’exposition et comment les relier à du dopage », développe Olivier Rabin. Une réunion avec des experts s’est tenue notamment sur ce sujet fin janvier.
« Un athlète d’un pays du Moyen-Orient fumant la chicha risque de se retrouver avec un taux de monoxyde de carbone parfois aussi élevé qu’un autre l’inhalant à des fins dopantes. »Olivier Rabin, directeur du pôle Science à l’Agence mondiale antidopage
à franceinfo: sport
Avant le monoxyde de carbone, le cas du tramadol avait été soulevé par l’UCI, l’interdisant avant la validation de l’AMA. « Entre les premières discussions avec le soupçon d’un risque de mésusage ou d’abus d’usage et le moment de l’inscription sur la liste des substances dopantes, je dirais que cela a pris entre quatre et cinq ans », résume Olivier Rabin. Au total, trois études scientifiques ont été nécessaires pour prouver les effets d’augmentation de la performance. « La première était positive sur certains types d’effort. La deuxième est ressortie négative, mais marginalement. Enfin, la troisième est sortie positive. Nous avons mené une analyse statistique en regardant les trois et nous avons pu confirmer une tendance, y compris dans la deuxième », retrace-t-il.
Seuils, interdictions en compétition et exceptions
Une fois testée et étudiée, une substance ou méthode peut être intégrée à la liste de l’AMA. Reste encore à définir dans quelle classification et sous quelles conditions. La liste comprend trois grandes parties : les substances et méthodes interdites en permanence, celles interdites uniquement en compétition et celles interdites dans certains sports. L’interdiction en compétition concerne des substances avec « une action sur des temps courts » avec « une concentration relativement élevée » : « C’est notamment le cas de stimulants comme l’éphédrine. Ce sont généralement des médicaments utilisés régulièrement dans un certain nombre de pays afin d’atténuer les symptômes de rhumes ou de grippes. Ils sont en vente libre. On se dit que les interdire en dehors des compétitions serait excessif », justifie Olivier Rabin.
« D’autres substances ont des effets à plus long terme. Si vous prenez des stéroïdes anabolisants ou de l’érythropoïétine, le métabolisme est modifié de manière profonde. C’est pourquoi elles sont interdites pendant et hors compétition. L’effet n’est pas immédiat si vous le prenez au moment de la compétition, contrairement à un stimulant. En revanche, si vous faites un cycle avant une compétition, en phase de préparation, vous allez augmenter la masse musculaire, la capacité de récupération… Vous allez en bénéficier pendant la compétition », distingue-t-il.
Pour certaines substances, l’interdiction n’est pas stricte. Seul le dépassement d’un seuil entraîne un contrôle antidopage anormal. Olivier Rabin prend l’exemple du salbutamol, qui a suscité de vifs débats après le contrôle positif de Christopher Froome sur le Tour d’Espagne 2017 : « En infra-seuil, la consommation n’a pas d’augmentation de la performance. On considère qu’il s’agit d’une zone thérapeutique. Des milliers d’athlètes, pour ne pas dire des dizaines de milliers, prennent du salbutamol tous les jours ou lors de crises d’asthme. On a démontré en revanche, chez l’humain et les modèles animaux, que lorsque vous inhalez une dose excessive de salbutamol ou que vous le prenez par voie systématique (orale ou intraveineuse), il y a une stimulation très marquée, voire un effet anabolisant. »
Il arrive parfois qu’un sportif consomme une substance interdite ou dépasse le seuil en toute légalité. Pour cela, il faut demander une Autorisation d’usage à des fins thérapeutiques (AUT). Souvent, la motivation repose dans le traitement d’une pathologie chronique ou d’une maladie passagère. « Une AUT permet à un sportif d’utiliser un médicament interdit ou une méthode interdite dans la mesure où cela ne lui procure pas un avantage concurrentiel, mais lui permet plutôt de concourir dans un état de santé normal », précise l’AMA sur son site internet.
En 2025, l’Agence mondiale antidopage a surtout opéré des clarifications dans sa liste. L’hydrafinil a par exemple été classée dans la catégorie des stimulants non-spécifiés. La guanfacine, également un stimulant, n’est plus une substance interdite et les bêta-bloquants ne sont plus prohibés en ski ou en snowboard. L’instance est désormais engagée dans d’autres chantiers, l’inhalation de monoxyde de carbone donc, mais aussi celui des gouttes ophtalmiques : « On essaie d’autoriser l’utilisation par des athlètes dans le cas où ils vivent une augmentation de la pression intra-oculaire ou en prévention du glaucome. Mais on sait que même si la prise est oculaire, on retrouve des traces de la substance dans l’urine. On mène des études pour bien distinguer une prise oculaire d’une prise non-oculaire de ces diurétiques ».