Libre circulation des journalistes, encore une exception sénégalaise !

Sénégal, notre beau pays, terre de paradoxes par excellence et terreau d’intrigantes « innovations», où rien ne se passe comme ailleurs! Prenons l’exemple des télévisions qui s’étaient vues sommer de faire porter des masques aux journalistes, animateurs et invités sur leurs plateaux. Du jamais vu nulle part ailleurs dans le monde, y compris dans les pays à très fort taux d’infection et de mortalité.
Des émissions sont produites à domicile, et via des supports technologiques permettant à des intervenants d’y participer en toute sécurité. Les émissions de plateau, enregistrées ou en direct, respectent la distanciation et les gestes barrières recommandés, sans que les participants ne s’exhibent masqués. Il aura fallu la réaction combinée du président du Conseil des Editeurs et Diffuseurs de Presse du Sénégal (CDEPS) et du président du Conseil National de Régulation de l’Audiovisuel (CNRA), pour amener les autorités à condescendre….

L’épisode de l’exclusion des journalistes des catégories professionnelles bénéficiaires d’un coup fil par arrêté ministériel, leur permettant de circuler sans restrictions par ces temps d’état d’urgence et de couvre-feu se prolonge, avec «l’innovation» du ministère de l’Intérieur, consistant à numériser les données à fournir par les journalistes, afin de pouvoir disposer d’une autorisation de circuler électronique. La mesure suscite crainte et appréhension chez les professionnels, notamment l’éventualité d’être repérables, traçables et localisables à tout moment. Hormis le risque d’intrusion dans la vie privée, c’est au plan professionnel que se pose la question d’une possible interférence de Big Brother. Imaginez un(e) journaliste, travaillant sur un sujet sensible avec des sources, des contacts requérant anonymat et protection, pour diverses raisons. Quelles garanties peuvent lui être données que « l’œil de Moscou » ne suivra pas ses moindres déplacements, faits et gestes?

La «fatwa» contre la télé, outre la méprise qu’elle surligne, renseigne subrepticement sur le profil psychologique de certains des dirigeants et fonctionnaires de l’Etat, avec une conception et une pratique étriquées des attributs et prérogatives de la puissance publique, ne retenant que le monopole de la contrainte qui lui est attachée, au détriment de la doctrine de service public qui lui est opposable à juste titre.

D’un point de vue purement administratif, il incombe à l’Etat moderne de garantir et sécuriser le droit à l’information des citoyens, en s’assurant de l’effectivité des conditions et modalités de jouissance de cette liberté fondamentale, fondatrice de la liberté de la presse, et du recours à différents outils disponibles pour la défense et l’illustration de cette disposition universelle, normée et codifiée. Notre pays est-il si exceptionnel au point de se signaler aussi singulièrement à la face du monde, à travers des mesures régressives voire répressives ? Qu’avons-nous que le reste du monde n’a pas, pour justifier une certaine idée de «l’exception sénégalaise » galvaudée et ressassée à souhait? Le plus curieux dans cette histoire de «télévision masquée », anxiogène, c’est que les rédactions des radios, journaux et presse en ligne, sont superbement exclues du champ de ce contrôle rigoriste. La magie de la télévision sans doute ! Le débat sur le rôle et la fonction des médias dans la société est d’une actualité et d’une acuité brûlantes.

En rappeler les termes pourrait permettre d’en cerner les contours, les enjeux d’aujourd’hui et de demain, dans une perspective sociétale globale. « La radio annonce, la télévision montre, la presse explique », pontifiait-on à l’ère d’Emerc, l’Homme Emetteur-Récepteur, pour les familiers de l’approche théorique de la communication du Canadien Jean Cloutier. La presse écrite, qui a donné son nom devenu générique à l’activité de collecte, de traitement (production) et de diffusion de masse d’informations, de sujets éducatifs, de thématiques, de divertissement, tous moyens confondus, est sommé de se numériser, en s’inscrivant -en s’inclinant selon les puristes de l’écriture graphique- dans la dynamique de la convergence numérique qui permet de produire, d’aspirer et de diffuser sur un même canal, internet, satellite et tout réseau répondant aux normes du protocole IP.

Ainsi les différentes fonctions des médias classiques et des nouveaux médias peuvent-elles être agrégées dans des plateformes numériques, qui proposent une offre globale et pluraliste tout en respectant la segmentation des besoins dans l’espace numérique intégré. Les évolutions actuelles et futures des besoins en information et de la constellation d’offres de toutes natures, de toutes origines, obligent à d’autres rapports sociaux, à commencer par une redéfinition de la conception et de l’expression des missions régaliennes des détenteurs de pouvoir, au regard de l’irruption d’une nouvelle citoyenneté biberonnée à la conscience discursive et à la conscience critique. Les citoyens ne sont plus assimilables à des masses populaires à « gérer » par la contrainte, mais des agents à la fois proactifs et interactifs, détenteurs d’un pouvoir de légitimation voire d’habilitation.

C’est fort d’une telle compréhension du mouvement qui dessine des trajectoires à vitesse grand V que les médiations doivent être appréhendées, dès lors qu’elles intègrent en les dépassant, la simple fonction de relais ou pourvoyeurs de contenus. La problématique d’une citoyenneté s’exprimant par l’action individuelle et collective d’agents compétents, engagés dans la recherche et dans la production de sens est à envisager aussi bien par les professionnels des médias, que par les acteurs politiques et sociaux, «The Powers That Be», (les pouvoirs établis, institutionnels, économiques, spirituels, occultes, etc.).

Alors dialoguons pour développer des acquis à même d’intégrer les dynamiques qui travaillent nos sociétés interpellées et potentiellement solubles dans une société globale de l’information qui nous laissera encore sur les bords de ses autoroutes que nous devons pourtant impérativement emprunter avec pour bagages notre part d’humanité, d’innovation et de créativité.
C’est là tout notre défi.

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