Quel est le sens de la mission de paix africaine en Ukraine?

Une délégation africaine est arrivée ce vendredi matin à Kiev, en Ukraine, alors que des missiles russes continuent de s’abattre sur la ville. Sept pays sont représentés et quatre chefs d’État du continent font partie de cette « mission de paix ». Au programme : une rencontre avec le président ukrainien Zelensky et un déplacement à Boutcha, où l’armée russe est accusée d’exactions contre les civils. Le groupe ira ensuite en Russie pour une rencontre avec Vladimir Poutine à Saint-Pétersbourg.

Le Comorien Azali Assoumani, le Sénégalais Macky Sall, le Zambien Hakainde Hichilema et le Sud-Africain Cyril Ramaphosa ainsi que les représentants de trois autres pays sont arrivés ce matin à Kiev, par train spécial depuis la Pologne.

Cette mission de paix affichait des objectifs très ambitieux au départ. Aujourd’hui, les visées semblent plus modestes mais surtout beaucoup moins clairs. Un membre de la délégation confie qu’il s’agit d’abord d’« écouter les deux parties, trouver sur quels problèmes on peut s’entendre et commencer des négociations ». L’ordre du jour est mystérieux. Il est probable que les exportations de céréales, cruciales pour l’Afrique, soient discutées. D’autant que mardi, Vladimir Poutine a une fois de plus menacé de se retirer de l’accord céréalier conclu en juillet 2022 qui garantit leur transit vers l’étranger.

Le patron de l’ONU, Antonio Guterres, s’est de son côté dit favorable à une telle mission : « J’ai eu l’opportunité d’avoir le président Ramaphosa qui m’a décrit les efforts qui vont être faits et bien sûr, j’encourage toujours tous les efforts vers la paix. Ce n’est pas à moi de définir ce qu’ils parviendront à réaliser. Je pense qu’il est important de souligner qu’il s’agit d’une initiative importante basée sur la bonne volonté d’un certain nombre de pays qui comptent. Bien sûr, j’espère que dans les conversations entre le président Poutine et les dirigeants africains, il y aura un résultat positif en ce qui concerne l’initiative céréalière de la mer Noire, ainsi qu’en ce qui concerne les efforts que nous déployons pour les exportations de denrées alimentaires et d’engrais russes. »

Une portée limitée

Mais les dirigeants africains iront-ils plus loin et proposeront-ils une feuille de route vers la paix, comme ils l’avaient laissé entendre la semaine passée ? Là-dessus, c’est le grand flou. « Les pays africains n’ont aucun moyen de pression ni sur l’Ukraine ni sur la Russie. Penser pouvoir faire de la médiation, c’est une coquetterie », cingle hors micro un ministre ouest-africain.

Les discussions auront par ailleurs une ligne rouge : pas question d’aborder les questions militaires. Il y a une semaine, le chef de la diplomatie ukrainienne avait d’ailleurs insisté : « toute initiative de paix doit respecter l’intégrité territoriale de notre pays. Aucun plan de paix ne peut avoir pour but de geler le conflit », disait Dmytro Kuleba.

Bref, on était loin des propos du président sud-africain qui, après une réunion virtuelle le 5 juin avec ses homologues, promettait de « proposer des éléments pour un cessez-le-feu et une paix durable », et de chercher « un engagement pour mettre fin au conflit ».

Enfin, trois présidents sur sept pays représentés sont absents, notamment des poids lourds comme l’Égyptien Abdel Fatah Al-Sissi. La portée politique de l’initiative est donc limitée. D’autant que la démarche ne fait pas l’unanimité sur le continent. Ainsi, au sein de l’UA on tente de s’en démarquer. Une bonne source interne à l’organisation insiste pour dire qu’il s’agit d’un « groupe de chefs d’État, en leurs noms propres. Ce n’est pas une mission de l’UA. Il faut que ce soit clair. »

Partant de là, quel sens revêt ce déplacement africain ? Pour Liesl Louw-Vaudran, senior advisor à l’International Crisis Group, « l’initiative est très intéressante » en ce sens qu’elle permet d’« expliquer à certains la position africaine », même si, précise la chercheuse, il ne s’agit que de quelques chefs d’État et que ce n’est pas une initiative de l’UA. De nombreux pays africains sont restés neutres lors du vote à l’ONU pour condamner l’invasion russe. Le continent est sous pression pour prendre position. C’est aussi le sens des récents voyages diplomatiques du ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov en Afrique.

Mais la mission peut également servir les dirigeants qui se déplacent. « Elle arrive au très bon moment pour certains d’entre eux, surtout pour le président Ramaphosa, qui est vraiment très critiqué, vu comme pro-russe par les Américains ». « Chaque président a ses propres raisons », conclut Liesl Louw-Vaudran.

Entretien avec Liesl Louw-Vaudran

Renouer le dialogue

L’Ukraine est demandeuse de liens renforcés avec l’Afrique, rapporte notre correspondant à Kiev, Stéphane Siohan. Récemment, le ministère des Affaires étrangères de Kiev a lancé un concours pour recruter des ambassadeurs destinés au continent africain. L’Ukraine prend désormais conscience de son rôle global et de l’importance de porter sa voix sur d’autres continents, et l’Afrique est désormais à l’agenda des responsables ukrainiens.

Dans cette veine, le président ukrainien leur a prévu une étape à Boutcha, et ce n’est pas un hasard, explique Julien Chavanne, notre envoyé spécial à Kiev. Boutcha, c’est l’une des villes martyres de la guerre. Au tout début de l’invasion, c’est là, à une trentaine de kilomètres à peine de la capitale, que des forces russes ont torturé, violé, exécuté la population, faisant environ 500 morts.

Le symbole de Boutcha

Alors, inviter les dirigeants africains à y faire étape pour rendre hommage aux victimes est symboliquement lourd. Pour le président ukrainien Volodymyr Zelensky, c’est clairement un coup diplomatique : marquer les esprits et pousser certains dirigeants comme le président sud-africain, proche de Moscou, à faire un pas de côté.

Après 13 heures de train, la délégation africaine va tenter l’impossible : renouer le dialogue entre Kiev et Moscou. L’équipe de chefs d’État est déjà divisée, entre les absents, les malades et ceux qui poussaient pour un report de la mission. En pleine contre-offensive dans le sud et l’est de l’Ukraine, et après la mort de dizaines de civils ces derniers jours dans des frappes russes, la mission de paix africaine est à la recherche d’un trou de souris. 

De plus, plusieurs missiles russes ont été lancés, ce vendredi 16 juin au matin, contre Kiev et au moins une explosion y a été entendue, a indiqué le maire de la capitale ukrainienne, Vitali Klitschko, indique l’AFP. Pour le chef de la diplomatie ukrainienne, les frappes russes sur Kiev démontrent que la Russie veut signifier à une délégation de dirigeants africains qu’elle veut la guerre et non une médiation. « Les missiles russes sont un message à l’Afrique : la Russie veut plus de guerre, pas de paix », a indiqué Dmytro Kouleba sur Twitter, évoquant « la plus importante attaque de missiles contre Kiev depuis des semaines ». La délégation africaine s’envole ce vendredi au soir pour Saint-Pétersbourg.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *