Département de Mbacké : le commerce comme empire, l’industrie comme horizon
Un million et demi d’habitants, des marchés qui débordent jour et nuit, une industrie presque absente… Le département de Mbacké, présenté comme le plus peuplé du Sénégal, grandit à la vitesse de son commerce informel. L’administration territoriale, par le truchement du préfet Khadim Hann, tente d’accorder les ambitions de l’État et le pouvoir des marabouts.
MBACKÉ – Sur la route qui traverse Mbacké, les paysages se succèdent sans jamais vraiment changer de rythme. À Kaël et à Taïf, des champs d’arachide et de mil s’étendent à perte de vue, ponctués de troupeaux en transhumance qui traversent lentement la piste.
Plus loin, les marchés des communes de Mbacké et de Touba-Mosquée prennent le relais : étals qui débordent sur les trottoirs, charrettes chargées à ras bord, marchands ambulants qui négocient à la criée.
Un même département, deux visages, une même énergie, celle d’une population qui ne cesse de grandir et d’une économie qui avance sans attendre les infrastructures. Administrer ce territoire tentaculaire, où se mêlent champs, troupeaux, marchés et lieux saints, est une tâche que Khadim Hann connaît bien.
Depuis 2023, ce préfet dirige le département le plus peuplé du Sénégal, avec 1 400 897 habitants selon le dernier recensement de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (Ansd) ; une circonscription à forts enjeux où l’autorité de l’État croise en permanence celle de la confrérie mouride, implantée au cœur même du territoire, à Touba.
« Nous avons privilégié la communication et le dialogue avec les autorités religieuses », déclare M. Hann, presque en soupirant, comme si la formule résumait à elle seule quatre années de « tâtonnements » réussis.
En effet, à Mbacké, gouverner ne se limite pas à signer des arrêtés. Il faut d’abord s’asseoir, discuter, convaincre avant qu’une pelleteuse ne puisse creuser le moindre mètre carré.
Le commerce, « vraie usine » de Mbacké
Le préfet en a fait une méthode, presque un réflexe. Avant chaque grand projet, il va à la rencontre des chefs religieux, échange, anticipe les résistances. Le transfert d’eau du Lac de Guiers vers Touba en est l’exemple qu’il aime raconter : pour installer les châteaux d’eau, il fallait obtenir des terrains confiés à des autorités religieuses.
« Il va falloir effectivement coordonner, collaborer, échanger avec l’autorité religieuse pour faciliter le travail », explique-t-il. Résultat de cette diplomatie patiente : sur les six sites retenus, plusieurs terrains ont été cédés gratuitement. « Il faut savoir comment s’y prendre », résume Khadim Hann, comme une leçon apprise sur le tas.
Une phrase qui vaut pour l’eau, mais aussi pour tout le reste, car derrière la façade institutionnelle, c’est toute l’économie du département qui repose sur cet équilibre fragile entre pouvoir administratif et pouvoir religieux. Sur le terrain, cette économie a un visage bien identifiable : le commerce. À Kaël et à Taïf, la terre est encore généreuse et le ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire y prépare 10 nouvelles fermes.
Le département reste aussi une terre d’éleveurs et de transhumants. Mais, c’est dans les communes de Mbacké et de Touba Mosquée que le commerce concentre l’essentiel de son activité. « Le Baol-Baol, le plus souvent et principalement, est une personne qui est orientée vers le commerce », observe le préfet, avec la tendresse un peu amusée de celui qui a fini par accepter cette évidence plutôt que de la combattre.
Autour de lui, l’État tente d’organiser ce qui déborde de partout. L’Agence pour la promotion des investissements (Apix) et le Bureau de mise à niveau (Bmn) accompagnent les jeunes vers la formalisation, la Délégation générale à l’entrepreneuriat rapide des femmes et des jeunes (Der/Fj) finance marchands ambulants et petits entrepreneurs. Des béquilles pour une économie qui, de toute façon, avancerait sans elles. Vendre et acheter est un réflexe dans le département de Mbacké.
L’industrie, la grande absente
Ce qui manque cruellement au département, en revanche, ce sont les usines. Peu d’entreprises privées se sont risquées à Mbacké et le préfet ne le cache pas. Mais il a une carte à jouer : deux Zones économiques spéciales (Zes), l’une à Touba Mosquée, le décret est signé, et l’autre à Dalla Ngabou, sur le papier, du moins.
« Dans le cadre surtout de la « Vision Sénégal 2050 », les autorités, au niveau supérieur, ont l’ambition de faire du département de Mbacké un moteur de développement économique », affirme Khadim Hann, avec la conviction de celui qui répète une promesse qu’il espère voir enfin se réaliser.
Il reste une question qui plane sur toute la conversation : Mbacké a le foncier, la jeunesse, l’appétit commercial. Lui manque encore l’industrie qui transformerait cette énergie brute en véritable développement. Le préfet, lui, y croit, à force d’en parler.
Par Birane DIOP (Correspondant)

