Opinion – Alioune Ndoye, maire du Plateau : Le Parti socialiste n’est pas à vendre

Il arrive un moment dans la vie d’un parti où le silence cesse d’être une prudence et devient une faute. Il arrive un moment où l’on ne peut plus regarder une maison commune se fissurer, pièce après pièce, sans se demander de quel côté de l’Histoire nous avons choisi de nous tenir : du côté de ceux qui réparent, ou du côté de ceux qui laissent s’effondrer.
Ce moment est venu pour le Parti socialiste.

Depuis des années, des camarades de toutes générations, de toutes régions et de toutes conditions ont alerté. Ils ont écrit, proposé, plaidé, interpellé. Ils ont demandé non pas des privilèges, mais du débat ; non pas des faveurs, mais de la démocratie ; non pas des arrangements, mais un avenir. L’appel à la reconstruction, les séminaires, les annonces de congrès maintes fois reportés, les avertissements devant l’affaissement électoral, organisationnel et politique de notre formation : tout cela ne relevait ni de l’impatience ni de l’ambition personnelle. C’était le devoir élémentaire de femmes et d’hommes qui refusent de voir un patrimoine national sombrer dans l’insignifiance.

Le Parti socialiste n’est pas une propriété privée. Il n’est pas un titre de jouissance réservé à quelques-uns. Il n’est ni une résidence secondaire de carrière ni une monnaie d’échange dans les transactions obscures de la politique. Il est un legs de l’Histoire du Sénégal, forgé dans les combats pour la dignité, l’Etat, la justice sociale, la paix et la solidarité. Ce patrimoine ne peut être livré aux calculs étroits de ceux qui voudraient en administrer les derniers restes pour préserver d’illusoires perspectives personnelles.

Aujourd’hui, ce qui se joue n’est plus une simple divergence d’appréciation sur le calendrier, les structures ou les personnes. Ce qui se joue, c’est le droit du Parti socialiste à avoir un avenir.

Des alertes sans réponse

Nous avons prévenu avec constance et responsabilité. Dès les premiers appels à la reconstruction, il fut dit que le Sénégal avait changé, que sa jeunesse avait changé, que les attentes de nos compatriotes avaient changé, et qu’un parti qui ne se transforme pas finit toujours par se réduire à son souvenir. Nous avons dit qu’il ne suffisait plus d’invoquer le passé ; il fallait produire une pensée, réorganiser nos forces, former les militants, ouvrir les portes aux jeunes, aux femmes, à la diaspora, et rendre au parti sa parole dans le débat national.

Nous avons prévenu lorsque les congrès annoncés furent reportés, ajournés ou renvoyés à une date toujours plus lointaine. Nous avons prévenu lorsque la base s’est démobilisée, lorsque des responsables ont quitté nos rangs dans le silence, lorsque les structures ont cessé d’être des lieux de débat et de mobilisation pour devenir, trop souvent, de simples noms sur du papier.

Nous avons prévenu lorsque la relance promise a commencé à ressembler à une mise en scène sans lendemain. Nous avons prévenu lorsque le débat collectif a été remplacé par la rétention, le secret et l’injonction à approuver sans connaître. Et nous avons prévenu parce que notre loyauté envers le parti nous interdisait de nous taire.

Ceux qui parlent aujourd’hui de division devraient se de­mander qui divise véritablement : celui qui réclame le respect des textes, la transparence et la parole des militants, ou celui qui prétend imposer à tous des décisions élaborées dans le secret d’un cercle restreint.

Une relance confisquée

Le 28 janvier 2026, le Manifeste Dundal Ps -Faire revivre le Parti socialiste a posé une exigence claire : sauver le parti par une refondation démocratique, courageuse et inclusive. Ce texte n’était pas un réquisitoire. Il n’était pas une aventure personnelle. Il était un acte de fidélité à notre histoire et de responsabilité devant l’avenir. Il appelait à un parti vivant, audible, moderne, démocratique, enraciné dans les territoires et tourné vers les aspirations réelles du Peuple sénégalais.

Notre démarche a toujours été patiente. Elle a été institutionnelle. Elle a été respectueuse. Après le manifeste, les porteurs de cette espérance collective ont accepté de suspendre des initiatives de mobilisation et de communication, à la demande de camarades soucieux de préserver une issue de dialogue.

Nous avons choisi de donner une chance à la médiation, parce que nous pensions qu’il restait encore, au sommet, une autorité capable d’arracher notre formation à l’engrenage dans lequel certains veulent l’enfermer.

Nous avons attendu. Nous avons dialogué. Nous avons participé aux réunions. Nous avons fait preuve de retenue.

Mais que s’est-il passé ?
Le 5 février 2026, au Secrétariat exécutif national, il a été demandé aux camarades d’adopter, sur la base d’une présentation orale, des conclusions prétendument tirées d’un rapport que personne ne pouvait lire. Face à l’impasse, une décision fut prise : le Bureau politique serait reporté et une concertation organisée afin d’harmoniser les positions, avec mise à disposition du document. Cette décision n’a pas été appliquée. Le 18 février, le rapport intégral fut encore refusé, au nom d’une confidentialité incompréhensible pour un texte appelé à engager l’avenir du parti. Seules des conclusions, déjà exposées oralement, furent ensuite communiquées.
Voilà le cœur du problème : on demande aux militants d’adhérer à une relance dont le fond demeure caché. On leur demande de faire confiance sans les informer. On leur demande de se taire sans leur donner les moyens de comprendre. Or, une relance sans lumière n’est pas une relance : c’est une confiscation.

La peur de la base

Les rares propositions rendues publiques révèlent une inquiétude profonde : la peur de la base militante.

A travers des formules techniciennes, des changements de dénomination et des réaménagements d’organigrammes, se dessine moins un projet de refondation qu’une tentative de verrouillage. Au lieu d’élargir la démocratie interne, on concentre. Au lieu de garantir les contre-pouvoirs, on réduit. Au lieu de donner aux jeunes et aux femmes une place statutairement assurée, on les maintient dans l’attente ou dans l’ornement. Au lieu de faire des militants les auteurs de leur destin, on les traite comme une foule qu’il faudrait convoquer au moment opportun, puis tenir à distance au moment de décider.Le militant n’est pas une carte à vendre. Il n’est pas un chiffre à exhiber. Il n’est pas une force d’appoint que l’on réveille à l’approche d’un scrutin pour la louer ensuite au plus offrant. Le militant socialiste est le propriétaire moral du parti. Sa parole doit compter. Son vote doit compter. Sa dignité doit compter.

Il ne saurait être question de marchander le récépissé du parti, son histoire, son nom ou sa capacité de mobilisation contre des promesses de postes, d’avantages ou de survivance politique. Un parti qui accepte d’être réduit à un instrument de négociation personnelle cesse d’être un parti : il devient une enseigne sans âme, une structure sans peuple, un appareil sans mission.

Et si telle est l’orientation poursuivie, alors il faut avoir le courage de le dire aux militants. Il faut leur dire que l’on ne prépare pas le parti à reconquérir, mais à servir de complément ; que l’on ne l’organise pas pour gagner par lui-même, mais pour être offert en appoint à d’autres ; que l’on ne construit pas une force politique autonome, mais une disponibilité négociable.

Nous refusons cette abdication.

Le pourrissement comme stratégie

La stratégie du pourrissement est une stratégie de renoncement. Elle consiste à laisser le temps faire son œuvre, à fatiguer les consciences, à isoler les voix libres, à diffuser de faux messages, à entretenir la confusion, à pousser les militants au découragement, puis à faire passer la résignation pour du consensus.

Mais le consensus n’est pas le silence des épuisés. L’unité n’est pas l’obéissance sous contrainte. La discipline n’est pas l’acceptation de l’injustice. Et la loyauté ne saurait être confondue avec l’allégeance.

Depuis plus d’un an, ceux qui prétendent disposer d’un rapport destiné à conduire la relance du parti se révèlent incapables de le soumettre clairement au débat, de l’assumer devant les instances, de le confronter aux statuts, de le défendre face aux militants. Pourtant, c’est au nom de ce rapport invisible que certains voudraient disqualifier, marginaliser, voire exclure les camarades qui demandent seulement le respect de nos règles communes.

Quel paradoxe ! Ceux qui ne peuvent présenter un document de référence se croient autorisés à juger ceux qui demandent des comptes. Ceux qui s’affranchissent des procédures se donnent le droit de menacer ceux qui défendent les textes. Ceux qui ont peur du débat prétendent distribuer les brevets de discipline.

Nous le disons avec gravité : aucune exclusion, aucune sanction, aucune décision prise en dehors des règles, des instances et des procédures ne pourra effacer la réalité. La réalité est que le Parti socialiste ne se sauvera pas par l’intimidation. Il ne se sauvera pas par les conciliabules. Il ne se sauvera pas en fermant ses portes à ses propres enfants.

Les élections n’attendront pas

Pendant que certains organisent la confusion, le temps électoral, lui, avance. Les échéances à venir ne seront pas indulgentes envers l’improvisation, le retard et l’absence de stratégie. Aucun grand parti ne se prépare à reconquérir le pays par des réunions opaques, des structures sans dynamisme, des mots sans projet, des alliances sans boussole et une base réduite au rôle de figurante.

Comment affronter les prochaines compétitions électorales sans une préparation méthodique des territoires ? Sans renouvellement des structures ? Sans formation des cadres ? Sans projet politique clair ? Sans politique de communication moderne ? Sans mécanismes démocratiques crédibles de choix des responsables et des candidats ? Sans une mobilisation résolue de la jeunesse, des femmes et de la diaspora ?

La question n’est pas théorique. Elle est urgente.

Le Parti socialiste a, par ses dernières décisions souveraines, clairement affirmé qu’il ne devait plus se comporter comme un simple complément politique destiné à faire gagner les autres. Cette orientation doit être respectée. Un parti qui se respecte ne s’efface pas au moment où il devrait redevenir visible ; il ne négocie pas son âme lorsqu’il devrait reconquérir sa liberté ; il ne remet pas son destin à la discrétion d’intérêts individuels lorsqu’il doit préparer un avenir collectif.

Nous voulons des alliances, oui, mais des alliances fondées sur une ligne politique, la justice sociale, les libertés, la décentralisation effective, l’équité territoriale et le respect du peuple militant. Nous refusons les alliances conclues dans le dos des structures et des populations, au seul bénéfice d’une minorité d’intermédiaires.

L’heure du sursaut

Camarades socialistes,

L’inertie ne nous protège plus. Elle nourrit la stratégie de ceux qui souhaitent nous placer devant le fait accompli, dans une situation de non-retour. Chaque jour de passivité supplémentaire rend plus difficile la préparation des échéances à venir, plus fragile notre organisation, plus profond notre éloignement du pays réel.
Ne pas freiner cette caste qui pense pouvoir décider sans les textes, sans les instances et sans les militants, c’est lui faciliter la tâche. C’est accepter que l’on transforme notre parti en espace de calculs, de rancœurs et de règlements de comptes. C’est ouvrir la voie à l’implosion, puis à la disparition progressive de la scène politique sénégalaise.
Nous ne l’accepterons pas.

Le Parti socialiste a connu des épreuves. Il a connu des départs, des défaites, des périodes de doute. Mais il a toujours retrouvé de la force lorsqu’il revenait à ses racines : l’écoute du Peuple, la force des idées, la primauté du collectif, le respect de la démocratie interne, l’engagement au service de la Nation.

Il doit retrouver ce chemin.

Nous appelons donc chaque militante et chaque militant, chaque responsable de coordination, chaque jeune, chaque femme, chaque travailleur, chaque élu local, chaque intellectuel, chaque membre de la diaspora, chaque sympathisant de la justice sociale, à se lever dans la sérénité et la détermination.

• Exigeons la publication intégrale de tout rapport censé engager l’avenir du parti ;
• Exigeons le respect scrupuleux des statuts, du règlement intérieur et des décisions régulières des instances ;
• Refusons les exclusions arbitraires, les manipulations et toutes les tentatives d’intimidation ;
• Organisons partout le débat, l’écoute, la remobilisation et la reconstruction ;
• Préparons, dans les territoires, les conditions d’un congrès véritablement souverain, inclusif et démocratique ;
• Rendons à la jeunesse, aux femmes, aux militants de base et à la diaspora leur place pleine et entière dans le destin du parti ;
• Réaffirmons que le Parti socialiste ne sera ni vendu, ni loué, ni livré à des intérêts qui lui sont étrangers.

Notre combat n’est pas un combat contre des personnes. C’est un combat pour une idée plus grande que nous tous : celle d’un Parti socialiste vivant, indépendant, démocratique, fier de son histoire et utile au Sénégal.

Nous ne sommes pas les propriétaires d’un sigle. Nous sommes les dépositaires d’un serment.

Ce serment nous oblige à parler lorsque le silence devient complice. Il nous oblige à résister lorsque l’arbitraire s’installe. Il nous oblige à reconstruire lorsque d’autres s’accommodent du déclin.

Le Parti socialiste peut douter, mais il ne doit pas renoncer. Il peut vaciller, mais il ne doit pas tomber. Il peut être blessé, mais il ne doit pas être livré.

Alors, debout, camarades !
Non pour la querelle.
Non pour la haine.
Non pour la division stérile.
Mais debout pour la vérité.
Debout pour la démocratie.
Debout pour la refondation.
Debout pour un Parti socialiste qui revit, se renforce, se rassemble et redevient une force d’espoir pour le Sénégal.

Au vert, non comme un décor, mais comme un serment.
L’espoir, non comme un mot, mais comme un combat.
Alioune NDOYE
Ancien ministre – Maire de Dakar-Plateau – Membre du Sen et du Bp
Sn à la Formation permanente et à l’éducation politique – Directeur de l’Ecole du Parti
Sg du département de Dakar

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