Enlèvements, enrôlements d’enfants… Pourquoi l’Armée de résistance du Seigneur de Joseph Kony resurgit en Centrafrique?

L’Armée de résistance du Seigneur (LRA) multiplie à nouveau les attaques et les enlèvements en Centrafrique. Son leader, le pasteur autoproclamé Joseph Kony, est toujours recherché par la communauté internationale et la Cour pénale internationale. Sa tête est mise à prix par Washington pour 5 millions de dollars. Retour sur l’histoire d’une rébellion et d’un homme qui sévissent en Afrique centrale depuis près de 40 ans.

Par Christian Eboulé – SOURCE TV5.ORG

C’est une organisation armée dont les Centrafricains auraient aimé ne plus entendre parler. La LRA, l’Armée de résistance du Seigneur, fondée en 1987 en Ouganda par Joseph Kony, continue de commettre des exactions en Afrique centrale. Cette rébellion s’est fait une spécialité : l’enlèvement et l’enrôlement forcé d’enfants. 

Le 3 juillet 2026, nos confrères de Radio Ndeke Luka, basée à Bangui, la capitale centrafricaine, révélaient qu’une dizaine d’enfants qui se rendaient dans les champs avaient été kidnappés à Yalinga, dans l’est du pays, par des éléments de l’Armée de résistance du Seigneur. Quelques jours plus tard, le 12 juillet, le même média rapportait l’enlèvement de sept personnes par la LRA dans la même région.

Des enlèvements en série

Selon des informations rapportés par Yassir Bello, député du Mouvement cœurs unis (MCU – le parti au pouvoir) – de la circonscription de Yalinga à TV5MONDE, les enlèvements ont recommencé au mois de juin dans l’une des trois sous-préfectures de la Haute-Kotto, dans l’est du pays. 

Le 29 juin dernier, les éléments de la LRA ont enlevé onze jeunes gens qui se trouvaient dans des champs agricoles, à 5 km de Yalinga. 

Puis le 9 juillet, lors d’une incursion dans un chantier de mines artisanales situé à 7 km de Yalinga, les hommes de la LRA ont kidnappé deux jeunes. Le lendemain, au cours d’une nouvelle incursion dans un autre chantier de mines artisanales, situé cette fois-ci à 25 km de la ville de Yalinga, ils ont enlevé cinq autres personnes. Le même jour, ils en ont finalement relâché quatre, tous des hommes mûrs, mais ils ont retenu en otage trois jeunes garçons. 

67 000 enfants enlevés par la LRA depuis sa création

D’après le député Yassir Bello, la reprise des activités criminelles de la LRA dans la région de la Haute-Kotto s’explique d’abord par sa volonté d’enrôler de force de nouvelles recrues, en particulier les jeunes. Basée à Washington aux États-Unis, l’ONG The Enough Project qui combat les crimes contre l’humanité, estime que depuis sa création, la LRA aurait enlevé 67 000 enfants, dont 30 000 auraient été utilisés comme soldats. 

Et si cette rébellion tient absolument à recruter, c’est parce qu’elle aurait subi d’importants revers militaires ces derniers temps selon le député Yassir Bello. Il y a deux ans, les alliés russes des forces de sécurité et de défense centrafricaines auraient découvert et bombardé par avion des bases de la LRA, situées entre la commune rurale de Ouandja-Kotto (appelée autrefois Sam-Ouandja) et la frontière du Soudan. 

Cette offensive aurait permis à plusieurs personnes dont des femmes et des enfants, de s’enfuir et de rejoindre leurs familles à Ouandja-Kotto ou encore à Birao, plus au nord. Et s’agissant toujours de libération, Yassir Bello affirme que l’un des onze jeunes enlevés le 25 juin dernier a réussi à échapper à ses geôliers et à regagner Yalinga le dimanche 12 juillet dans l’après-midi. 

Âgé de 19 ans, le jeune homme a expliqué que la plupart des rebelles qui l’ont enlevé ne parlaient plus le sango – principale langue en République centrafricaine. Ils s’exprimaient surtout en swahili (avec l’anglais, c’est l’une des deux langues officielles en Ouganda, pays de Joseph Kony, le fondateur de la LRA), et ce sont en majorité des enfants. Par ailleurs, ce garçon a rencontré sur place une jeune fille qui a été enlevée depuis 2010 à Yalinga. Elle est désormais complètement embrigadée dans la LRA

Malheureusement, évasions et libérations s’accompagnent souvent de la mise en exergue de l’ampleur des violences subies par les victimes de la LRA, ainsi que de la profondeur des traumatismes qu’elles portent. En juillet 2023, à Bangui, devant les caméras de TV5MONDE, la jeune Maïa, alors âgée de vingt ans et enlevée à onze ans, témoignait des violences sexuelles, physiques et psychologiques qu’elle avait subies avant de s’enfuir après cinq années de captivité.

« On souffrait de famine. Parfois on pouvait marcher pendant un mois sans rien manger, à part des fruits de la forêt. Ils n’avaient aucune pitié. Ils nous frappaient cruellement. On pouvait se faire tuer pour rien, même pour un rire. », précise Maïa.

Et elle ajoute : « Nous, nous étions réservées pour être les femmes de Joseph Kony. Une fois que l’on serait mûres. On était sous la surveillance des femmes plus âgées. Joseph Kony se servait de nous sexuellement quand ça lui plaisait. S’il décidait de passer la nuit avec l’une d’entre nous, la personne n’avait pas le droit de refuser. Sinon elle était directement abattue. » 

L’évolution de la LRA depuis sa création

La LRA a été fondée en 1987 dans le nord de l’Ouganda par Joseph Kony, chef de guerre à la fois politique, militaire et messianique, qui, à l’origine, prétendait lutter contre la marginalisation du peuple Acholi auquel il appartient (population majoritaire dans le nord du pays, qui comptait alors près de 16 millions d’habitants), et le régime du président Yoweri Museveni (au pouvoir depuis 1986). 

Spécialiste de la LRA, le chercheur belge Kristof Titeca affirme dans le média en ligne australien The conversation, que pendant près de dix ans, de 1987 à 2006, les civils du nord de l’Ouganda ont été pris en étau entre les exactions de la LRA (massacres et enlèvements massifs) et une contre-insurrection des autorités de Kampala. Un long conflit interne qui a fait 10 000 morts et causé le déplacement forcé de près de deux millions de personnes, vers des camps de déplacés internes. 

A l’époque déjà, le mouvement de Joseph Kony est accusé de pillages, de massacres de civils, et d’enlèvements d’enfants qu’il transforme en enfants-soldats, ou en esclaves sexuelles pour les jeunes filles. On estime alors que 80% du groupe est composé d’enfants-soldats. En juillet 2005, la Cour pénale internationale lance un mandat d’arrêt contre le leader de la LRA.

« Kony a été inculpé de 12 chefs de crimes contre l’humanité, dont la réduction en esclavage, l’esclavage sexuel, le viol et le meurtre, et de 21 chefs de crimes de guerre, dont le fait d’avoir intentionnellement dirigé une attaque contre la population civile, l’enrôlement d’enfants âgés de moins de 15 ans et l’incitation au viol et au pillage. », écrit alors la CPI.

En novembre de l’année dernière, la Cour pénale internationale (CPI) a confirmé les charges pesant contre le fondateur de la LRA, accusé de crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis en Ouganda de 2002 à 2005. 

Il est le premier chef de milice inculpé par cette instance. Son procès reste toutefois conditionné à son arrestation. Les statuts de la CPI ne permettent pas de juger un suspect par contumace. Malgré la vaste campagne médiatique américaine Kony 2012 et la promesse d’une récompense de 4,3 millions d’euros, Joseph Kony reste introuvable.

Déclin et fragmentation de la LRA 

Dans une étude de son haut-commissariat aux droits de l’homme parue en 2013, l’ONU estime que la LRA est responsable de plus de 100 000 morts, de l’enlèvement de 60 000 à 100 000 enfants, et du déplacement de 2,5 millions de civils entre 1987 et 2012. Pendant près de vingt ans, l’organisation de Joseph Kony a en effet mené une guerre meurtrière contre le régime ougandais du président Yoweri Museveni. 

A partir de 2006, juste avant les pourparlers de paix entre le mouvement de Joseph Kony et le régime de Kampala, sous l’égide du Soudan du sud, où s’étaient repliées les forces de l’organisation rebelle, cette dernière va s’installer dans le parc national de la Garamba, au nord-est de la RDC. Deux ans plus tard, l’Ouganda a lancé l’opération militaire « Lightning Thunder », suite à l’échec des négociations de paix. 

« En théorie, il s’agissait d’une opération militaire conjointe dirigée par le renseignement, avec la participation de l’Ouganda, du sud du Soudan, de la RCA et de la RDC, et soutenue par des conseillers américains. En pratique, cependant, il s’agissait essentiellement d’une initiative des Forces de défense populaires ougandaises. », écrivent les chercheurs belges Kristof Titeca et Theophile Costeur, dans un article de la revue britannique African Affairs.

En guise de réponse à cette offensive qui fut par ailleurs un échec, la LRA a commis une série de massacres de grande ampleur en RDC entre 2008 et 2010. Bilan : près de mille civils congolais et soudanais tués. Après cette riposte de grande envergure, la LRA va considérablement réduire ses exactions. 

Et pour se prémunir contre de nouvelles offensives militaires ougandaises, l’organisation va s’implanter dans les zones frontalières reculées entre la Centrafrique, le Soudan et le Soudan du sud. « À partir de ce moment, la stratégie de Kony changea : le groupe réduisit les attaques, limita les enlèvements et tenta de devenir moins visible. », affirme Kristof Titeca dans The conversation. 

Et il ajoute : « Dans les régions frontalières Soudan-RCA, les routes établies pour des marchandises licites comme le bambou croisent le commerce du cannabis, de l’or, de l’ivoire et des diamants. La LRA n’a pas seulement participé à cette économie, mais l’a aussi taxée […] Tout cela a permis au groupe de survivre tranquillement à partir de 2010 environ, et de devenir partie intégrante du paysage frontalier. »

Sous l’effet combiné des opérations militaires et des campagnes d’incitation à la défection, mais aussi à cause de l’incapacité du groupe à recruter durablement et à former des cadres, la LRA va connaître une érosion progressive de sa capacité à combattre. Entre 2011 et 2017, les forces spéciales américaines sont en effet déployées pour appuyer les opérations ougandaises contre la LRA, nous apprend le rapport « The LRA’s Final Chapter », de la base de données américaine Crisis Tracker. 

Pour faire face aux offensives militaires ougandaises et éviter que ses repaires ne soient détectés, le mouvement de Joseph Kony va volontairement diviser ses troupes en petits groupes.  En plus de la pression militaire de l’armée ougandaise durant cette période, la LRA va être confrontée à des tensions internes et aux abus de son leader, toujours prompt à éliminer ses rivaux et les combattants récalcitrants. 

« La plupart des gens dans la LRA veulent partir, ils ont juste faim et en ont assez de se battre. », affirme un ex-rebelle de la LRA, interrogé en 2013 par Kristof Titeca. L’opération « Lightning Thunder » n’a pas seulement entraîné la fragmentation du mouvement, elle a aussi provoqué la mort ou la capture de nombreux combattants, ainsi que la défection de beaucoup d’autres.  

Un groupe réduit fragmenté et mobile

Au fil des ans, la structure de commandement du mouvement s’est affaiblie, et plusieurs commandants ont fait scission, dirigeant leurs groupes en toute autonomie, mais sous la bannière LRA. Deux de ces organisations dissidentes, l’une dirigée par Achaye Doctor et l’autre par Owila et Oloo, vont s’établir dans le sud-est de la République centrafricaine. En contact entre elles, ces factions sécessionnistes coopéraient avec l’Union pour la paix en Centrafrique (UPC), mouvement politico-militaire à dominante peule basé dans la région, tout en menant des opérations conjointes en RDC – pillage, enlèvements ou encore braconnage. 

Soucieux de normaliser leurs relations avec l’UPC et les communautés locales, les groupes Achaye et Owila ont progressivement réduit leurs activités violentes, pour se tourner vers l’agriculture et le commerce. Une stratégie de subsistance plus sédentaire qui les a conduits à participer en 2022 aux efforts de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) menés par le gouvernement centrafricain, avec le soutien de la MINUSCA – la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en RCA.

Autrefois considéré comme l’un des groupes rebelles les plus redoutables d’Afrique de l’Est et du centre, la LRA n’est plus qu’un groupe réduit, fragmenté et mobile. D’ailleurs, en 2021 et 2022, deux des fils aînés de Joseph Kony (Ali Ssalonga et Salim Saleh), respectivement responsable de la logistique pour l’un et des opérations pour l’autre, font à leur tour défection suite à des différends avec leur père.  

Au moins 51 autres personnes se sont échappées de l’organisation de Kony depuis février 2024, y compris plusieurs autres membres de sa famille proche. « J’ai été enlevé à l’âge de 15 ans, on m’a amené au Congo, au Soudan du Sud, au Tchad, au Darfour. Notre mission n’était que de protéger le chef, de piller et revendre ce qu’on avait pillé. Dès que les Américains nous voyaient, ils nous tiraient dessus, alors du coup on enlevait d’autres enfants en brousse pour en faire des soldats. », a confié en 2018 à nos confrères de l’AFP Patrick Kidega, jeune déserteur centrafricain de 30 ans, parti des rangs de la LRA avec sa femme qu’il avait lui-même enlevé lors d’une rafle dans un village.

A la multiplication des défections s’est ajoutée un ralentissement spectaculaire du commerce, dû au déclenchement de la guerre au Soudan. Ce qui explique à la fois la fuite des combattants, mais aussi la reprise des exactions par ce qui reste du mouvement. N’étant plus une priorité sécuritaire (The conversation) pour les pays concernés (Ouganda, RCA, RDC, Soudan et Soudan du sud), la LRA peut agir sans être menacée militairement. 

« Même lorsque la localisation de Kony a été connue par divers services de renseignement et analystes, elle n’a pas déclenché d’action de manière fiable. », écrit Kristof Titeca dans The conversation. Et il ajoute : « En avril 2024, des rapports ont fait surface selon lesquels le groupe Wagner avait attaqué le camp commercial de Kony dans l’est de la RCA – mais n’avait pas réussi à le capturer. »

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