Au Tchad, les ressorts d’une offensive russe «pour éloigner Ndjamena de l’Occident» en 2024
Dans la série d’enquêtes « Propaganda Machine », un consortium d’investigation autour du média sud-africain The Continent et de Forbidden Stories explore des documents internes de la « compagnie » aussi appelée Africa politology, un groupe de consultants en communication et influence mis sur pied par Evgueni Prigojine et récupéré par les services de l’État russe après la mort du fondateur de la galaxie Wagner. RFI est associée à cette enquête. Dans cet épisode, retour sur les opérations menées au Tchad durant 2024 pour se rapprocher des autorités du pays, dans le but de « l’éloigner de la sphère d’influence occidentale ».
Par :François Mazet – SOURCE RFI
Le 21 septembre 2024, la presse tchadienne est conviée dans une belle maison « R+1 » du quartier de Farcha, dans l’ouest de Ndjamena. C’est l’inauguration officielle de la Maison russe au Tchad. Une première ouverture discrète avait eu lieu un an plus tôt dans un autre local, mais cette fois, avec le soutien de Rossotrudnichestvo, l’agence de coopération culturelle du ministère russe des Affaires étrangères, chargée notamment d’attribuer les bourses d’études supérieures.
Cette cérémonie veut refléter l’investissement de Moscou dans le pays. Il y a « des petits fours et un air de Tchaïkovski », décrit sur l’antenne de RFI notre correspondant Carol Valade, présent à l’événement.
Du balcon, des agents de l’Agence nationale de la sécurité d’État (Anse) filment discrètement la cour et les échanges de deux hommes blancs avec les journalistes et d’autres invités. Sanglé dans un costume dans lequel il transpire à grosses gouttes, Andreï Denisevitch a du mal à suivre les discussions. Il se présente comme le représentant de Rossotrudnichestvo, mais c’est le francophone du duo, Evgueni Tsarev, qui fait l’essentiel de la conversation.
Depuis 2021 et son embauche par la « compagnie », « Eugène », comme il se fait appeler à Ndjamena, a mené à bien les missions qu’on lui a assignées au Soudan, en Centrafrique (où il a été recommandé pour une distinction officielle), mais aussi dans les pays du Sahel où il a accompagné le déploiement des paramilitaires d’Africa Corps, selon des documents consultés par le consortium. Andreï Denisevitch, de nationalité biélorusse, est lui présenté dans ces documents comme un « analyste politique » du groupe.
Pourtant, « les deux hommes n’ont pas l’air dans leur assiette », se remémore aujourd’hui Carol Valade, qui a échangé avec eux. Andreï Denisevitch ne sue peut-être pas seulement à cause de la chaleur écrasante de la capitale tchadienne. À peine la cérémonie officielle terminée, les invités partis, des militaires débarquent et arrêtent les deux hommes.
Mise en scène pré-électorale, Maison russe et case prison
Eux savent très probablement ce que les journalistes présents ignorent encore : deux jours plus tôt, le 19 septembre, à l’aéroport de Ndjamena, leurs deux collègues russes ont été empêchés d’entrer sur le territoire et placés en détention. Il s’agit de Maxym Shugaley, vétéran de la galaxie informationnelle Wagner où il occupe la direction de la « Fondation pour la protection des valeurs nationales » : un fidèle d’Evgueni Prigojine, et de Samir Seyfan. Les deux hommes travaillent en tandem depuis des années. Ils ont déjà eu à expérimenter les geôles libyennes, et ils sont sous sanctions occidentales. C’est leur troisième passage au Tchad en quelques mois.
Début mai, Maxym Sgugaley partageait sur Telegram et sur African initiative – plateforme d’information directement rattachée aux services russes – des vidéos tournées dans la capitale dans la dernière ligne droite avant l’élection présidentielle du 6 mai 2024. Le duo se présentait à leurs interlocuteurs comme des « investisseurs » désireux de rencontrer des responsables.
C’est ainsi qu’ils croisent la route d’Hilal Abdelkader Abdramane à l’hôtel de l’Amitié. Ce comptable de formation est le trésorier de « Nouvelle génération », une des associations de soutien à la campagne du chef de l’État Mahamat Idriss Déby. Le lendemain, selon la version livrée à la justice de son pays par Hilal Abdelkader Abdramane, Maxym Shugaley et Samir Seyfan le retrouvent au siège de l’association. Ils lui remettent un lot de 20 polos sur lesquels figurent des drapeaux russe et tchadien. Une photo est prise, casquette à l’effigie du président sur la tête, des drapeaux russes et des pins disposés sur la table. Elle fait rapidement le tour des réseaux sociaux et des médias, qui s’interrogent sur l’expansion de l’influence russe au Sahel et sur un coup de pouce à la campagne Déby.
Sous la publication de Maxym Shugaley, on peut lire : « Le vote […] est terminé. Le gagnant est évident, malgré une tentative d’interférence américaine. » À Carol Valade qui le sollicite, « l’expert » russe répond : « Le peuple tchadien ne tire pas avantage de sa relation avec la France. »
Le témoignage d’Hilal Abdelkader Abdramane, contenu dans un document de justice, décrit davantage une manipulation montée en épingle qu’une opération coordonnée avec la direction de campagne du chef de l’État.
La mission de ces deux duos au Tchad durant l’année 2024 n’est pas anodine. Selon les documents issus de la « compagnie », ils agissent dans le cadre d’une stratégie clairement définie.
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Campagne ciblée contre Succès Masra
En amont de l’élection du 6 mai, les hommes d’Africa politology théorisent la nécessité d’un « antagonisme » entre le président Déby et son Premier ministre et opposant Succès Masra, dont ils voient la cohabitation comme un « scénario occidental ».
Contraint à l’exil après la répression des manifestations de l’opposition en octobre 2022, Succès Masra est rentré au pays dans le cadre d’un accord politique soutenu par les ambassades occidentales à Ndjamena, puis a été nommé à la Primature dans la dernière ligne droite de la transition. S’il veut en être le « co-pilote », le pouvoir le considère plutôt comme un passager clandestin sur le chemin d’élections destinées à solidifier la légitimité de Mahamat Idriss Déby.
Les « experts » russes ciblent le leader du parti d’opposition Les Transformateurs (en prison depuis mai 2025). Les campagnes qu’ils lancent en ligne travestissent les faits ou s’appuient sur de fausses informations : les États-Unis auraient préparé son programme et enverraient des « conseillers », un contrat aurait été passé avec la compagnie de sécurité privée Bancroft pour assurer sa sécurité ; un autre, qui le lie avec une entreprise de communication américaine, aurait pour but caché d’aboutir à une enquête internationale contre le chef de l’État après la mort d’un autre opposant tchadien, Yaya Dillo, en février 2024. Les États-Unis et la France se coordonneraient avec Succès Masra et avec les groupes rebelles Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (Fact) et Conseil de commandement militaire pour le salut de la République (CCMSR) pour renverser Mahamat Idriss Déby par les armes. Une frappe de drone visant le président serait même prévue…
Au total, selon les documents internes à la compagnie, « plus de 120 publications » visent à braquer Déby contre Masra. Maxym Shugaley se prévaut d’avoir transmis à l’entourage du président des documents sur un soutien américain à son opposant.

Joint par RFI, le secrétaire général des Transformateurs, le Docteur Tog-Yeum Nagorngar, n’est pas surpris par ces révélations, mais s’étonne de l’ampleur de l’opération : « Nous avions vu M. Shugaley prendre part physiquement à la campagne de Monsieur Déby, dans des meetings publics. » Selon lui, « le gouvernement devait être au minimum informé. Il est difficile de croire qu’une officine extérieure puisse se livrer à ce jeu sans autorisation, au moins tacite ».
Le Docteur Tog-Yeum rappelle que le parti avait à l’époque noté la diffusion de fausses informations contre son candidat : « Succès Masra a choisi la voie légale pour sa lutte, il n’a rien à voir avec les rebellions. Sa politique, c’est justice, égalité et dignité pour tous. »
Alors pourquoi a-t-il été ciblé ? Pour le chercheur de l’Institut des études de sécurité (ISS) Remadjy Hoinathy, « les Russes en général sont très opportunistes. Partout où ils sont passés, ils se sont très peu alignés sur d’autres acteurs que ceux qui sont au pouvoir. Donc, de toute évidence, il était clair pour eux que pour se faire accepter au Tchad, il fallait procéder de la même manière, et Succès Masra leur apparaissait comme un obstacle. De plus, au niveau de son profil personnel, il boit très peu à cette eau-là du « panafricanisme » tel que vendu par les acteurs pro-russes. Donc, je pense que c’est un profil qui les repousse aussi. »
De son côté, le gouvernement tchadien « rejette en bloc » des accusations qualifiées de « mensongères » et juge que « l’objectif est de manipuler l’opinion publique et jeter le discrédit sur le Tchad ». Pour son porte-parole, Gassim Chérif, « les institutions étatiques au Tchad fonctionnent en toute souveraineté et en dehors de toute influence étrangère. Le Tchad est un pays souverain qui choisit ses partenaires en fonction de ses intérêts stratégiques et dans une logique de coopération gagnant- gagnant. La séquence électorale de 2024 s’est déroulée dans des bonnes conditions. » Il ajoute que « le Tchad n’a nullement besoin d’un soutien d’une quelconque officine extérieure pour organiser une élection. Le peuple s’est exprimé en toute souveraineté en faveur du candidat de la coalition Tchad Uni, un regroupement d’une centaine de partis politiques ».

Les campagnes de désinformation se poursuivent au fil des mois : un dépôt de munitions explose dans la nuit du 18 au 19 juin ? On y voit la main de la France. Les États-Unis recruteraient des hommes parmi les réfugiés soudanais présents au Tchad pour alimenter al-Qaïda. Des instructeurs ukrainiens se trouveraient dans des camps de rebelles pour attaquer la Centrafrique (épicentre des activités de Wagner sur le continent). Ces éléments de narratif sans aucune base factuelle sont distillés dans des dizaines d’articles publiés par des médias nationaux et africains au cours de cette période.
Parmi les « fuites » de données de la « compagnie » se trouvent ainsi des listes de liens renvoyant vers des articles que les « experts » affirment avoir placés dans des médias africains, ainsi que la somme déboursée pour chaque publication ou post sur les réseaux sociaux. Des milliers de dollars au total.

Dans le cas du Tchad, plusieurs sites sont indexés. Les articles publiés reprennent le narratif d’une collusion contre le président Déby. Ils accusent aussi des médias français (dont RFI) et des pages tenues par des critiques du pouvoir de mener une campagne contre le chef de l’État à l’instigation du gouvernement français.
Publications sponsorisées et démarchage de journalistes
Joint par RFI, le directeur du groupe panafricain Cynomedia, qui regroupe une vingtaine de portails d’actualité sur le continent, dont le Journal du Tchad.com, se défend de tout lien avec des « experts russes ». Il explique recevoir les demandes de publication contre rémunération via un formulaire en ligne, et ne pas avoir nécessairement de contact direct avec les promoteurs.
Selon lui, la démarche est transparente et les contenus sont publiés sauf « problème manifeste ». Ils sont effectivement signés « Partenaire », avec la mention : « Les opinions exprimées par le Partenaire n’engagent pas la rédaction. » Il repousse en revanche les montants figurant dans les documents de la « compagnie ». Selon la plaquette consultée, le sponsoring d’un article est facturé 300 euros en 2026. « C’était 150 euros » en 2024, selon lui. Loin des 500 à 600 dollars déclarés par les « experts » à leurs supérieurs. Ce qui laisse donc songeur sur la destination de la différence.
Ces pratiques se poursuivent aujourd’hui, comme en atteste cet article consécutif à la visite à Paris de Mahamat Idriss Déby fin-janvier dernier, qui déroule le narratif d’une visite « anti-AES », et résonne comme un message à l’adresse de Ndjamena. « Les experts soulignent que tout engagement dans une approche française visant à restaurer une influence perdue dans le Sahel et en Afrique centrale ne servirait que les intérêts de Paris, tout en exposant le Tchad à des pressions politiques et en affaiblissant la confiance de ses partenaires régionaux, en particulier les États de l’AES », le Burkina Faso, le Mali et le Niger, peut-on lire. L’article est cette fois signé d’un certain « Drissa Traoré », dont la réalité de l’identité n’a pu être vérifiée. « Drissa Traore est le nom du consultant chez eux qui a écrit l’article parce que nous avons estimé que Partenaire ne reflétait pas assez la séparation entre notre rédaction et la leur. Nous avons donc exigé un nom de rédacteur plus une mention à côté de l’article », répond le directeur de Cynomedia.

Joint également, le directeur du site Alwihda explique au consortium « avoir renforcé sa vigilance » pour éviter toute instrumentalisation. Un journaliste basé hors du Tchad dont la signature revient régulièrement sur ce site très suivi et parmi les liens répertoriés dans les documents de la « compagnie », nie pour sa part toute rétribution pour ses publications, dont certaines reprennent de manière quasi-littérale des contenus de chaines Telegram de l’écosystème russe en Afrique.
Le directeur d’un autre site d’information tchadien, qui n’apparait pas dans les documents, explique pour sa part avoir été approché par des « hommes russes » à cette époque, proposant des contributions rémunérées à son site. Il dit ne pas avoir donné suite, sentant « des problèmes arriver ».
Tirer profit de la faiblesse de l’économie des médias en Afrique
Ces problèmes ont rejailli en 2025 sur sept personnes, emprisonnées plusieurs mois après avoir fait affaire avec les représentants d’Africa politology. Des journalistes, un économiste, un agent immobilier, et le comptable trésorier d’un bureau de soutien à la campagne présidentielle de Mahamat Idriss Déby, cité plus haut. Poursuivis pour « délit d’intelligence avec les agents d’une puissance étrangère », ils obtiendront un non-lieu après avoir prouvé leur bonne foi. Mais la lecture de leurs éléments de témoignage dans l’ordonnance de renvoi éclaire sur les méthodes des envoyés de la « compagnie ».
Tous disent avoir été approchés par des hommes se présentant tantôt comme des journalistes, désireux de travailler sur le pays et de diffuser des contenus au Tchad, tantôt comme des hommes d’affaires, investisseurs potentiels. Ils affirment n’avoir eu aucune idée des objectifs réels de leurs interlocuteurs, qui souvent ne leur donnent que des bribes d’information sur leur programme et leur réseau au Tchad.
Certains rencontrent Tsarev et Denisevitch, d’autres Shugaley et Seyfan. Les journalistes reconnaissent avoir accepté des « publireportages » à diffuser dans plusieurs médias en ligne contre des « frais de publication » allant de 50 000 à 200 000 francs CFA (de 75 à 300 euros), tarifs confirmés auprès de RFI par plusieurs mis en cause.
« Ils m’ont montré une carte de presse et ont évoqué des publi-reportages, ils parlaient bien français, avaient l’air sérieux », rembobine Olivier Monodji, directeur du site d’information Le Pays, également collaborateur de RFI. « J’ai l’impression de m’être fait avoir, piégé. C’est un regret, ça m’a valu quatre mois de prison, un traumatisme. »
Ce type d’opération illustre la faiblesse de l’économie des médias sur le continent, dans la foulée des révélations du Centrafricain Ephrem Yalike l’an dernier. Leur absence de ressources rend les manipulations aisées. Joint par France 24, également membre du consortium, le fact-checkeur burkinabè Harouna Drabo, spécialiste du sujet, explique « qu’il arrive que le directeur de publication ne soit même pas au courant de ces pratiques au sein de la rédaction, où un journaliste lambda peut avoir accès au back-office [l’interface qui sert à publier des contenus, NDLR] sans supervision. Le rédacteur en chef et le directeur ne seront alertés que le jour où il y aura un problème. » C’est la situation décrite par Olivier Monodji.
« Éloigner le Tchad de la sphère d’influence occidentale »
L’objectif principal de ces campagnes, comme l’indiquent les documents de la « compagnie » consultés par le consortium : « Éloigner le Tchad de la sphère d’influence occidentale. » Son corollaire : « Promouvoir l’intégration du Tchad dans un cadre géopolitique pro-russe » en soulignant le rapprochement du président Déby avec Moscou, notamment sa rencontre avec Vladimir Poutine en janvier 2024, suivie d’un passage à Ndjamena du chef de la diplomatie Sergueï Lavrov quelques mois plus tard.
Dans leurs rapports, les « experts » affirment avoir poussé des campagnes de promotion de l’Alliance des États du Sahel et des Brics, comme dans d’autres pays (Guinée, Togo). La procédure judiciaire visant Mahamat Idriss Déby en France (achat des costumes) est fortement relayée et vue comme un bon moyen de créer des dissensions avec Paris. Le renforcement d’un partenariat sécuritaire avec le Cameroun et la Centrafrique est aussi promu.
L’ouverture de la Maison russe de Ndjamena est identifiée comme un bon vecteur d’influence. À cette même période, en août 2024, sa directrice, une Tchadienne ayant étudié en Russie, signe même un partenariat avec Manara TV, une chaîne de télévision récemment lancée par le directeur de la communication de la présidence, largement dédiée « à chanter les louanges du pouvoir », selon le directeur d’un média privé tchadien. « Le partenariat avec le Russkiy Dom (Maison russe) apportera une richesse culturelle et éducative, permettant de diversifier les contenus proposés aux téléspectateurs », est-il écrit dans le communiqué. Les Maisons russes servent à diffuser l’influence russe par la politique culturelle et éducative, en y ajoutant le narratif politique du Kremlin.

Encouragé à rejoindre l’AES, le Tchad freine
Le récit distillé par les « spécialistes » au Tchad en 2024 est concomitant avec l’adoption d’une posture ouvertement souverainiste par les autorités tchadiennes tout au long de cette année. En avril, les États-Unis retirent des membres de leurs forces spéciales sur fond de désaccord administratif. Présenté comme temporaire, ce retrait s’est poursuivi jusqu’à ce jour. En décembre de la même année, la présidence tchadienne demande abruptement le départ des troupes françaises du pays, ce qui sera fait quelques semaines plus tard. Les causes profondes de ce divorce restent le sujet de discussions, mais selon plusieurs interlocuteurs, il est lié à des désaccords précis plutôt qu’à une motivation idéologique.
Dans les mois qui suivent, les conjectures sur une adhésion du Tchad à l’AES se multiplient. Le Conseil national de la jeunesse du Tchad est par exemple représenté à la « Conférence internationale de la jeunesse africaine » organisée par l’AES avec un soutien russe à Bamako en septembre 2024, puis au premier « forum de la jeunesse de l’AES » à Niamey en juin 2025. De même, Mahamat Idriss Déby se rend à Ouagadougou en février 2025. L’approfondissement de la coopération militaire y est évoqué. Dans les documents de la « compagnie » que nous avons consultés, l’objectif de « l’expansion de l’AES » est mentionné à plusieurs reprises, le Tchad est cité comme un objectif prioritaire « de type 1 », au même rang que le Mali, le Niger et le Burkina Faso.
Mais concomitance ne vaut pas causalité, et la réalité interne tchadienne est bien plus complexe. Au sein du pouvoir, ce virage ne fait pas l’unanimité. Selon plusieurs sources, si certains cadres de la présidence sont prêts à se jeter dans les bras de « nouveaux partenaires » généreux, d’autres s’inquiètent de nouvelles dépendances, et des risques pour la stabilité financière du pays, Paris ayant soutenu Ndjamena de manière répétée auprès des bailleurs internationaux.
Pour Remadjy Hoinathy, la chronologie des relations avec Moscou peut d’ailleurs être mise en parallèle de celle des relations avec Paris : « Les actions des « politologues » ont eu lieu à un moment où le Tchad s’adossait encore beaucoup à la France, même s’il y avait dissensions. L‘opportunité claire de s’allier à la Russie était plutôt assez marginalement considérée par quelques éléments directs autour du président. Mahamat Déby a opportunément répondu à l’invitation de la Russie, mais je pense que c’était un opportunisme qui est resté mesuré. Il voulait voir ce qui était possible, et a pu constater que les engagements pris par Vladimir Poutine ne se sont pas matérialisés sur le terrain. Il a aussi certainement dû analyser les résultats de la présence russe dans d’autres pays. »
De fait, le contact n’est jamais rompu avec la France, qui garde le silence sur tous les sujets intérieurs, et les deux chefs d’État Déby et Macron mettent en scène leur réconciliation en janvier 2026, au nom d’un partenariat « refondé ».
À cette aune, l’arrestation brutale de Tsarev, Denisevitch, Shugaley et Seyfan en septembre 2024, puis les poursuites engagées contre plusieurs de leurs contacts à Ndjamena, ont été interprétées par certains observateurs comme un « signal d’arrêt » lancé par des autorités désireuses de ne pas être prises dans l’engrenage d’une collaboration étendue avec la Russie et ses « experts », jugés comme potentiellement trop intrusifs.
Une méfiance également partagée par l’Angola, où deux agents d’Africa politology sont aux arrêts depuis août 2025 et en attente de procès, pour avoir mené des campagnes de désinformation et avoir tenté d’interférer dans la prochaine élection présidentielle, prévue en 2027.
*NB : Le consortium a eu accès à 1 431 pages en russe transmises de manière anonyme à la rédactrice en chef du média panafricain The Continent. Un consortium d’investigation a été formé réunissant dans un premier temps Forbidden Stories, The Continent, All Eyes On Wagner, Dossier Center, openDemocracy, iStories et plusieurs journalistes russophones indépendants. Ces archives comprennent des plans stratégiques, des biographies de collaborateurs, des rapports opérationnels, des documents comptables ainsi que des bilans de campagnes de désinformation menées entre fin 2023 et novembre 2024. Le consortium a ensuite été élargi à plusieurs médias dont RFI. RFI a déjà collaboré avec Forbidden Stories dans le cadre du premier volet de l’enquête Propaganda Machine, qui a documenté les mécanismes de désinformation russe en Centrafrique, à l’aide du témoignage d’un ancien intermédiaire repenti.

