UCAD – Les étudiants entre compréhension et frustration

Depuis les affrontements entre forces de l’ordre et étudiants de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad), marqués par le décès tragique de l’étudiant Abdoulaye Bâ, inscrit en 2e année de médecine, les mesures de sécurité se sont durcies au campus social. Filtrage renforcé à l’entrée, patrouilles accrues et interdiction de cuisiner dans les pavillons rythment désormais le quotidien des résidents. En plein mois de Ramadan, période de forte consommation et de convivialité autour du « ndogou » (rupture du jeûne), ces décisions du Centre des oeuvres universitaires de Dakar (Coud) suscitent des réactions contrastées parmi les étudiants.

À l’approche de la rupture du jeûne, les allées reliant le campus pédagogique au campus social se remplissent de silhouettes pressées. Les pas s’accélèrent, chacun cherchant à rejoindre sa chambre pour les préparatifs du « ndogou », la rupture du jeûne. Mais l’ambiance n’est plus la même. Depuis les événements tragiques ayant entraîné la mort de l’étudiant Abdoulaye Bâ, l’accès au campus est désormais strictement contrôlé.

À l’entrée, les agents de sécurité exigent systématiquement la présentation de la carte d’étudiant et de celle du Coud. Seuls les étudiants régulièrement inscrits peuvent franchir les portails. Une certaine souplesse est toutefois observée pour quelques retardataires dont les inscriptions pédagogiques accusent un décalage, conséquence des perturbations du calendrier universitaire. Si le filtrage à l’entrée est désormais accepté par une grande partie des résidents, c’est surtout l’interdiction de cuisiner dans les chambres qui alimente les discussions, particulièrement en cette période de Ramadan.

Voile léger et lunettes finement ajustées, Rokhaya Diallo, résidente du campus, cache mal son irritation. Elle estime que ces restrictions bouleversent les habitudes des étudiants. « Les interdictions du Coud concernant la cuisine sont vraiment déplorables », déplore-t-elle.

La jeune étudiante explique que les occupantes de sa chambre avaient déjà instauré un système d’organisation interne pour préparer le «ndogou». «Nous avions mis en place une rotation pour désigner celle qui devait cuisiner chaque jour. Mais avec l’interdiction, toute notre organisation est tombée à l’eau», regrette Rokhaya Diallo.

Même son de cloche chez Khadija Kébé, qui estime toutefois que les étudiants savent faire preuve de responsabilité. « Cela fait des années que je passe le Ramadan au campus et nous avons toujours cuisiné sans incident », affirme-t-elle.

À ses yeux, les autorités réagissent davantage sous l’effet du choc provoqué par le drame récent. « Il a fallu qu’il y ait mort d’homme pour que ces mesures soient appliquées avec autant de rigueur. Au Sénégal, on agit souvent dans l’émotion », soutient notre interlocutrice.

Son camarade Abdourahmane Sall adopte, pour sa part, une position plus nuancée. Il reconnaît que les bonbonnes de gaz peuvent présenter un danger réel dans des chambres exiguës. « L’utilisation de bouteilles de gaz peut provoquer des incidents, surtout avec le manque d’espace et l’organisation parfois précaire des chambres », admet-il.

Toutefois, il juge la mesure trop radicale et suggère une alternative. « Le Coud aurait pu aménager un espace sécurisé où les étudiants pourraient cuisiner sous supervision », propose-t-il.

Plus de « cohérence »

Pour Alima Fall, la cohérence de l’interdiction reste discutable. Elle souligne que certaines boutiques installées dans l’enceinte universitaire utilisent également des bonbonnes de gaz pour leurs activités.

«Si la cuisine est interdite pour des raisons de sécurité, cela devrait concerner tout l’espace universitaire. On ne peut pas dire que le risque d’incendie provient seulement des chambres des étudiants», martèle-t-elle.

Omar Coly partage ces réserves. L’étudiant estime que la décision complique le quotidien de certains résidents. « Si on impose à tout le monde de manger uniquement au restaurant universitaire, cela devient difficile pour ceux qui préfèrent préparer eux-mêmes leurs repas », fait-il remarquer.

Son camarade Sidy Fall aborde la question avec une pointe d’humour. « Quand la cuisine est faite pour la masse, on comprend que la qualité ne soit pas toujours celle que chacun souhaite », glisse-t-il dans un éclat de rire, avant d’ajouter que « tout le monde ne mange pas forcément ce qui est préparé dans les restaurants universitaires».

Mais certains étudiants soutiennent pleinement la décision du Coud. Ramatoulaye Seck estime que la sécurité doit primer. « Si une bonbonne de gaz explose dans une chambre, les conséquences pourraient être dramatiques et la responsabilité retomberait sur le Coud », soutient-elle.

Oulèye Sy partage cette analyse et rappelle que les restaurants universitaires existent précisément pour répondre aux besoins alimentaires des étudiants.

«Un étudiant doit savoir s’adapter à son environnement. Avec une bourse qui peut atteindre 40.000 à 65.000 FCfa, manger au restaurant universitaire reste plus économique», souligne-t-elle.

Elle estime toutefois que le Coud devrait renforcer ses infrastructures. « Il faudrait ouvrir davantage de restaurants pour éviter les longues files d’attente, surtout en période de Ramadan », suggère l’étudiante.

Momar Sall considère également que la décision des autorités est globalement pertinente, tout en plaidant pour quelques aménagements. « Certains étudiants souffrent de pathologies nécessitant un régime alimentaire spécifique. Il serait utile de prévoir des solutions adaptées pour eux », recommande-t-il.

Concernant le filtrage sécuritaire, l’étudiant exprime clairement son approbation. « Le campus n’est pas une jungle. Toute personne qui y réside doit être identifiée. Sinon, c’est notre propre sécurité qui est menacée », affirme-t-il.

Arame Seck partage ce point de vue. « Le campus doit être réservé aux étudiants. On ne peut pas laisser l’université à la merci de personnes qui ne sont même pas inscrites et qui viennent semer le désordre », tranche-t-elle.

Aïda, autre résidente, juge également les mesures utiles même si certains ajustements restent nécessaires. « En période de jeûne, les étudiants ne dînent pas très tôt. Les horaires de restauration devraient tenir compte de cette réalité », observe-t-elle.

Au-delà des questions de sécurité et d’alimentation, certaines restrictions concernant les activités culturelles suscitent également des critiques. Serigne Saliou Diop estime que l’université doit rester un espace d’expression et de socialisation.

« Le campus est un lieu où les étudiants partagent leurs cultures. Interdire certaines manifestations ou certains regroupements communautaires me paraît excessif », estime-t-il.

Soukèye Sagna partage cette inquiétude. « Le rôle du Coud devrait être d’encadrer ces activités et non de les supprimer. Ces rencontres ont toujours contribué à renforcer la cohésion entre étudiants », soutient-elle.

Les décisions du Coud

Ces mesures sécuritaires sont l’oeuvre de la direction du Coud. Dans un communiqué publié le 21 février 2026 à Dakar, elle annonçait la réouverture progressive des six campus sociaux afin d’accompagner la reprise des activités pédagogiques.

Le document précise que certains pavillons restaient temporairement fermés pour des raisons de sécurité et rappelle l’interdiction des manifestations politiques ainsi que des regroupements à caractère ethnique ou régionaliste.

Un autre communiqué, daté du 4 mars 2026, rappelle que l’accès aux oeuvres sociales du Coud est réservé aux étudiants régulièrement inscrits pour l’année universitaire 2025-2026.

La direction indique néanmoins que les étudiants disposant d’une inscription datant de l’année universitaire 2024-2025 pourront également être pris en charge en raison des retards pédagogiques observés.

Entre impératif sécuritaire et adaptation aux réalités de la vie étudiante, les nouvelles mesures continuent d’alimenter les discussions au campus social. Si certains étudiants saluent la volonté des autorités de prévenir de nouveaux drames, d’autres appellent à des ajustements afin de préserver l’esprit de solidarité et de convivialité qui caractérise traditionnellement la vie universitaire.

Par Daouda DIOUF
LESOLEIL

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