Epstein et l’Afrique

Sénégal, Côte d’Ivoire: quand Epstein cherchait à étendre son réseau en Afrique

Au-delà des riches et puissants du monde occidental, Jeffrey Epstein a tenté d’étendre son réseau en Afrique, où le financier et criminel sexuel américain entretenait des liens étroits avec des cercles politiques au Sénégal et en Côte d’Ivoire, selon les archives déclassifiées par la justice américaine.

Multitude de courriels, rencontres, projets d’investissements, prêts: les documents analysés par l’AFP attestent d’une grande proximité d’Epstein avec Karim Wade, fils de l’ancien président sénégalais Abdoulaye Wade (2000-2012), et Nina Keita, nièce du chef de l’Etat ivoirien Alassane Ouattara.

L’homme d’affaires émirati Sultan Ahmed bin Sulayem, contraint de quitter la tête de la compagnie portuaire Dubai DP World le 13 février après la révélation de son amitié avec Epstein, est à l’origine de la première rencontre entre le financier et Karim Wade, le 15 novembre 2010 à Paris.

Le courant passe très vite. « Merci d’être venu (…) J’ai confiance qu’on va s’amuser », écrit Epstein. « Aucun doute (…) bon retour sur votre île paradisiaque », lui répond Karim Wade.

Les échanges consultés ne montrent pas de lien avec les crimes sexuels de Jeffrey Epstein, mais de nombreuses discussions sur des affaires potentielles dans des secteurs variés.

Au Sénégal présidé par son père, Karim Wade est jusqu’en avril 2012 un pilier du pouvoir, surnommé le « ministre du Ciel et de la Terre » du fait de ses multiples portefeuilles (coopération internationale, transport aérien, infrastructures, énergie).

Jeffrey Epstein voit en lui « l’un des acteurs les plus importants » d’Afrique, l’invite à rencontrer des contacts proches comme Ehud Barak, alors ministre de la Défense d’Israël.

Il le met en relation avec un homme d’affaires chinois, Desmond Shum, avec lequel il lui conseille de parler « banque offshore » et que Karim Wade rencontre à Pékin le 9 mai 2011.

Le même mois, Karim Wade planifie pour Jeffrey Epstein une tournée africaine enchaînant Sénégal, Mali et Gabon.

« Vous ne manquerez de rien »

L’importance des liens entre les deux apparaît plus encore avec les revers de fortune de Karim Wade après le départ du pouvoir de son père en 2012.

A l’automne, Jeffrey Epstein invite son « ami », dans le collimateur des autorités à Dakar pour son patrimoine, à séjourner en famille dans sa résidence de Palm Beach, en Floride: « Vous ne manquerez de rien ». Il lui prodigue ses conseils pour « rester fort ». « Merci beaucoup Frère, j’apprécie vraiment », répond Karim Wade.

De nombreux documents suggèrent qu’Epstein s’est impliqué financièrement en faveur de Karim Wade après son arrestation en 2013 et sa condamnation en 2015 à six ans de prison pour « enrichissement illicite ».

Figurent notamment deux factures d' »honoraires » de 500.000 dollars chacune, adressées en mai 2014 et juillet 2015 à une société d’Epstein par un avocat de Karim Wade, Me Mohamed Seydou Diagne. Interrogé par l’AFP, ce dernier n’a « pas jugé utile » de commenter.

D’autres archives suggèrent que, sollicité fin 2015 par l’entourage de Karim Wade, Jeffrey Epstein a pris en charge au moins 50.000 dollars de frais d’un cabinet de lobbying américain, Nelson Mullins, chargé d’oeuvrer pour sa libération.

Epstein échange ensuite régulièrement avec Robert Crowe, un associé du cabinet qui le tient informé de ses démarches. Mi-juin 2016, des courriels évoquent une possible grâce de Karim Wade par le président sénégalais d’alors Macky Sall. « Il a dit à mes amis haut placés au Département d’Etat qu’il allait le faire. Ils lui ont mis la pression », écrit Robert Crowe le 16 juin.

Karim Wade sort de prison le 24 juin et s’exile au Qatar, qu’il crédite des efforts pour sa libération. Jeffrey Epstein apprend la nouvelle par Sultan Ahmed bin Sulayem et Nina Keita.

« Quelqu’un de très intéressant »

Proche d’Epstein et de Karim Wade, Nina Keita a été une intermédiaire régulière entre eux durant l’incarcération du second.

La nièce d’Alassane Ouattara a aussi contribué à mettre Epstein en relation avec son oncle, président de Côte d’Ivoire depuis mai 2011, et son entourage.

“Il a pensé que tu étais quelqu’un de très intéressant (…) Ils étaient tous très heureux de t’avoir parmi eux”, écrit-elle le 20 janvier 2012, après une visite de l’Américain à Abidjan.

En amont, Epstein avait dit espérer voir « de très jolies filles là-bas, et des endroits intéressants ». « Tu le pourras », avait répondu Nina Keita. Dans un message ultérieur, elle lui avait demandé… s’il était  » intéressé à visiter la basilique Notre-Dame de la Paix », réplique de St-Pierre de Rome bâtie à Yamoussoukro.

Des courriels attestent que Nina Keita, ancienne mannequin, a au moins une fois transmis des photos et coordonnées d’une jeune femme à Jeffrey Epstein, qui la rencontre à Paris le 31 août 2011 à l’hôtel Ritz. “Demande à Sadia d’envoyer des photos de sa soeur. Je les préfère en-dessous de 25 ans”, écrit Epstein à Nina Keita après cette rencontre.

Le nom de Nina Keita figure par ailleurs dans un testament de Jeffrey Epstein daté de février 2019, parmi une liste de personnes dont le criminel sexuel demande d’effacer les dettes à son égard s’il venait à mourir.

Interrogées par l’AFP, Nina Keita, aujourd’hui directrice générale adjointe de la Société de gestion des stocks pétroliers de Côte d’Ivoire (Gestoci), et la présidence ivoirienne n’ont pas souhaité répondre. Contacté par l’entremise de son entourage, Karim Wade n’a pas donné suite aux sollicitations.

La mention du nom d’une personne dans le dossier Epstein ne préjuge pas d’un acte répréhensible.

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