{"id":8236,"date":"2023-03-08T11:47:23","date_gmt":"2023-03-08T11:47:23","guid":{"rendered":"https:\/\/dekkbi.com\/?p=8236"},"modified":"2023-03-08T11:47:24","modified_gmt":"2023-03-08T11:47:24","slug":"les-enjeux-du-feminisme-au-senegal-par-fatou-sow","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/dekkbi.com\/?p=8236","title":{"rendered":"Les enjeux du f\u00e9minisme au S\u00e9n\u00e9gal (Par Fatou Sow)"},"content":{"rendered":"\n<p>Nous ne pouvons pas nous pr\u00e9tendre f\u00e9ministe, si nous n\u2019en connaissons pas les principes et les r\u00e8gles, si nous les comprenons pas, si nous ne les d\u00e9construisons pas, si nous ne les adaptons pas pour capter nos r\u00e9alit\u00e9s et nos pr\u00e9occupations qui peuvent \u00eatre lointaines ou proches des celles du reste du monde. Nous devons lire, apprendre, discuter, r\u00e9fl\u00e9chir, \u00e9changer, participer aux d\u00e9bats (f\u00e9ministes ou veiller \u00e0 les rendre f\u00e9ministes) de notre propre soci\u00e9t\u00e9 et de notre continent (l\u2019Afrique des femmes pense et bouge plus qu\u2019on ne le croit), des femmes du Sud (des Cara\u00efbes \u00e0 l\u2019Asie, de l\u2019Am\u00e9rique latine au Moyen-Orient dont nous partageons des exp\u00e9riences dont celles de la colonialit\u00e9). Oui, comme Africaines et femmes du Sud global, nous avons nos d\u00e9bats particuliers. Nous devons faire le m\u00eame exercice avec les femmes d\u2019Occident (le terme est vague, car les diff\u00e9rences peuvent \u00eatre vertigineuses). Nous partageons le m\u00eame espace humain&nbsp;; ne leur laissons pas le pouvoir de dominer la r\u00e9flexion et organiser l\u2019agenda des femmes en leurs termes.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Pr\u00e9occupations majeures<\/strong><\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Parmi les in\u00e9galit\u00e9s inh\u00e9rentes \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 s\u00e9n\u00e9galaise, celle entre les sexes repr\u00e9sente un d\u00e9fi primordial&nbsp;: les abolir est un enjeu capital de nos luttes. Ces in\u00e9galit\u00e9s sont \u00e9videntes et connues. Le sociologue Abdoulaye Bara Diop ne d\u00e9non\u00e7ait-il pas, dans ses travaux scientifiques, \u00ab&nbsp;les syst\u00e8mes d\u2019in\u00e9galit\u00e9 et de domination&nbsp;\u00bb (1981) de la soci\u00e9t\u00e9 wolof&nbsp;? Le f\u00e9minisme a fondamentalement point\u00e9 du doigt la construction sociale des rapports sociaux entre les sexes, comme rapports de pouvoir, leur construction politique dans les cultures africaines&nbsp;: hi\u00e9rarchie des \u00e2ges, des sexes, des ethnies, des castes, des classes, des formations sociales, etc.<\/h3>\n\n\n\n<p>On a tendance \u00e0 penser que l\u2019\u00e9galit\u00e9 est une requ\u00eate des f\u00e9ministes occidentales, qu\u2019elle est une utopie. Mais cela nous emp\u00eache-t-il de mesurer ce que nous avons longtemps qualifi\u00e9 de pesanteurs de toute sorte, puis de discriminations et enfin d\u2019in\u00e9galit\u00e9s impos\u00e9es comme normes sociales, culturelles et religieuses. On a du mal \u00e0 d\u00e9noncer ces derni\u00e8res, de peur de d\u00e9ranger un ordre social et sacr\u00e9, d\u2019\u00eatre inconvenante, de p\u00e9cher, d\u2019offenser, de blasph\u00e9mer&nbsp;; il est des pays o\u00f9 l\u2019on peut passer en justice pour blasph\u00e8me, comme en Mauritanie ou au Soudan. Le fondamentalisme culturel et religieux est rampant. Ce que j\u2019appelle fondamentalisme, c\u2019est le suppos\u00e9 retour \u00e0 la culture et \u00e0 la religion dites authentiques et en appliquer les r\u00e8gles, alors que le monde change (Sow 2018).<\/p>\n\n\n\n<p>Il est plus qu\u2019urgent de rechercher \u00e0 quel moment la culture devient source et lieu d\u2019expression des fondamentalismes et se laisse happer par les d\u00e9rives fondamentalistes qu\u2019elles soient sociales, morales ou religieuses. Pour discuter des in\u00e9galit\u00e9s de genre et de l\u2019influence des fondamentalismes, trois domaines doivent \u00eatre examin\u00e9s pour leur pertinence&nbsp;: le corps f\u00e9minin (sant\u00e9, sexualit\u00e9, f\u00e9condit\u00e9), le syst\u00e8me juridique (code de la famille et autres lois et r\u00e8glementations) et l\u2019organisation politique (positionnement dans la prise de d\u00e9cision, parit\u00e9 dans les institutions).<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons besoin de conna\u00eetre notre histoire et nos valeurs sociales, tout en cessant \u00ab&nbsp;d\u2019essentialiser&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire nous r\u00e9duire \u00e0 notre condition f\u00e9minine qui est d\u2019\u00eatre enfant, \u00e9pouse, m\u00e8re et grand-m\u00e8re\/anc\u00eatre qualifi\u00e9e de Grande Royale, merveilleusement d\u00e9crite par Cheikh Hamidou Kane (1961). Nous \u00abessentialiser&nbsp;\u00bb, c\u2019est nous figer dans une identit\u00e9 fig\u00e9e d\u2019un pass\u00e9 africain&nbsp;; ceci nous emp\u00eache de contester les privil\u00e8ges r\u00e9els de la masculinit\u00e9 face \u00e0 des soci\u00e9t\u00e9s qui \u00ab&nbsp;culturalisent&nbsp;\u00bb les in\u00e9galit\u00e9s entre les sexes, \u00e0 des religions patriarcales (islam, christianisme) qui les \u00ab&nbsp;fondamentalisent \u00bb ou encore \u00e0 des \u00c9tats qui se disent musulmans et chr\u00e9tiens, qui les \u00ab&nbsp;l\u00e9galisent&nbsp;\u00bb, alors que leur constitution est la\u00efque. Il faut toujours interroger le \u00ab&nbsp;avant, c\u2019\u00e9tait mieux&nbsp;\u00bb et faire le tri entre nos diff\u00e9rents h\u00e9ritages soci\u00e9taux d\u2019avant la colonisation (p\u00e9riode qui a ses d\u00e9fis), durant la colonisation et de la post ind\u00e9pendance, de nos conversions \u00e0 diverses confessions religieuses et spirituelles.<\/p>\n\n\n\n<p>Le patriarcat, comme donn\u00e9e anthropologique universelle, a \u00e9t\u00e9 largement d\u00e9cri\u00e9 par la recherche africaine, alors que le mouvement f\u00e9minin avance son impact, donc son existence, dans l\u2019analyse des situations contemporaines des femmes. Auteur de&nbsp;<em>L\u2019Unit\u00e9 culturelle de l\u2019Afrique noire<\/em>&nbsp;(1982, 2\u00b0 \u00e9dition), Cheikh Anta Diop, th\u00e9oricien du matriarcat africain, en fait la base de nos soci\u00e9t\u00e9s. \u00ab&nbsp;\u00ab Le matriarcat n\u2019est pas le triomphe absolu et cynique de la femme sur l\u2019homme; c\u2019est un dualisme harmonieux, une association accept\u00e9e par les deux sexes pour mieux b\u00e2tir une soci\u00e9t\u00e9 s\u00e9dentaire o\u00f9 chacun s\u2019\u00e9panouit pleinement en se livrant \u00e0 l\u2019activit\u00e9 qui est la plus conforme \u00e0 sa nature physiologique. Un r\u00e9gime matriarcal, loin d\u2019\u00eatre impos\u00e9 \u00e0 l\u2019homme par des circonstances ind\u00e9pendantes de sa volont\u00e9 est accept\u00e9 et d\u00e9fendu par lui \u00bb (p.114). Les principes fondamentaux ont \u00e9t\u00e9 l\u2019assurance de la filiation par les femmes, l\u2019h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 par la lign\u00e9e ut\u00e9rine, transmission des droits politiques, etc. D\u2019o\u00f9 un statut \u00e9minent des femmes. Diop montre que \u00ab&nbsp;le r\u00e9gime matriarcal est g\u00e9n\u00e9ral en Afrique, aussi bien dans l\u2019Antiquit\u00e9 qu\u2019\u00e0 nos jours et ce trait culturel ne r\u00e9sulte pas d\u2019une ignorance du r\u00f4le du p\u00e8re dans la conception de l\u2019enfant&nbsp;\u00bb (p. 69). C\u2019est ce qui fait noter une certaine dualit\u00e9 mettant en parall\u00e8le lignages matrilin\u00e9aires et patrilin\u00e9aires et la place d\u2019un patriarcat africain. Enfin les femmes occupent une place importante dans les repr\u00e9sentations et pratiques religieuses, diff\u00e9rente de celle des hommes. Ce sont l\u2019introduction de religions nouvelles (ici, islam et christianisme) et l\u2019intervention coloniale europ\u00e9enne qui ont impos\u00e9 le patriarcat et ses hi\u00e9rarchies.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Centrales mais pas \u00e9gales<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019une des lignes importantes de fracture dans les analyses des femmes est \u00e0 ce niveau. Tout un pan de la recherche des Africaines r\u00e9cuse la division sexuelle bio-logique des soci\u00e9t\u00e9s africaines, arguant du fait que l\u2019id\u00e9ologie du genre occidentale ne correspondait pas \u00e0 leurs r\u00e9alit\u00e9s. Les femmes pouvaient tenir un r\u00f4le masculin et diriger, de m\u00eame que les hommes pouvaient endosser un r\u00f4le f\u00e9minin, r\u00f4les masculin et f\u00e9minin n\u2019\u00e9tant pas aussi rigides pour \u00eatre sources de transgression. C\u2019est la d\u00e9monstration de l\u2019ouvrage de Ifi Amadiume,&nbsp;<em>Male Daughters, Female Husbands<\/em>&nbsp;(1987), qui s\u2019interrogeait sur les notions de sexe et genre dans la soci\u00e9t\u00e9 africaine. Nombre d\u2019Africaines, \u00e0 partir de leurs histoires, reconnaissent cette base sociale illustr\u00e9e par la place de la maternit\u00e9 dans la vie des femmes comme valeur sociale et obligation divine. Elles reconnaissent aussi l\u2019importance de la transmission matrilin\u00e9aire de la filiation (naissance) et de liens sp\u00e9cifiques b\u00e2tis entre enfants sur cette relation ut\u00e9rine (<em>doomu ndey<\/em>). Il reste encore des indices de d\u00e9volution du pouvoir politique (appartenance requise \u00e0 une famille maternelle pour qu\u2019un homme acc\u00e8de au pouvoir), de transmission de certains biens mat\u00e9riels, culturels et spirituels, etc. Mais, nous posons cette question&nbsp;: ce r\u00f4le si essentiel donnait-t-il pour autant du pouvoir aux femmes, en dehors des&nbsp;<em>Lingeer<\/em>, femmes de l\u2019aristocratie, et des personnalit\u00e9s f\u00e9minines de l\u2019\u00e9lite politique&nbsp;? Quelle sorte d\u2019autorit\u00e9 et \u00e0 quel niveau&nbsp;? Si des t\u00e2ches de gestion et de contr\u00f4le leur ont \u00e9t\u00e9 attribu\u00e9es, dans l\u2019espace s\u00e9n\u00e9galais, ce sont des hommes qui ont \u00e9t\u00e9 au fa\u00eete du pouvoir. Ces souverains ou autorit\u00e9s ont port\u00e9 des titres masculins&nbsp;:&nbsp;<em>Dammel<\/em>,&nbsp;<em>Buur<\/em>,&nbsp;<em>Brak<\/em>,&nbsp;<em>Maad, Tee\u00f1<\/em>,&nbsp;<em>Almaami,<\/em>&nbsp;<em>Lamaan<\/em>,&nbsp;<em>Jaraaf<\/em>, etc.<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9bat s\u2019engage difficilement dans le f\u00e9minisme s\u00e9n\u00e9galais (et africain), alors qu\u2019il est indispensable, car la place \u00ab&nbsp;exceptionnelle&nbsp;\u00bb du f\u00e9minin, dans les soci\u00e9t\u00e9s pr\u00e9coloniales, est toujours agit\u00e9e, avec plus ou moins de bonheur, face \u00e0 ses revendications. Ne peut-on s\u2019atteler une relecture du matriarcat, de la matrilin\u00e9arit\u00e9, des faits et des valeurs en d\u00e9coulant, pour en comprendre l\u2019impact sur nos soci\u00e9t\u00e9s d\u2019alors et d\u2019aujourd\u2019hui&nbsp;? Car, quel que soit le syst\u00e8me, la masculinit\u00e9 y porte sa marque&nbsp;: r\u00f4les importants des fr\u00e8res et oncles, dans tous les cas de figure.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019espace de cet article ne permet pas de d\u00e9velopper la question. Je pense, personnellement, que la base matriarcale a laiss\u00e9 ses indice&nbsp;; on est frapp\u00e9&nbsp; de la centralit\u00e9 des femmes dans l\u2019organisation sociale. Leurs contributions \u00e0 la reproduction des familles, \u00e0 leur entretien domestique, \u00e0 l\u2019\u00e9ducation et \u00e0 la transmission des valeurs culturelles, l\u2019utilisation de leurs connaissances et comp\u00e9tences indispensables au d\u00e9veloppement \u00e9conomique des soci\u00e9t\u00e9s et leurs charges sociales et morales (leurs&nbsp;<em>xew<\/em>&nbsp;de toute nature organisent la soci\u00e9t\u00e9) ont occup\u00e9 une telle place dans les structures pr\u00e9coloniales que celles-ci n\u2019ont pu les marginaliser dans la gestion des affaires et du politique. D\u2019o\u00f9 la pr\u00e9sence de toutes ces femmes \u00ab&nbsp;fortes&nbsp;\u00bb et la valeur de notre \u00ab&nbsp;matrimoine&nbsp;\u00bb, malgr\u00e9 leur invisibilisation dans les m\u00e9moires, la rivalit\u00e9 dans les pr\u00e9cessions masculines. Les femmes ont \u00e9t\u00e9 centrales, mais n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 \u00e9gales. Elles ont rarement acc\u00e9d\u00e9 au niveau supr\u00eame du pouvoir. Mais, y-\u00e9taient-elles attendues&nbsp;? La colonisation, avec sa logique patriarcale, les a marginalis\u00e9es en instaurant de nouvelles institutions d\u2019\u00e9ducation et de gestion du politique, tout en utilisant leur force de travail pour nourrir et entretenir la colonie. Les pouvoirs ind\u00e9pendants, en maintenant les modalit\u00e9s coloniales de gouvernance, ont continu\u00e9 d\u2019utiliser cette force, sans leur redonner plus de pouvoir. Les obstacles \u00e0 cette conqu\u00eate du pouvoir sont massifs.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons encore besoin, au S\u00e9n\u00e9gal, de cerner et de d\u00e9construire la domination masculine et toutes les autres formes de domination que forge le patriarcat qui en est la source ou en d\u00e9coule. Ces forces de domination peuvent \u00eatre locales et\/ou mondiales, comme en t\u00e9moignent les interventions de la mondialisation sur tous nos syst\u00e8mes socioculturels, \u00e9conomiques et politiques. Il est important de reconna\u00eetre que la domination masculine explique de tr\u00e8s nombreuses situations d\u2019oppression actuelles. On n\u2019\u00e9largit pas les espaces de pouvoir des femmes, en niant ceux de l\u2019oppression.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons besoin de reconsid\u00e9rer, voire remettre en question, les rapports de pouvoir dans la famille, dans le monde politique (quelle parit\u00e9&nbsp;?), dans la soci\u00e9t\u00e9 globale (lutte contre les in\u00e9galit\u00e9s et les discriminations). Les combats contre les in\u00e9galit\u00e9s dans le code de la famille ont \u00e9t\u00e9 significatifs \u00e0 ce niveau. Je n\u2019en exposerai pas le d\u00e9bat, sauf pour dire que la lutte a \u00e9t\u00e9 longue et que chaque point gagn\u00e9 est une victoire \u00e0 pr\u00e9server, car c\u2019est un d\u00e9fi contre les abus des forces conservatrices.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre corps est politique. Il est l\u2019objet de tant de normes, de r\u00e8gles, de r\u00e8glementations, de tabous et de pr\u00e9jug\u00e9s. Il est l\u2019objet \u00e0 la fois de contr\u00f4le et de violence que tout le monde trouve normales. \u00c9coutez ou lisez ce qui se dit dans la soci\u00e9t\u00e9, \u00e0 travers les media, les r\u00e9seaux sociaux, les autres moyens de communication. Je prendrai quelques exemples d\u2019enjeu, un peu en vrac.<\/p>\n\n\n\n<p>Scolariser les filles est, reconnaissons-le, une ambition des familles et du politique. Leur scolarisation est en progression, selon les chiffres officiels. La SCOFI et les politiques d\u2019\u00e9ducation ont fait leur chemin. Mais cette scolarisation bute encore sur bien des obstacles, si ce n\u2019est des discriminations. Scolariser une personne, c\u2019est d\u00e9velopper ses capacit\u00e9s intellectuelle et morale vers la connaissance, mais pour les femmes, c\u2019est aussi leur apprendre le chemin vers la libert\u00e9 sous tous ses aspects et l\u2019\u00e9galit\u00e9. Scolariser, ce n\u2019est pas seulement cr\u00e9er l\u2019autonomie des femmes (comme le veut un certain lexique du genre), mais c\u2019est d\u00e9velopper leur pouvoir (<em>empowerment<\/em>), les former \u00e0 le g\u00e9rer, \u00e0 le renforcer pour leur position dans la famille, en soci\u00e9t\u00e9. Diverses contraintes continuent de peser sur elles. Les premi\u00e8res sont li\u00e9es \u00e0 des attitudes culturelles affectant leurs statuts et r\u00f4les des femmes dans la famille qui les emp\u00eachent d\u2019acc\u00e9der \u00e0 l\u2019\u00e9ducation, \u00e0 l\u2019achever dans les meilleures conditions. Ce sont les difficult\u00e9s de leur maintien \u00e0 l\u2019\u00e9cole, les mariages et les grossesses pr\u00e9coces, m\u00eame si les derniers recensements montrent le recul progressif de l\u2019\u00e2ge d\u2019entr\u00e9e en nuptialit\u00e9 et en f\u00e9condit\u00e9. Les conditions mat\u00e9rielles et financi\u00e8res (pauvret\u00e9 des familles, insuffisance des infrastructures \u00e9ducatives et pr\u00e9carit\u00e9 des niveaux d\u2019enseignement), les maigres d\u00e9bouch\u00e9s vers l\u2019emploi, la pr\u00e9f\u00e9rence masculine \u00e0 certains emplois et positions, la complexit\u00e9 des tendances de l\u2019\u00e9conomie informelle qui est pourtant la plus grande pourvoyeuse d\u2019emplois et d\u2019activit\u00e9s r\u00e9mun\u00e9r\u00e9es et regroupe la majorit\u00e9 des activit\u00e9s f\u00e9minines), autant que les diverses crises climatiques, politiques et sanitaires sont sources de multiples contraintes et discriminations.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Requalification<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes dans des soci\u00e9t\u00e9s o\u00f9 le d\u00e9veloppement des femmes, bien que ces derni\u00e8res constituent plus de la moiti\u00e9 de la population, cr\u00e9e une sorte de panique, sinon de g\u00eane morale dans la soci\u00e9t\u00e9. Il leur est demand\u00e9 de se d\u00e9velopper, de grandir par la formation, sans pour autant changer et surtout ne pas d\u00e9ranger leur positionnement en soci\u00e9t\u00e9. Malgr\u00e9 leurs dipl\u00f4mes et formations, quel qu\u2019en soient les niveaux, il leur est toujours exig\u00e9 de prouver leur capacit\u00e9 en faisant plus d\u2019efforts, de restreindre leurs ambitions au-dessous de leurs capacit\u00e9s et performances, de subir toutes sortes de pr\u00e9jug\u00e9s sexistes d\u00e9valorisant<s>e<\/s>s et d\u2019actes de violences sexuelles qui visent soit \u00e0 punir leurs ambitions soit \u00e0 casser leur progression, droit de cuissage toujours en vigueur dans les facult\u00e9s s\u00e9n\u00e9galaises de toutes disciplines, harc\u00e8lement sexuel, viol, refus du cong\u00e9 maternit\u00e9 aux jeunes femmes m\u00e9decins en sp\u00e9cialisation, etc. La liste n\u2019est pas close.<\/p>\n\n\n\n<p>Le f\u00e9minisme force \u00e0 revisiter les liens entre rapports familiaux et rapports \u00e9conomiques. Qui entretient les familles et quel pouvoir en retire-t\u2019on&nbsp;? S\u2019agit-il de l\u2019entretien domestique, de l\u2019entretien \u00e9conomique&nbsp;? Comment jauger les t\u00e2ches domestiques des femmes&nbsp;?&nbsp;<em>Ligeey<\/em>, dit-on en wolof&nbsp;; c\u2019est du \u00ab&nbsp;travail gratuit des femmes&nbsp;\u00bb, renforcent les f\u00e9ministes. Le code la famille a fini par le reconna\u00eetre dans cette qualification et le compte dans la contribution des femmes au m\u00e9nage. Comment g\u00e8re-t-on les ressources naturelles dans les familles rurales&nbsp;: qui est responsable de l\u2019allocation des terres&nbsp;? Qui a acc\u00e8s \u00e0 la terre&nbsp;? Les t\u00e2ches sont r\u00e9parties dans les \u00e9conomies de la p\u00eache, selon une r\u00e9partition sexuelle du travail. Qu\u2019en-est-il aujourd\u2019hui&nbsp;? L\u2019approche habituelle de la femme lebu en fait une femme forte. En quels termes&nbsp;? Comment devons-nous repenser ce r\u00f4le. En quoi devoir \u00eatre \u00ab&nbsp;une femme forte&nbsp;\u00bb vuln\u00e9rabilise les femmes&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons tellement \u00e0 faire \u00e0 cause des d\u00e9bats incroyables sur la f\u00e9condit\u00e9 et l\u2019exigence de maternit\u00e9 (valeur morale et religieuse sublim\u00e9e de la femme). La maternit\u00e9, par-del\u00e0 le besoin d\u2019enfant, est une obligation, \u00e0 la fois sociale et religieuse. On attend des femmes qu\u2019elles en assurent la fonction jug\u00e9e \u00ab&nbsp;naturelle&nbsp;\u00bb et divine. Le non-d\u00e9sir d\u2019enfant est v\u00e9cu comme un sacril\u00e8ge et un \u00e9go\u00efsme f\u00e9minin. Seules les femmes sont poursuivies en cas de n\u00e9onaticide. N\u2019oublions pas que la recherche en paternit\u00e9 est interdite par l\u2019islam. La loi interdit dans la d\u00e9claration de naissance d\u2019un enfant la r\u00e9f\u00e9rence au p\u00e8re incestueux. La femme st\u00e9rile est incrimin\u00e9e pour ne pas avoir contribu\u00e9 \u00e0 la \u00ab&nbsp;fabrication&nbsp;\u00bb de cette descendance (nombreuse) qui permet \u00e0 l\u2019homme d\u2019assurer sa masculinit\u00e9 et d\u2019asseoir son pouvoir social. Ce prestige, d\u2019abord masculin, passe par le corps des femmes, dont la sexualit\u00e9 et la f\u00e9condit\u00e9 sont contr\u00f4l\u00e9es par des r\u00e8gles sociales d\u00e9finies dans chaque groupe&nbsp;: virginit\u00e9, circoncision, surveillance, dot, mariage, soumission au d\u00e9sir du conjoint, capacit\u00e9 de f\u00e9condit\u00e9, gestion de la fertilit\u00e9, dur\u00e9e et rituels contraignants du veuvage (coupe des cheveux, habillement sp\u00e9cifique, interdiction de se regarder dans le miroir, r\u00e9clusion et absence de relations sexuelles), l\u00e9virat\/sororat, etc.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce devoir de reproduction (devoir conjugal) peut renforcer la subordination des femmes, conditionn\u00e9es socialement, id\u00e9ologiquement, religieusement \u00e0 assurer la reproduction physique du groupe, au prix de leur sant\u00e9. Ce d\u00e9faut de reproduction, qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019inf\u00e9condit\u00e9 ou de st\u00e9rilit\u00e9, est d\u2019abord imput\u00e9e aux femmes. Ce sont elles qui s\u2019inqui\u00e8tent de la st\u00e9rilit\u00e9 ou de la non-survenue de la grossesse socialement requise. Elles sont critiqu\u00e9es soit directement, soit par des allusions ou des conduites relationnelles sp\u00e9cifiques&nbsp;: angoisse, nervosit\u00e9, mauvaise humeur, etc. Elles endossent la responsabilit\u00e9 de l\u2019\u00e9chec et, apr\u00e8s le recours \u00e0 diverses th\u00e9rapeutiques laissent un membre de l\u2019entourage ou le m\u00e9decin aborder le probl\u00e8me avec le mari, alors que lui-m\u00eame est impliqu\u00e9 dans cette infertilit\u00e9. Les m\u00e9decins le diront mieux que moi.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019acc\u00e8s contr\u00f4l\u00e9 \u00e0 la contraception, ce qui est en parfaite contradiction avec la loi s\u00e9n\u00e9galaise et le Protocole de Maputo et autres conventions sign\u00e9es par le S\u00e9n\u00e9gal, ainsi que la criminalisation du droit \u00e0 l\u2019avortement rendent souvent probl\u00e9matique la sant\u00e9 des femmes. Que fait-on des femmes qui subissent descente d\u2019organes et fistules \u00e0 cause des grossesses r\u00e9p\u00e9t\u00e9es? Quel est le sort des enfants qui perdent leur m\u00e8re morte de fatigue d\u2019enfanter. Cette sant\u00e9 qui n\u2019est pas seulement maternelle. On devrait plus s\u2019interroger sur ce qui arrive \u00e0 la femme, hors de cette p\u00e9riode de f\u00e9condit\u00e9. Quel est le vrai statut de la m\u00e9nopause&nbsp;? Quel est chemin pav\u00e9 de lourdes conditions et d\u2019emb\u00fbches qui m\u00e8ne au statut de Grande Royale?<\/p>\n\n\n\n<p>Il a fallu requalifier les actes de violences physiques, morales, symboliques et sexuelles autant qu\u2019obst\u00e9trico-gyn\u00e9cologiques, etc. Se souvient-on encore du cas Doki Niasse, qui a fait marcher des centaines de femmes dans les rues de Kaolack et Dakar&nbsp;? \u00c0 cette occasion, les femmes et leurs mouvements (f\u00e9ministes ou non) ont \u00e9t\u00e9 accus\u00e9es de remettre en question le droit du mari \u00e0 battre sa femme que l\u2019on disait autoris\u00e9 par la tradition et l\u2019islam. N\u2019est-il pas temps de penser les femmes en termes de droits sur la base d\u2019un contrat social qui ne d\u00e9pende pas de textes religieux, mais d\u2019un contrat n\u00e9goci\u00e9, arrach\u00e9 sur la base de principes contemporains de justice et de libert\u00e9&nbsp;? Le code de la famille se d\u00e9bat encore dans ses principes religieux. On a \u00e9chapp\u00e9, au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, \u00e0 un retour l\u00e9gal de la Sharia propos\u00e9 par le CIRCOFS, d\u00e9laissant le code actuel aux non-musulmans.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">En conclusion<\/h2>\n\n\n\n<p>Les femmes sont prises au pi\u00e8ge entre les pr\u00e9jug\u00e9s ordinaires des communaut\u00e9s \u00e0 leur \u00e9gard, les argumentaires religieux de soumission, les d\u00e9cisions et attitudes paradoxales du politique, l\u00e9gitim\u00e9s au nom de la culture et de la religion. Elles doivent faire face \u00e0 leurs d\u00e9fis. Des droits &nbsp;\u00e0 plus d\u2019\u00e9galit\u00e9 et de justice sociale acquis de haute lutte au niveau local, national et international par le mouvement des femmes sont comme des esp\u00e8ces en danger, car subvertis par la remont\u00e9e des fondamentalismes d\u2019ordres divers. Aucune r\u00e9volution culturelle, aucun retour aux sources ou \u00e0 l\u2019authenticit\u00e9 ethnique, religieuse ou nationale revendiqu\u00e9s par les groupes qui s\u2019en r\u00e9clament ne sauraient l\u00e9gitimer la persistance, impr\u00e9gn\u00e9e d\u2019id\u00e9alisation, de valeurs dites traditionnelles ou ancestrales, porteuses de graves &nbsp;discriminations et d\u2019in\u00e9galit\u00e9s. C\u2019est un immense d\u00e9fi pour les femmes qui ont ent\u00e9rin\u00e9 culturellement et religieusement le discours patriarcal ou celui de la domination masculine, de les remettre en question. C\u2019est une t\u00e2che immense pour les f\u00e9ministes de les en sortir pour transformer notre monde d\u2019in\u00e9galit\u00e9s et de transformer le regard et le discours masculin qui dominent la sc\u00e8ne politique, pour comprendre et porter les mutations n\u00e9cessaires en cours au S\u00e9n\u00e9gal, en Afrique et dans le monde.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>* De la conf\u00e9rence prononc\u00e9e en janvier 2023, au Mus\u00e9e Henriette Bathily, par Mme Fatou Sow, Sociologue CNRS, \u00e0 l\u2019occasion du lancement du R\u00e9seau des f\u00e9ministes du S\u00e9n\u00e9gal, nous proposons une synth\u00e8se \u00e0 nos lectrices, \u00e0 nos lecteurs,&nbsp; en ce 8mars, Journ\u00e9e internationale de la femme.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\">\n<li>SCOFI est le programme de scolarisation des filles, cr\u00e9\u00e9 au S\u00e9n\u00e9gal en 1994<\/li>\n<\/ol>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\" start=\"2\">\n<li>CIRCOFS : Comit\u00e9 islamique pour la r\u00e9forme du Code de la famille au S\u00e9n\u00e9gal, cr\u00e9\u00e9 en 1996 qui a voulu supprimer le code de la famille pour mettre la Sharia. M\u00b0 Mbaye Niang, avocat, en \u00e9tait le pr\u00e9sident.<\/li>\n<\/ol>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous ne pouvons pas nous pr\u00e9tendre f\u00e9ministe, si nous n\u2019en connaissons pas les principes et les r\u00e8gles, si nous les<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":8237,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[21],"tags":[],"class_list":["post-8236","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-societe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8236","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=8236"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8236\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8238,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8236\/revisions\/8238"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/8237"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=8236"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=8236"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=8236"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}