{"id":76177,"date":"2026-07-27T09:53:14","date_gmt":"2026-07-27T09:53:14","guid":{"rendered":"https:\/\/dekkbi.com\/?p=76177"},"modified":"2026-07-27T10:27:27","modified_gmt":"2026-07-27T10:27:27","slug":"76177","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/dekkbi.com\/?p=76177","title":{"rendered":"Reportage \u2013 Raret\u00e9 du poisson : Mbour au quai sec"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Sous la fum\u00e9e vacillante des ateliers de s\u00e9chage de Mballing et le long des pirogues immobiles du quai de Mbour, une ombre s\u2019\u00e9tend sur la Petite-C\u00f4te s\u00e9n\u00e9galaise. Autrefois abondant, d\u00e9mocratique et omnipr\u00e9sent, le poisson glisse inexorablement vers le rang de denr\u00e9e inaccessible, \u00e9touff\u00e9 par une surp\u00eache industrielle vorace, la prolif\u00e9ration contest\u00e9e des usines de farine et les failles de la r\u00e9gulation \u00e9tatique. Face \u00e0 cette ressource qui se rar\u00e9fie et aux co\u00fbts d\u2019exploitation qui explosent pour les artisans p\u00eacheurs, c\u2019est toute une cha\u00eene humaine qui vacille. Au premier rang des victimes, les femmes transformatrices voient leur autonomie financi\u00e8re s\u2019effondrer, mena\u00e7ant directement l\u2019\u00e9quilibre des foyers, la scolarit\u00e9 des enfants et la pr\u00e9sence du traditionnel \u00abThi\u00e9bou Di\u00e8ne\u00bb dans l\u2019assiette populaire. Entre quais d\u00e9serts et prix vertigineux sur la Petite-C\u00f4te, l\u2019aliment de base des S\u00e9n\u00e9galais glisse inexorablement vers le rang de produit de luxe. Plong\u00e9e au c\u0153ur d\u2019un drame social, \u00e9cologique et politique au plus pr\u00e8s de ceux qui font et vivent la mer.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Par Alioune Badara CISS \u2013&nbsp;<\/strong>Sur la plage de Mbour, l\u2019\u00e9cume s\u2019\u00e9crase sur une enfilade de pirogues color\u00e9es, immobiles, ramen\u00e9es trop t\u00f4t sur le sable chaud. Les moteurs hors-bords se taisent et l\u2019odeur caract\u00e9ristique de la mar\u00e9e forte se fait \u00e9trangement discr\u00e8te. Le constat est sans appel sur les sites de d\u00e9barquement et les \u00e9tals de la Petite-C\u00f4te : le poisson, jadis pilier prot\u00e9ique accessible et d\u00e9mocratique de la table s\u00e9n\u00e9galaise, glisse inexorablement vers le statut de denr\u00e9e de grand luxe. Jour apr\u00e8s jour, la crise s\u2019enracine, asphyxiant le pouvoir d\u2019achat. Les volumes d\u00e9barqu\u00e9s fondent \u00e0 vue d\u2019\u0153il, tandis que les prix s\u2019envolent, plongeant les m\u00e9nages les plus modestes dans une pr\u00e9carit\u00e9 alimentaire in\u00e9dite. Cette situation frappe de plein fouet l\u2019ensemble de la cha\u00eene de valeur locale. \u00abLes d\u00e9barquements diminuent de jour en jour, certaines esp\u00e8ces autrefois abondantes se font rares, et les femmes transformatrices comme les mareyeurs \u00e9prouvent \u00e9norm\u00e9ment de difficult\u00e9s \u00e0 s\u2019approvisionner\u00bb, s\u2019inqui\u00e8te Ibrahima Niang, pr\u00e9sident du Conseil local de p\u00eache artisanale (Clpa) de Sindia. Face \u00e0 des tarifs prohibitifs et des revenus qui stagnent, de nombreuses familles sont contraintes de r\u00e9duire leur consommation ou de se rabattre sur des produits de moindre qualit\u00e9.<br>Au-del\u00e0 des seules variations climatiques, la m\u00e9canique inflationniste s\u2019explique par une augmentation spectaculaire des charges logistiques. Le carburant, la glace, l\u2019entretien des moteurs et le renouvellement des \u00e9quipements exigent d\u00e9sormais des investissements lourds. \u00abQuand les captures diminuent alors que les d\u00e9penses augmentent, le prix du poisson sur les march\u00e9s suit automatiquement cette hausse\u00bb, pr\u00e9cise M. Niang. Cette r\u00e9alit\u00e9 \u00e9conomique pousse les p\u00eacheurs artisans \u00e0 s\u2019aventurer toujours plus loin en haute mer, ce qui d\u00e9multiplie le temps de navigation et la consommation de carburant, augmentant par ricochet le co\u00fbt de revient.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Surexploitation et menaces sur le \u00abThi\u00e9bou Di\u00e8ne\u00bb<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Selon les professionnels du secteur, cette p\u00e9nurie chronique n\u2019est pas fortuite, mais r\u00e9sulte d\u2019une pression anthropique disproportionn\u00e9e. M. Niang pointe du doigt une convergence de facteurs destructeurs : une surexploitation flagrante des stocks halieutiques, la pression excessive de la p\u00eache industrielle et la persistance d\u00e9vastatrice de la p\u00eache Illicite, non d\u00e9clar\u00e9e et non r\u00e9glement\u00e9e (Inn), coupl\u00e9e \u00e0 la destruction des nurseries. En vertu de la loi n\u00b02015-18 portant Code de la p\u00eache maritime, le Clpa de Sindia s\u2019active aux c\u00f4t\u00e9s des communaut\u00e9s pour mettre en \u0153uvre des mesures de gestion concert\u00e9e : sensibilisation sur le respect des tailles minimales de capture, protection des juv\u00e9niles, lutte contre les pratiques destructrices et appui aux p\u00e9riodes de repos biologique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si la trajectoire actuelle n\u2019est pas vigoureusement corrig\u00e9e, le traditionnel \u00abThi\u00e9bou Di\u00e8ne\u00bb (riz au poisson), c\u0153ur de l\u2019identit\u00e9 culturelle et nutritionnelle du pays, risquerait de devenir un lointain souvenir. Face \u00e0 ce p\u00e9ril, le pr\u00e9sident du Clpa de Sindia lance un appel pressant : \u00abLe poisson ne doit pas devenir un produit de luxe au S\u00e9n\u00e9gal. La pr\u00e9servation des ressources halieutiques n\u2019est pas seulement une question \u00e9conomique ; c\u2019est une question de souverainet\u00e9 alimentaire, d\u2019emplois et de stabilit\u00e9 sociale. Sauver la p\u00eache artisanale aujourd\u2019hui, c\u2019est garantir demain que chaque m\u00e9nage s\u00e9n\u00e9galais puisse encore mettre du poisson dans son assiette.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>L\u2019analyse sans concession des d\u00e9faillances de l\u2019Etat<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour comprendre les racines profondes de ce marasme, Gaoussou Gu\u00e8ye, pr\u00e9sident de l\u2019Aprapam (Association pour la promotion et la responsabilisation des acteurs de la p\u00eache artisanale), livre un diagnostic sans langue de bois. Selon lui, cette crise est la convergence de perturbations climatiques majeures et de d\u00e9faillances politiques profondes. Le r\u00e9chauffement et l\u2019acidification des eaux modifient l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me, entra\u00eenant une baisse drastique des nutriments essentiels (plancton, herbiers, coraux). En cons\u00e9quence, les esp\u00e8ces p\u00e9lagiques c\u00f4ti\u00e8res fuient vers les eaux plus fra\u00eeches du Nord, notamment vers le Maroc.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais les choix de gestion humaine aggravent structurellement le ph\u00e9nom\u00e8ne. M. Gu\u00e8ye pointe du doigt la surcapacit\u00e9 \u00e9vidente de la flotte artisanale. \u00abCette surcapacit\u00e9 g\u00e9n\u00e8re une pression excessive sur les stocks p\u00e9lagiques, favorise le recours \u00e0 des engins non r\u00e9glementaires et la capture d\u2019esp\u00e8ces juv\u00e9niles, compromettant ainsi la durabilit\u00e9 des ressources\u00bb, alerte le pr\u00e9sident de l\u2019Aprapam. Ce diagnostic met en lumi\u00e8re les faiblesses du syst\u00e8me de Suivi, contr\u00f4le et surveillance (Scs) de l\u2019Etat, asphyxi\u00e9 par un manque de moyens.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Farine de poisson et pavillons de complaisance : l\u2019absurde \u00e9quation<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pendant que les m\u00e9nages peinent \u00e0 garnir la marmite familiale, la prolif\u00e9ration des usines de farine et d\u2019huile de poisson suscite une profonde indignation. Ces unit\u00e9s industrielles ach\u00e8tent massivement les sardinelles et les juv\u00e9niles pour les broyer, au d\u00e9triment de la consommation humaine. Le pr\u00e9sident de l\u2019Aprapam d\u00e9nonce avec vigueur cette d\u00e9rive : \u00abLa prolif\u00e9ration de ces unit\u00e9s industrielles traduit un manque de volont\u00e9 de l\u2019Etat \u00e0 organiser et rationaliser cette fili\u00e8re, en d\u00e9pit des alertes r\u00e9p\u00e9t\u00e9es des acteurs de la p\u00eache artisanale. Ces usines exercent une pression consid\u00e9rable sur les stocks p\u00e9lagiques, sardinelles et juv\u00e9niles au premier chef, tout en g\u00e9n\u00e9rant des nuisances environnementales, olfactives et sanitaires, pour un impact \u00e9conomique limit\u00e9 : peu d\u2019emplois cr\u00e9\u00e9s, production int\u00e9gralement export\u00e9e.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Plus aberrant encore : la mati\u00e8re premi\u00e8re \u00e9tant captur\u00e9e par des professionnels b\u00e9n\u00e9ficiant d\u2019aides publiques, \u00able S\u00e9n\u00e9gal subventionne de facto les pays importateurs\u00bb, s\u2019insurge le leader associatif. Si l\u2019Aprapam ne s\u2019oppose pas aux exportations de haute valeur (poulpes, crevettes, thon) vers l\u2019Europe ou l\u2019Asie, elle exige l\u2019instauration imm\u00e9diate de quotas d\u2019exportation stricts sur les esp\u00e8ces p\u00e9lagiques. Parall\u00e8lement, le pillage persiste sous des formes opaques. Des ressortissants nationaux contournent la loi en cr\u00e9ant des soci\u00e9t\u00e9s mixtes avec des partenaires \u00e9trangers dont les pays ne sont pas li\u00e9s au S\u00e9n\u00e9gal par des accords de p\u00eache. Ces structures fictives exportent la quasi-totalit\u00e9 de leur production, ass\u00e9chant les march\u00e9s int\u00e9rieurs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Interpell\u00e9 sur la responsabilit\u00e9 des p\u00eacheurs artisans (filets interdits, non-respect des tailles), Gaoussou Gu\u00e8ye rappelle que si l\u2019Aprapam sensibilise sans rel\u00e2che depuis 2010, la p\u00e9dagogie ne saurait remplacer la loi : \u00abLe non-respect de la r\u00e9glementation rel\u00e8ve en derni\u00e8re instance de la responsabilit\u00e9 individuelle. L\u2019Aprapam ne dispose d\u2019aucun pouvoir de contrainte. Il appartient \u00e0 l\u2019Etat d\u2019assurer la police des p\u00eaches.\u00bb<br><strong>abciss@lequotidien.sn<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sous la fum\u00e9e vacillante des ateliers de s\u00e9chage de Mballing et le long des pirogues immobiles du quai de Mbour,<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":76029,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[26],"tags":[],"class_list":["post-76177","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-fait-divers"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/76177","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=76177"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/76177\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":76190,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/76177\/revisions\/76190"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/76029"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=76177"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=76177"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=76177"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}