{"id":74066,"date":"2026-06-18T09:48:48","date_gmt":"2026-06-18T09:48:48","guid":{"rendered":"https:\/\/dekkbi.com\/?p=74066"},"modified":"2026-06-18T09:48:49","modified_gmt":"2026-06-18T09:48:49","slug":"contribution-dakar-ne-se-noie-pas-par-hasard-paul-sedar-ndiaye","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/dekkbi.com\/?p=74066","title":{"rendered":"[ Contribution] : \u200bDakar ne se noie pas par hasard ( Paul Sedar Ndiaye)"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chaque hivernage, certaines zones de Pikine, Gu\u00e9diawaye ou des Parcelles Assainies disparaissent sous les eaux. On accuse une \u00ab urbanisation incontr\u00f4l\u00e9e \u00bb. Pourtant, les plans d\u2019urbanisme de la capitale interdisaient d\u00e9j\u00e0 d\u2019y b\u00e2tir en 1946. Derri\u00e8re le d\u00e9sordre apparent, il y a surtout une longue suite de d\u00e9cisions.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le 15 ao\u00fbt 2025, de fortes pluies ont de nouveau plac\u00e9 des quartiers des Parcelles Assainies sous les eaux. Le surlendemain, le pr\u00e9sident Bassirou Diomaye Faye s\u2019est rendu sur place et a promis un plan d\u2019urgence sur cinq ans. Le m\u00eame sc\u00e9nario revient chaque ann\u00e9e. Les habitants \u00e9vacuent ; un responsable se d\u00e9place ; une aide d\u2019urgence est annonc\u00e9e. L\u2019hivernage suivant ram\u00e8ne les m\u00eames images. Le pays a pourtant investi des milliards de francs CFA dans l\u2019assainissement depuis plus de dix ans.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le coupable d\u00e9sign\u00e9 est presque toujours le m\u00eame, l\u2019\u00ab urbanisation incontr\u00f4l\u00e9e \u00bb. Le terme est commode parce qu\u2019il sugg\u00e8re un accident, une croissance trop rapide qui aurait submerg\u00e9 une ville sans d\u00e9fense. La r\u00e9alit\u00e9 est moins flatteuse pour ceux qui ont am\u00e9nag\u00e9 la capitale. L\u2019eau qui envahit Pikine chaque mois d\u2019ao\u00fbt ne fait que reprendre un chemin qu\u2019elle a toujours suivi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Une ville b\u00e2tie sur ses propres zones humides<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dakar occupe la presqu\u2019\u00eele du Cap-Vert, dans la zone \u00e9cologique des Niayes, un chapelet de d\u00e9pressions humides qui longent la c\u00f4te. Les urbanistes coloniaux connaissaient bien la nature de ces terres, impropres \u00e0 l\u2019habitat. Les trois plans directeurs successifs de l\u2019agglom\u00e9ration, en 1946, en 1961, puis en 1967, ont tous class\u00e9 les Niayes en zones non aedificandi, c\u2019est-\u00e0-dire interdites \u00e0 la construction.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est pourtant le d\u00e9partement de Pikine, principal site des Niayes, que les autorit\u00e9s ont retenu comme pierre angulaire de l\u2019extension urbaine. Le sol o\u00f9 vivent aujourd\u2019hui des millions de Dakarois \u00e9tait donc, d\u00e8s l\u2019origine, class\u00e9 inconstructible.<br>Le climat a transform\u00e9 cette interdiction rest\u00e9e th\u00e9orique en probl\u00e8me sanitaire. La grande s\u00e9cheresse sah\u00e9lienne des ann\u00e9es 1970 a fait reculer la pluviom\u00e9trie d\u2019environ 35 % entre les p\u00e9riodes 1950-1965 et 1970-1995. Elle a ass\u00e9ch\u00e9 les Niayes et, dans le m\u00eame temps, pouss\u00e9 vers la capitale des familles rurales venues chercher de quoi vivre. Ces nouveaux arrivants ont trouv\u00e9 aux portes de Dakar des terres humides ass\u00e9ch\u00e9es et bon march\u00e9. Ils s\u2019y sont install\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pendant une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, la situation est rest\u00e9e stable. Les mar\u00e9cages \u00e9taient secs et personne ne s\u2019en inqui\u00e9tait. Autour de l\u2019an 2000, les pluies sont revenues vers des niveaux plus habituels et la nappe phr\u00e9atique est remont\u00e9e, d\u2019autant qu\u2019on avait cess\u00e9 de la pomper pour l\u2019eau potable, faute d\u2019une qualit\u00e9 suffisante. L\u2019eau a retrouv\u00e9 son lit, d\u00e9sormais occup\u00e9 par des centaines de milliers de personnes. L\u2019inondation d\u2019ao\u00fbt 2012, l\u2019une des plus d\u00e9vastatrices de l\u2019histoire de la ville, a lanc\u00e9 un cycle de catastrophes naturelles qui se r\u00e9p\u00e8te chaque saison des pluies.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces inondations ne sont pas une catastrophe venue de nulle part. Une zone humide reprend possession d\u2019un terrain qu\u2019on lui avait pris, et que l\u2019administration elle-m\u00eame jugeait impropre \u00e0 l\u2019habitat.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Les habitants, eux, sont pr\u00eats \u00e0 partir<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On pr\u00e9sente souvent les sinistr\u00e9s comme des occupants ill\u00e9gaux, accroch\u00e9s \u00e0 des maisons qu\u2019ils n\u2019auraient jamais d\u00fb construire. Une enqu\u00eate men\u00e9e en 2025 aupr\u00e8s de 732 habitants de la banlieue dakaroise donne une autre image. Pour eux, les inondations tiennent d\u2019abord \u00e0 la remont\u00e9e de la nappe (56,5 % des r\u00e9ponses), puis \u00e0 l\u2019insuffisance de l\u2019assainissement (41,8 %) et \u00e0 l\u2019occupation des zones humides (32,8 %). Surtout, 77 % se disent pr\u00eats \u00e0 un relogement ou \u00e0 une indemnisation pour lib\u00e9rer les emprises inondables.<br>Le r\u00e9sultat m\u00e9rite qu\u2019on s\u2019y arr\u00eate. Une majorit\u00e9 de ceux que l\u2019on accuse d\u2019occuper les zones \u00e0 risque accepteraient de partir si on leur en donnait les moyens. Le v\u00e9ritable obstacle est ailleurs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si les plans existent depuis 1946 et si les habitants se disent pr\u00eats \u00e0 c\u00e9der le terrain, pourquoi Dakar continue-t-elle de se noyer ? Parce que les appliquer oblige \u00e0 d\u00e9faire des situations que l\u2019\u00c9tat a lui-m\u00eame cr\u00e9\u00e9es, puis \u00e0 composer avec les int\u00e9r\u00eats qui se sont install\u00e9s dessus. Pour lib\u00e9rer des terres, il faut exproprier, indemniser et reloger les occupants. Ces op\u00e9rations sont lourdes financi\u00e8rement et politiquement. Longtemps, la r\u00e9ponse s\u2019est limit\u00e9e \u00e0 d\u00e9ployer des motopompes pendant l\u2019hivernage, sans toucher \u00e0 l\u2019installation des familles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le d\u00e9cret du 16 juillet 2025 prend l\u00e0 tout son sens. Le texte d\u00e9clare d\u2019utilit\u00e9 publique la pr\u00e9servation des voies d\u2019eau naturelles et accorde \u00e0 l\u2019\u00c9tat un d\u00e9lai de trois ans pour exproprier les terrains priv\u00e9s qui les obstruent. Il offre enfin le moyen d\u2019appliquer ce que le plan de 1946 prescrivait d\u00e9j\u00e0, pr\u00e8s de quatre-vingts ans plus t\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019autre r\u00e9ponse de l\u2019\u00c9tat a consist\u00e9 \u00e0 construire ailleurs. La ville nouvelle de Diamniadio, \u00e0 une trentaine de kilom\u00e8tres \u00e0 l\u2019Est, pr\u00e8s de l\u2019a\u00e9roport, devait d\u00e9sengorger la capitale. Le recensement de 2023 y d\u00e9nombrait moins de 48 000 habitants. Les installations restent rares, car Dakar conserve l\u2019essentiel des emplois et des services. B\u00e2tir une ville neuve ne d\u00e9place pas l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique.<br>Les pouvoirs publics ne sont pas pour autant inactifs. Le Programme de gestion des eaux pluviales (PROGEP) a construit 46 000 m\u00e8tres de r\u00e9seaux de drainage et 30 km de voiries dans 8 communes, au b\u00e9n\u00e9fice de 150 000 personnes, avec un recul mesur\u00e9 des maladies hydriques. La strat\u00e9gie nationale de d\u00e9veloppement 2025-2029 place l\u2019assainissement parmi ses priorit\u00e9s, et un programme national de pr\u00e9vention des inondations \u00e0 l\u2019horizon 2035 est en pr\u00e9paration, soutenu par l\u2019Agence fran\u00e7aise de d\u00e9veloppement et le Fonds vert pour le climat.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le facteur climatique est r\u00e9el. Les pluies sont plus intenses qu\u2019autrefois, et m\u00eame des villes bien \u00e9quip\u00e9es d\u00e9bordent d\u00e9sormais. Sur ce point, le pr\u00e9sident a raison. Mais le climat n\u2019explique que le d\u00e9clenchement des crues. Il ne dit pas pourquoi ce sont toujours les m\u00eames quartiers qui sombrent. La pluie tombe sur toute la presqu\u2019\u00eele ; seuls s\u2019y noient ceux qui sont install\u00e9s dans les anciennes zones humides. La cause tient \u00e0 l\u2019histoire de l\u2019occupation des sols.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La vraie question pos\u00e9e au nouveau r\u00e9gime n\u2019est donc pas de savoir s\u2019il a un plan. Le S\u00e9n\u00e9gal dispose de plans d\u2019urbanisme depuis 1946 et consacre des milliards de francs CFA \u00e0 la lutte contre les inondations depuis plus de dix ans. L\u2019enjeu r\u00e9el est autre. Il s\u2019agit d\u2019assumer la t\u00e2che ingrate et impopulaire que chaque plan supposait sans jamais l\u2019imposer, garder d\u00e9gag\u00e9s les chemins de l\u2019eau et accompagner le d\u00e9part de ceux qui les occupent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une majorit\u00e9 des habitants concern\u00e9s se disent pr\u00eats \u00e0 c\u00e9der leurs terrains. L\u2019\u00c9tat doit maintenant tenir sa part. Tant que les plans d\u2019urbanisme, m\u00eame les plus anciens, resteront sans application, Dakar continuera de se noyer.<br>Et d\u00e9j\u00e0, l\u2019hivernage approche. Faute de d\u00e9cision ferme, il ne reste aux familles des quartiers bas qu\u2019\u00e0 prier pour que la pluie les \u00e9pargne cette ann\u00e9e. Car, en l\u2019\u00e9tat actuel, c\u2019est uniquement de Dieu qu\u2019on attend le salut. Puisse-t-il nous l\u2019accorder.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Paul Sedar Ndiaye, Ecrivain, Enseignant-Chercheur<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chaque hivernage, certaines zones de Pikine, Gu\u00e9diawaye ou des Parcelles Assainies disparaissent sous les eaux. 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