{"id":73072,"date":"2026-06-03T09:34:55","date_gmt":"2026-06-03T09:34:55","guid":{"rendered":"https:\/\/dekkbi.com\/?p=73072"},"modified":"2026-06-03T09:34:56","modified_gmt":"2026-06-03T09:34:56","slug":"quand-les-vendeurs-de-miracles-prosperent-sur-la-detresse-humaine-1-5","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/dekkbi.com\/?p=73072","title":{"rendered":"Quand les vendeurs de miracles prosp\u00e8rent sur la d\u00e9tresse humaine (1\/5)"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Ils promettent la richesse \u00e0 des chauffeurs ruin\u00e9s, le mariage \u00e0 des femmes d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es, des visas \u00e0 des jeunes sans avenir, la gu\u00e9rison \u00e0 des malades abandonn\u00e9s par les h\u00f4pitaux. Dans les quartiers populaires de Dakar, une \u00e9conomie souterraine prosp\u00e8re autour des faux marabouts et proph\u00e8tes. Derri\u00e8re les encens, les cauris, les bains mystiques et les versets r\u00e9cit\u00e9s \u00e0 voix basse, se cache parfois une m\u00e9canique redoutable de manipulation mentale. Cette enqu\u00eate est une plong\u00e9e dans cet univers opaque o\u00f9 se m\u00e9langent croyances, pauvret\u00e9, solitude et business de l\u2019illusion.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il est un peu plus de 14 heures, vendredi 8 mai 2026, \u00e0 Grand-Yoff. Au bout d\u2019un chemin caboss\u00e9, le soleil \u00e9claire faiblement une concession enferm\u00e9e derri\u00e8re un portail m\u00e9tallique. Une odeur lourde d\u2019encens flotte dans l\u2019air humide. Cinq femmes et un jeune homme, assis sur des nattes, patientent en silence. Certains serrent contre eux des photos pli\u00e9es, d\u2019autres des bouteilles d\u2019eau min\u00e9rale ou de petits sachets noirs nou\u00e9s avec du fil rouge.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, A. D re\u00e7oit. Grand boubou blanc amidonn\u00e9, barbe soigneusement teint\u00e9e au henn\u00e9, doigts charg\u00e9s de bagues \u00e9paisses. Chapelet \u00e0 la main, il parle peu. Laisse surtout les silences travailler. Sur les murs, des versets coraniques soigneusement calligraphi\u00e9s. \u00c0 m\u00eame le sol, une multitude de feuilles noircies d\u2019\u00e9critures arabes, dispos\u00e9es en d\u00e9sordre. Dans un coin, un ventilateur agonise sous la chaleur. \u00ab\u2009Il voit des choses\u2009\u00bb, murmure A\u00efssatou (nom d\u2019emprunt), 34 ans, \u00e0 l\u2019entr\u00e9e avant de baisser imm\u00e9diatement les yeux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans ce pays o\u00f9 le spirituel habite encore profond\u00e9ment les imaginaires, certains hommes ont compris qu\u2019il existait un march\u00e9 immense : celui de la peur, de l\u2019espoir et du d\u00e9sespoir. A\u00efssatou habite Grand-Yoff. Deux jours apr\u00e8s sa consultation, elle nous re\u00e7oit dans son domicile et accepte de parler \u00e0 condition que son pr\u00e9nom soit modifi\u00e9. V\u00eatue d\u2019un ensemble taille basse aux couleurs sobres, elle d\u00e9gage une \u00e9l\u00e9gance fragile, que trahit cependant l\u2019agitation f\u00e9brile de ses doigts crisp\u00e9s sur la lani\u00e8re de son sac. \u00c0 mesure que les confidences s\u2019\u00e9chappent, sa voix vacille, se brise parfois, tandis que ses paupi\u00e8res s\u2019abaissent. Elle \u00e9vite en r\u00e9alit\u00e9 le poids du jugement. Dans ses silences prolong\u00e9s flotte l\u2019\u00e9paisseur d\u2019un naufrage intime, celui d\u2019une femme qui mesure, avec une lucidit\u00e9 d\u00e9sormais cruelle, l\u2019ampleur de l\u2019emprise dans laquelle elle s\u2019est laiss\u00e9e engloutir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Voix basse, regard constamment tourn\u00e9 vers la porte, elle sort lentement une enveloppe en papier kraft de son sac. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, des bouts de tissus tach\u00e9s de safran et plusieurs petits cadenas rouill\u00e9s. \u00ab\u2009La premi\u00e8re fois, quand je suis partie le voir, je venais de divorcer. Je ne dormais plus. Je faisais des crises d\u2019angoisse et une amie m\u2019a parl\u00e9 de lui\u2009\u00bb, confie-t-elle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le \u00ab\u2009guide\u2009\u00bb la re\u00e7oit une premi\u00e8re fois gratuitement. Technique classique : installer la confiance avant la d\u00e9pendance. \u00ab\u2009Il m\u2019a regard\u00e9e quelques secondes avant de dire : \u00ab\u2009Toi, quelqu\u2019un a ferm\u00e9 ta chance.\u2009\u00bb A\u00efssatou s\u2019effondre imm\u00e9diatement. Comment savait-il\u2009? \u00ab\u2009En r\u00e9alit\u00e9, il n\u2019avait rien devin\u00e9\u2009\u00bb, dit un psychologue qui parle sous couvert de l\u2019anonymat. \u00c0 l\u2019en croire, il avait simplement utilis\u00e9 l\u2019une des techniques les plus connues de manipulation psychologique : l\u2019observation \u00e9motionnelle. Une femme fragile, anxieuse, venant consulter un marabout pour des probl\u00e8mes personnels, porte d\u00e9j\u00e0 sur son visage la confirmation de sa propre d\u00e9tresse. Mais, sur le moment, A\u00efssatou y voyait un pouvoir surnaturel. Les rendez-vous s\u2019encha\u00eenent. Bains nocturnes. Poulets \u00e0 sacrifier. Bougies \u00e0 acheter. Travaux mystiques \u00e0 financer. En six mois, elle a d\u00e9j\u00e0 d\u00e9pens\u00e9 plus de 1,8 million de FCfa.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Dans les entrailles du business mystique<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab\u2009\u00c0 chaque fois, il dit que le travail avance bien, mais qu\u2019il y a un blocage plus puissant\u2009\u00bb, confie la victime, entre sourire et regret. Puis viennent les demandes plus troubles : \u00ab\u2009Il a dit que pour casser le mauvais sort, il faut que je me purifie enti\u00e8rement.\u2009\u00bb Elle s\u2019interrompt. Long silence. Ses doigts tremblent autour du gobelet de caf\u00e9 devenu froid. \u00ab\u2009Je sais maintenant que c\u2019est de l\u2019arnaque, mais je n\u2019arrive plus \u00e0 arr\u00eater surtout apr\u00e8s tout l\u2019argent d\u00e9j\u00e0 vers\u00e9\u2009\u00bb, l\u00e2che la femme au teint clair, \u00e0 la silhouette longiligne, le regard fuyant sous un foulard maladroitement nou\u00e9. Assise au bord de sa chaise, les doigts crisp\u00e9s sur son sac, elle tente de contenir l\u2019\u00e9motion qui lui noue la gorge. En vain. Sa voix se brise, ses \u00e9paules tremblent, puis les larmes finissent par d\u00e9gouliner sur sa poitrine. Dans la capitale s\u00e9n\u00e9galaise, des pancartes d\u00e9bordent des murs : Retour affectif rapide. Richesse garantie. Protection contre les ennemis. Visa assur\u00e9. R\u00e9sultat en 7 jours. Le vocabulaire ressemble \u00e9trangement \u00e0 celui du marketing digital. Des num\u00e9ros WhatsApp apparaissent partout. Les faux marabouts ont quitt\u00e9 depuis longtemps les seules chambres obscures des quartiers populaires. Ils sont d\u00e9sormais sur TikTok, Facebook et Snapchat. Certains diffusent des vid\u00e9os en direct entour\u00e9s de fum\u00e9e, r\u00e9citant des versets sur fond de musique inqui\u00e9tante. D\u2019autres exhibent des liasses de billets ou des voitures de luxe pour convaincre. Dans une boutique de t\u00e9l\u00e9phonie transform\u00e9e en point de transfert d\u2019argent, un g\u00e9rant raconte anonymement : \u00ab\u2009Certains re\u00e7oivent des millions chaque semaine. Les clients envoient l\u2019argent depuis l\u2019Europe, les \u00c9tats-Unis, partout.\u2009\u00bb L\u2019homme d\u00e9signe discr\u00e8tement une maison \u00e0 l\u2019\u00e9tage sup\u00e9rieur. \u00ab\u2009L\u00e0-haut, il y a un marabout TikTok. Toute la journ\u00e9e, des gens montent.\u2009\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La jeune Virginie figure parmi les clients de ce jour. Depuis plus de 5 ans, elle souffre de troubles inexpliqu\u00e9s. \u00ab\u2009Certains gu\u00e9risseurs m\u2019ont dit que c\u2019\u00e9tait mystique tandis que d\u2019autres parlent de faru rab\u2009\u00bb, murmure-t-elle. Virginie, visiblement au bord du d\u00e9sarroi, peine \u00e0 soutenir le regard. Elle a d\u00e9j\u00e0 d\u00e9bours\u00e9 plus d\u2019un million de FCfa en consultations, encens et prescriptions spirituelles. Sans r\u00e9sultat tangible. Mais elle continue d\u2019y croire. Ou plut\u00f4t, dit-elle, n\u2019a plus d\u2019alternative apr\u00e8s avoir fait le tour des h\u00f4pitaux du pays. Mais ce march\u00e9 de l\u2019illusion ne s\u2019arr\u00eate pas aux fronti\u00e8res s\u00e9n\u00e9galaises. \u00c0 des milliers de kilom\u00e8tres de Dakar, jusque dans certaines villes europ\u00e9ennes, des victimes continuent de tomber dans les filets de faux marabouts qui, \u00e0 coups de pri\u00e8res, de promesses mystiques et de manipulations psychologiques, orchestrent une v\u00e9ritable emprise \u00e0 distance. Cette femme, install\u00e9e en Europe et qui pr\u00e9f\u00e8re garder l\u2019anonymat, pensait chercher du r\u00e9confort. Elle y laissera finalement pr\u00e8s de 1\u2009500 euros, soit environ un million de FCfa, engloutis dans ce qu\u2019elle d\u00e9crit aujourd\u2019hui comme une v\u00e9ritable emprise psychologique et financi\u00e8re exerc\u00e9e par un marabout bas\u00e9 au S\u00e9n\u00e9gal. \u00ab\u2009Au d\u00e9but, je croyais sinc\u00e8rement qu\u2019il voulait m\u2019aider\u2009\u00bb, confie-t-elle dans un souffle, encore marqu\u00e9e par cette exp\u00e9rience.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Une emprise sans fronti\u00e8res<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 cette p\u00e9riode, elle traverse une phase de grande fragilit\u00e9 \u00e9motionnelle. Difficult\u00e9s personnelles, anxi\u00e9t\u00e9 persistante, solitude : elle cherche des r\u00e9ponses, un soutien, une forme d\u2019apaisement. Le marabout entre alors progressivement dans sa vie, jusqu\u2019\u00e0 devenir une pr\u00e9sence quasi quotidienne. Tr\u00e8s vite, les demandes d\u2019argent commencent. D\u2019abord discr\u00e8tes. Puis de plus en plus insistantes. \u00ab\u2009Il me disait qu\u2019il fallait faire des sacrifices spirituels pour \u00e9loigner des dangers, d\u00e9bloquer ma situation ou emp\u00eacher que des choses graves ne m\u2019arrivent\u2009\u00bb, raconte-t-elle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chaque paiement semblait r\u00e9pondre \u00e0 une urgence invisible. \u00c0 chaque fois, l\u2019espoir renaissait. Mais derri\u00e8re les promesses de d\u00e9livrance, la peur s\u2019installe peu \u00e0 peu. \u00ab\u2009Il savait exactement comment me parler. Il utilisait mes angoisses et mes faiblesses pour me pousser \u00e0 payer davantage\u2009\u00bb, dit-elle aujourd\u2019hui avec une lucidit\u00e9 douloureuse. Les virements s\u2019accumulent alors progressivement jusqu\u2019\u00e0 atteindre 1\u2009500 euros. Une somme envoy\u00e9e sous pression psychologique, entre culpabilit\u00e9, peur et attente d\u2019un changement qui ne viendra jamais. Pendant longtemps, elle ne r\u00e9alise pas qu\u2019elle vit sous emprise.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le d\u00e9clic viendra gr\u00e2ce \u00e0 des proches, puis \u00e0 l\u2019accompagnement de professionnels de la sant\u00e9 mentale. \u00ab\u2009J\u2019ai compris qu\u2019une vraie aide ne fonctionne ni avec la peur ni avec des demandes r\u00e9p\u00e9t\u00e9es d\u2019argent\u2009\u00bb, explique-t-elle. La reconstruction, elle, prendra du temps. \u00ab\u2009C\u2019est surtout quand mon \u00e9tat psychologique a commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019am\u00e9liorer que j\u2019ai retrouv\u00e9 la force de lui tenir t\u00eate\u2009\u00bb, souffle-t-elle. Assez lucide, finalement, pour exiger le remboursement de son argent sinon une plainte suivrait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais de ce pactole englouti dans les promesses mystiques, elle ne r\u00e9cup\u00e9rera que 500 euros (325\u2009000 FCfa) au cours de son s\u00e9jour au S\u00e9n\u00e9gal. \u00ab\u2009Il m\u2019a remis l\u2019argent dans une enveloppe remplie de versets coraniques, en me mena\u00e7ant que si j\u2019utilisais cet argent, je mourrais\u2009\u00bb, raconte-t-elle d\u00e9sormais dans un rire nerveux.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Le dernier guichet de l\u2019espoir<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le plus inqui\u00e9tant reste peut-\u00eatre la sophistication progressive des m\u00e9thodes. Certains utilisent d\u00e9sormais des notions de psychologie populaire, des techniques proches du coaching \u00e9motionnel ou m\u00eame des m\u00e9thodes d\u2019influence inspir\u00e9es des r\u00e9seaux sociaux. Cr\u00e9er la peur. Isoler la victime. Installer une d\u00e9pendance. Faire croire \u00e0 une exclusivit\u00e9 spirituelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le m\u00e9canisme ressemble parfois \u00e0 celui des sectes. Pour comprendre ce ph\u00e9nom\u00e8ne, nous rencontrons un sociologue dans son bureau encombr\u00e9 de livres. Il retire lentement ses lunettes avant de parler : \u00ab\u2009Beaucoup d\u2019analyses sont superficielles. On r\u00e9duit cela \u00e0 de la na\u00efvet\u00e9. Ce n\u2019est pas vrai. Ces faux marabouts prosp\u00e8rent parce qu\u2019ils r\u00e9pondent \u00e0 des d\u00e9tresses r\u00e9elles.\u2009\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pr S. K marque une pause. \u00ab\u2009Le ch\u00f4mage massif, les \u00e9checs migratoires, les pressions sociales autour du mariage, l\u2019effondrement psychologique silencieux de beaucoup de jeunes, entre autres, tout cela cr\u00e9e un terrain extr\u00eamement fertile.\u2009\u00bb D\u2019apr\u00e8s lui, le faux marabout devient parfois le dernier guichet de l\u2019espoir. \u00ab\u2009Quand l\u2019h\u00f4pital \u00e9choue. Quand la justice tra\u00eene. Quand la famille ne comprend plus. Quand le psychologue reste inaccessible ou tabou. Alors certains vont chercher des r\u00e9ponses dans l\u2019invisible\u2009\u00bb, \u00e9num\u00e8re-t-il, les mains occup\u00e9es \u00e0 jouer avec son stylo.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans un commissariat de Dakar, un policier habitu\u00e9 \u00e0 ces affaires soupire : \u00ab\u2009Le probl\u00e8me, c\u2019est que beaucoup de victimes retirent leur plainte. Par peur. Par honte. Ou parce qu\u2019elles continuent malgr\u00e9 tout \u00e0 croire aux pouvoirs du marabout.\u2009\u00bb \u00c0 l\u2019en croire, certaines victimes disent craindre des repr\u00e9sailles mystiques. D\u2019autres refusent simplement d\u2019admettre publiquement qu\u2019elles ont \u00e9t\u00e9 manipul\u00e9es pendant des mois ou des ann\u00e9es. \u00ab\u2009Il y a aussi des personnalit\u00e9s connues parmi les victimes : des commer\u00e7ants, des artistes, parfois m\u00eame des responsables politiques\u2009\u00bb, glisse une proche source judiciaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les faux marabouts, ajoute-t-il, ne ciblent pas uniquement les pauvres. Ils ciblent surtout les fragiles. Et la fragilit\u00e9 traverse toutes les classes sociales : \u00ab\u2009Le business de l\u2019espoir ne dort jamais. Parce qu\u2019au S\u00e9n\u00e9gal, comme ailleurs, tant que la mis\u00e8re, la solitude et les blessures invisibles survivront, des hommes continueront de transformer la d\u00e9tresse humaine en commerce mystique.\u2009\u00bb Pourtant, certains parviennent encore \u00e0 garder une distance lucide face \u00e0 ces mises en sc\u00e8ne mystiques. N. F., habitant de Ndiaganiao, en garde aujourd\u2019hui un souvenir amus\u00e9. \u00c9tudiant, il d\u00e9cide un jour de consulter un marabout de son quartier. Apr\u00e8s quelques pri\u00e8res, le guide religieux lui demande de tendre les mains. Le verdict prononc\u00e9 avec assurance tombe : ses mains seraient \u00ab\u2009souffl\u00e9es\u2009\u00bb. Selon le marabout, l\u2019argent ne pouvait jamais rester longtemps avec lui. Face \u00e0 cette r\u00e9v\u00e9lation mystique, le jeune philosophe peine \u00e0 garder son s\u00e9rieux. \u00ab\u2009Je lui ai simplement r\u00e9pondu que c\u2019est surtout parce que je d\u00e9pense beaucoup\u2009\u00bb, raconte-t-il, sourire aux l\u00e8vres.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>\u00ab\u2009All\u00e9luia\u2009! Le miracle est l\u00e0\u2009!\u2009\u00bb<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au S\u00e9n\u00e9gal, la religion occupe une place centrale dans la soci\u00e9t\u00e9. Dans ce pays majoritairement monoth\u00e9iste, les guides religieux b\u00e9n\u00e9ficient historiquement d\u2019un immense respect moral et social. Mais dans les interstices de cette confiance collective prosp\u00e8rent d\u00e9sormais des figures hybrides, transformant parfois la spiritualit\u00e9 en entreprise hautement lucrative.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le ph\u00e9nom\u00e8ne a explos\u00e9 avec les r\u00e9seaux sociaux. Sur TikTok, Facebook ou YouTube, certains diffusent quotidiennement des vid\u00e9os promettants : retour affectif imm\u00e9diat\u2009; r\u00e9ussite aux concours\u2009; richesse\u2009; gu\u00e9rison du cancer\u2009; protection contre les ennemis\u2009; obtention de visa\u2009; fertilit\u00e9\u2009; d\u00e9senvo\u00fbtement. Les vid\u00e9os cumulent parfois des centaines de milliers de vues. Le langage religieux devient un outil marketing. Les versets sacr\u00e9s, des arguments commerciaux. La vuln\u00e9rabilit\u00e9 humaine, une source de revenus. Dimanche, apr\u00e8s la messe, dans un quartier populaire de Dakar, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une salle \u00e9touffante, des dizaines de fid\u00e8les se l\u00e8vent brutalement. Certains pleurent. D\u2019autres tremblent, les bras tendus vers l\u2019estrade noy\u00e9e sous des lumi\u00e8res bleut\u00e9es. Au centre, un \u00ab\u2009gu\u00e9risseur spirituel\u2009\u00bb en costume ajust\u00e9 serre un micro sans fil. Derri\u00e8re lui, une musique monte lentement, calcul\u00e9e pour provoquer l\u2019\u00e9motion. \u00ab\u2009Dieu me montre quelqu\u2019un ici. Quelqu\u2019un qui souffre financi\u00e8rement\u2009\u00bb, dit-il avant de crier une pri\u00e8re. Et de poursuivre : \u00ab\u2009Dans la salle, je vois une jeune fille de teint noir qui a l\u2019esprit de serpent et un gar\u00e7on qui a l\u2019esprit de gorille. Vous ne pourrez pas r\u00e9sister. Vous ne tiendrez pas. Vous allez finir par tomber.\u2009\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les regards se croisent imm\u00e9diatement dans l\u2019assistance. Une femme \u00e9clate en sanglots. Un jeune homme ferme les yeux. Une jeune fille tombe \u00e0 m\u00eame le sol en priant. L\u2019appel : \u00ab\u2009Semez pour votre miracle. Ce soir, Dieu va ouvrir les portes\u2009!\u2009\u00bb C\u2019est de l\u2019argent qui est demand\u00e9, car pour sortir l\u2019esprit de serpent ou celui de gorille, \u00e0 la fin, il faut contribuer. Dans ce m\u00eame quartier, une fid\u00e8le A. M. D raconte. \u00ab\u2009Rien que pour avoir une bouteille d\u2019eau b\u00e9nite, je payais\u2009\u00bb, confie-t-elle sans mentionner le montant. Et d\u2019ajouter : \u00ab\u2009Il m\u2019avait dit : \u00ab Ton probl\u00e8me vient d\u2019un verrou spirituel. Quelqu\u2019un travaille contre toi. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Les clients du d\u00e9sespoir<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans les salles d\u2019attente de ces \u00ab guides spirituels \u00bb, les profils se ressemblent souvent. Femmes abandonn\u00e9es. Jeunes au ch\u00f4mage. Migrants recal\u00e9s. Hommes ruin\u00e9s. Malades chroniques. Personnes souffrant de d\u00e9pression ou d\u2019anxi\u00e9t\u00e9. \u00c0 Grand-Yoff, Mariama, 42 ans, raconte avoir vendu ses bijoux pour financer des travaux spirituels chez un marabout recommand\u00e9 par une amie : \u00ab Il disait qu\u2019un membre de ma famille avait enterr\u00e9 mystiquement ma r\u00e9ussite. \u00bb Pendant huit mois, elle paie consultations, sacrifices et bains nocturnes. Montant total : pr\u00e8s de 2 millions de FCfa : \u00ab \u00c0 chaque fois, il disait que le probl\u00e8me \u00e9tait plus profond que pr\u00e9vu. \u00bb Elle finit par comprendre qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 manipul\u00e9e lorsqu\u2019il commence \u00e0 exiger des sommes toujours plus importantes. Mais m\u00eame aujourd\u2019hui, elle h\u00e9site encore \u00e0 porter plainte : \u00ab J\u2019ai honte d\u2019\u00eatre aussi ridicule et d\u2019ailleurs, j\u2019ai vraiment peur. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans les quartiers populaires comme dans certains milieux plus ais\u00e9s, les r\u00e9cits de gu\u00e9risons mystiques circulent rapidement. Assis devant sa boutique \u00e0 Fass, Moussa, chauffeur de taxi d\u2019une quarantaine d\u2019ann\u00e9es, raconte son passage chez un marabout apr\u00e8s plusieurs mois d\u2019insomnies et d\u2019angoisses. \u00ab J\u2019avais tout essay\u00e9 : m\u00e9dicaments, pri\u00e8res, conseils de proches. Le marabout m\u2019a donn\u00e9 des bains et des versets \u00e0 r\u00e9citer pendant sept jours. Franchement, apr\u00e8s \u00e7a, je me suis senti l\u00e9ger. J\u2019ai recommenc\u00e9 \u00e0 dormir \u00bb, affirme-t-il. Pour lui, cette am\u00e9lioration reste une preuve de l\u2019efficacit\u00e9 du traitement spirituel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais d\u2019autres exp\u00e9riences racontent un sc\u00e9nario bien diff\u00e9rent. La veuve A\u00efssatou K. souffrait de douleurs chroniques et d\u2019un profond mal-\u00eatre apr\u00e8s une p\u00e9riode difficile. Sur recommandation de son fr\u00e8re, elle consulte \u00e0 son tour un gu\u00e9risseur. \u00ab Pendant une semaine, j\u2019\u00e9tais vraiment soulag\u00e9e. Je pensais \u00eatre enfin sortie du probl\u00e8me \u00bb, explique-t-elle. Encourag\u00e9e, elle multiplie alors les consultations et d\u00e9pense plusieurs centaines de milliers de FCfa en sacrifices, encens et protections.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais les douleurs reviennent brutalement. \u00ab J\u2019ai rechut\u00e9 encore plus fort. L\u00e0, j\u2019ai compris que j\u2019avais surtout besoin d\u2019un suivi m\u00e9dical et psychologique \u00bb, confie-t-elle aujourd\u2019hui avec recul.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le journaliste originaire de Casamance, L. Di\u00e9dhiou, \u00e9tablit d\u2019ailleurs une distinction nette entre les anciens gu\u00e9risseurs traditionnels et les nouveaux marchands du spirituel. \u00ab En Casamance o\u00f9 je suis originaire, je connais des vieux gu\u00e9risseurs qui ont une certaine assurance par rapport \u00e0 ce qu\u2019ils font. Tu consultes et tu vois toi-m\u00eame les r\u00e9sultats \u00bb, raconte-t-il.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>\u00ab J\u2019y ai cru jusqu\u2019\u00e0 la rechute \u00bb<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Selon lui, ces hommes appartiennent \u00e0 une autre \u00e9poque du sacr\u00e9, loin des logiques mercantiles contemporaines. \u00ab Ce sont des gens qui ne demandent pratiquement pas d\u2019argent. Loo am joxe (Ndlr : tu donnes ce que tu peux). Il n\u2019y a pas d\u2019exigence et, d\u2019habitude, \u00e7a ne d\u00e9passe pas 1000 francs. Pour certaines pratiques qui demandent du temps et parfois une somme plus importante, tu payes apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 satisfait. Et d\u2019ailleurs, tu es libre de venir payer ou pas \u00bb, explique-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans son r\u00e9cit, le gu\u00e9risseur traditionnel appara\u00eet moins comme un commer\u00e7ant que comme un d\u00e9positaire d\u2019un savoir ancestral mis au service de la communaut\u00e9. \u00ab Le travail de ces vieux n\u2019est pas pour se remplir les poches. Ils aident la soci\u00e9t\u00e9 avec le savoir que Dieu leur a donn\u00e9. C\u2019est comme des missionnaires \u00bb, insiste-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce t\u00e9moignage est corrobor\u00e9 par A. D, un vieil homme vivant dans un village du d\u00e9partement de Mbour. Chez lui aussi, le rapport \u00e0 l\u2019argent reste secondaire. \u00ab Chez nous, tous les vieux qui font un travail s\u00e9rieux ne demandent rien. Parfois, pour ne pas les laisser les mains vides, tu prends des grains de sable et tu les d\u00e9poses sur leurs mains et ils se les frottent \u00bb, d\u00e9crit-il, \u00e9voquant un geste symbolique charg\u00e9 de pudeur et de reconnaissance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019homme souligne surtout une diff\u00e9rence fondamentale avec les pseudo-marabouts contemporains : la sp\u00e9cialisation. \u00ab Ce qui est rassurant, c\u2019est qu\u2019ils ne sont pas sp\u00e9cialistes de tout. Chacun a son domaine. Si quelqu\u2019un a mal aux yeux, on sait dans quelle famille aller. De m\u00eame pour les affaires de sorcellerie, mystiques ou autres \u00bb, explique-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 plusieurs centaines de kilom\u00e8tres de l\u00e0, M. Sarr, ancien instituteur aujourd\u2019hui \u00e0 la retraite, garde encore en m\u00e9moire une sc\u00e8ne qui l\u2019a marqu\u00e9 dans son enfance. \u00ab Ma m\u00e8re m\u2019emmenait chez un vieux gu\u00e9risseur quand j\u2019\u00e9tais malade. La maison \u00e9tait en banco, il n\u2019y avait ni enseigne ni publicit\u00e9. Les gens s\u2019asseyaient sous un arbre et attendaient leur tour dans le silence \u00bb, se souvient-il.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le vieil homme raconte qu\u2019apr\u00e8s avoir pr\u00e9par\u00e9 des d\u00e9coctions \u00e0 base de plantes, le gu\u00e9risseur refusait syst\u00e9matiquement toute somme importante. \u00ab Une fois, un commer\u00e7ant avait insist\u00e9 pour lui donner beaucoup d\u2019argent apr\u00e8s la gu\u00e9rison de son enfant. Le vieux avait refus\u00e9. Il lui avait dit : \u00ab Si Dieu m\u2019a donn\u00e9 ce savoir pour soulager les gens, pourquoi vendre la souffrance des pauvres\u2009? \u00bb, rapporte-t-il, la voix encore empreinte d\u2019\u00e9motion.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour lui, le contraste avec certains marabouts d\u2019aujourd\u2019hui est brutal. \u00ab Maintenant, avant m\u00eame de parler de ton probl\u00e8me, on te parle d\u2019argent. Certains fixent des tarifs comme dans des cabinets priv\u00e9s. D\u2019autres te demandent des moutons, des t\u00e9l\u00e9phones, parfois des millions. Beaucoup ont transform\u00e9 le spirituel en business \u00bb, regrette-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Adama NDIAYE<\/strong><br>LESOLEIL<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ils promettent la richesse \u00e0 des chauffeurs ruin\u00e9s, le mariage \u00e0 des femmes d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es, des visas \u00e0 des jeunes sans<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":54129,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[26],"tags":[],"class_list":["post-73072","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-fait-divers"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/73072","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=73072"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/73072\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":73073,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/73072\/revisions\/73073"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/54129"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=73072"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=73072"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=73072"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}