{"id":63771,"date":"2025-11-18T09:47:48","date_gmt":"2025-11-18T09:47:48","guid":{"rendered":"https:\/\/dekkbi.com\/?p=63771"},"modified":"2025-11-18T09:47:49","modified_gmt":"2025-11-18T09:47:49","slug":"le-pastef-a-la-croisee-des-chemins-entre-rupture-et-sursaut-patriotique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/dekkbi.com\/?p=63771","title":{"rendered":"Le PASTEF \u00e0 la crois\u00e9e des chemins : entre rupture et sursaut patriotique"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Aux limites d\u2019une cohabitation d\u00e9licate \u2026<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le S\u00e9n\u00e9gal vit une p\u00e9riode cruciale de son histoire politique contemporaine, marqu\u00e9e par une dualit\u00e9 de plus en plus antagoniste au sommet de l\u2019Etat, qui n\u2019est pas sans rappeler, dans une certaine mesure, les heures tragiques d\u2019une rivalit\u00e9 d\u00e9j\u00e0 connue dans un pass\u00e9 pas si lointain, et qui, de l\u2019avis des historiens, imprima une bifurcation majeure dans la trajectoire du pays. Cette \u00e9volution intervient au moment o\u00f9 l\u2019enthousiasme que charriait la phase de conqu\u00eate du pouvoir se confronte aux premiers signes d\u2019un d\u00e9senchantement \u00e9mergeant.<\/p>\n\n\n\n<p>Les secousses qui transparaissent dessinent le spectre d\u2019une d\u00e9flagration d\u2019amplitude in\u00e9dite, capable d\u2019\u00e9branler les fondements d\u00e9mocratiques, sociaux et institutionnels du pays. Cette situation est d\u2019autant plus paradoxale que l\u2019arriv\u00e9e au pouvoir du PASTEF avait suscit\u00e9 un enthousiasme populaire sans pr\u00e9c\u00e9dent, galvanis\u00e9 par une rh\u00e9torique souverainiste, panafricaniste et r\u00e9solument r\u00e9volutionnaire. Le mouvement avait raviv\u00e9 un imaginaire collectif longtemps \u00e9touff\u00e9 par le conformisme des politiques gouvernementales d\u00e9sincarn\u00e9e. Pour une large partie de la population, le PASTEF faisait rena\u00eetre l\u2019esp\u00e9rance d\u2019une rupture syst\u00e9mique, dans un processus de refondation morale, \u00e9conomique et institutionnelle du pays.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, \u00e0 peine vingt mois apr\u00e8s l\u2019installation du nouveau r\u00e9gime, cette esp\u00e9rance se trouve fragilis\u00e9e par des contradictions internes qui minent progressivement la mise en \u0153uvre concr\u00e8te du projet de transformation social et \u00e9conomique. Le c\u0153ur de la tension reste tapi dans une opposition \u00e0 peine larv\u00e9e entre un Premier ministre, per\u00e7u comme le d\u00e9positaire moral et doctrinal du changement, et un Pr\u00e9sident dont l\u2019attitude semble \u00e9pouser les contours classiques de la normalisation politique, et s\u2019accommoder avec l\u2019ordre \u00e9tabli par l\u2019ancien r\u00e9gime. Cette dualit\u00e9 d\u2019orientations, l\u2019une potentiellement r\u00e9volutionnaire, l\u2019autre \u00e0 tendance conservatrice, \u00e9corne la coh\u00e9rence du projet initial et brouille la lisibilit\u00e9 d\u2019une ambition de plus en plus \u00e9dulcor\u00e9e. Elle menace \u00e9galement l\u2019\u00e9quilibre politique encore fragile d\u2019une nation toujours marqu\u00e9e par les traumatismes de la p\u00e9riode 2021\u20132024, des derni\u00e8res ann\u00e9es du r\u00e8gne du Pr\u00e9sident Macky Sall.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour comprendre la port\u00e9e de cette \u00e9volution pr\u00e9occupante et mesurer les enjeux qu\u2019elle renferme, il importe de revenir sur la gen\u00e8se, la nature id\u00e9ologique et les dynamiques internes du PASTEF, mouvement dont l\u2019histoire r\u00e9cente \u00e9claire autant les promesses de la r\u00e9volution annonc\u00e9e que les causes profondes de ses divergences internes.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Les illusions fondatrices : entre sinc\u00e9rit\u00e9 id\u00e9ologique et patchwork doctrinal<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019une des caract\u00e9ristiques saillantes de l\u2019ascension fulgurante du PASTEF se trouve dans la force de l\u2019imaginaire politique qu\u2019il a su engendrer, alors m\u00eame que le mouvement ne s\u2019est pas dot\u00e9 d\u2019une doctrine v\u00e9ritablement unifi\u00e9e. Port\u00e9 par la figure embl\u00e9matique d\u2019Ousmane Sonko, le parti a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019une formidable mobilisation populaire suscit\u00e9e par l\u2019indignation morale, la qu\u00eate de justice sociale et le d\u00e9sir profond de rupture avec les logiques de pr\u00e9dation qui r\u00e9gissaient l\u2019Etat depuis des d\u00e9cennies. La conjonction d\u2019un contexte d\u00e9l\u00e9t\u00e8re et la promesse d\u2019un avenir r\u00e9solument meilleur, port\u00e9e par un leader charismatique du parti, allait constituer l\u2019alchimie irr\u00e9sistible de la conqu\u00eate du pouvoir. Pour de nombreux observateurs, cette dynamique traduisait une sinc\u00e9rit\u00e9 militante, presque mystique, incarn\u00e9e par une personnalit\u00e9 hors norme per\u00e7ue comme une providence, et parfois d\u00e9crit par ses partisans de figure sacrificielle ayant affront\u00e9 les d\u00e9rives oligarchiques du syst\u00e8me, au prix de sa libert\u00e9, de son int\u00e9grit\u00e9 physique et de sa carri\u00e8re, pour la d\u00e9livrance de son peuple.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutefois, cette perception demeure incompl\u00e8te, car elle masque un fait central : le PASTEF ne reposait pas sur une architecture id\u00e9ologique assum\u00e9e et th\u00e9oris\u00e9e. Il s\u2019agissait plut\u00f4t d\u2019un ensemble composite d\u2019id\u00e9es emprunt\u00e9es \u00e0 des traditions politiques vari\u00e9es : un panafricanisme r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9, des r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 Cheikh Anta Diop, figure unificatrice des dynamiques r\u00e9volutionnaires africaines et d\u00e9fenseur de la renaissance africaine, une critique radicale de la Fran\u00e7afrique, symbole prototypique du n\u00e9ocolonialisme occidental, une aspiration \u00e0 la souverainet\u00e9 \u00e9conomique, des r\u00e9f\u00e9rences morales et religieuses assum\u00e9es, et une rh\u00e9torique r\u00e9volutionnaire mobilisant tour \u00e0 tour les imaginaires de lutte anti-imp\u00e9rialiste incarn\u00e9e notamment par Sankara et Patrice Lumumba, et des exigences de justice sociale port\u00e9es \u00e0 leur paroxysme.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des rep\u00e8res id\u00e9ologiques, loin d\u2019\u00eatre une faiblesse au d\u00e9but, a permis d\u2019agr\u00e9ger des aspirations multiples sans les fondre dans un moule commun, produisant ainsi une coh\u00e9sion forte autour du \u00ab&nbsp;Projet&nbsp;\u00bb, mais conceptuellement inachev\u00e9e. Ainsi, chaque cat\u00e9gorie sociale a pu projeter dans le discours du PASTEF ses propres attentes : pour les masses laborieuses, l\u2019espoir d\u2019un avenir lib\u00e9r\u00e9 des pesanteurs socio-\u00e9conomiques ; pour l\u2019\u00e9lite intellectuelle, la satisfaction d\u2019une possible r\u00e9alisation de leurs id\u00e9aux militants emp\u00each\u00e9s par les politiques n\u00e9olib\u00e9rales des r\u00e9gimes vassalis\u00e9s, soumis \u00e0 l\u2019influence persistante des puissances n\u00e9ocoloniales. Il ne s\u2019agissait ni de populisme opportuniste ni de d\u00e9magogie calcul\u00e9e, mais plut\u00f4t d\u2019une sinc\u00e9rit\u00e9 diffuse, d\u2019une habilit\u00e9 politique aussi authentique que conceptuellement confuse. Une fois au pouvoir, c\u2019est ce m\u00eame syncr\u00e9tisme aux contours incertains qui allait devenir le terreau de contradictions profondes et des luttes de pouvoir. En toute vraisemblance, les t\u00e9nors du parti n\u2019avaient pas tous les m\u00eames niveaux d\u2019engagement, ni les formations politiques minimales, qui forgent les balises psychologiques et pr\u00e9parent \u00e0 l\u2019exercice du pouvoir.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>De l\u2019effervescence r\u00e9volutionnaire aux premiers signes de dissonance<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019accession au pouvoir du PASTEF devait marquer le passage de la contestation \u00e0 la construction, de la rh\u00e9torique de rupture \u00e0 l\u2019\u00e9laboration d\u2019une doctrine de transformation syst\u00e9mique. Ce moment esp\u00e9r\u00e9 devait mat\u00e9rialiser la conversion des slogans en directives normatives, et des demandes citoyennes en politiques publiques audacieuses. Mais d\u00e8s les premiers mois d\u2019exercice du pouvoir, une dissonance \u00e9tait perceptible, r\u00e9v\u00e9lant un d\u00e9calage croissant entre les promesses de campagne et les r\u00e9alit\u00e9s de la gouvernance, que les observateurs les plus prudents attribuaient de mani\u00e8re bienveillante au temps d\u2019apprentissage n\u00e9cessaire \u00e0 toute nouvelle \u00e9quipe dirigeante confront\u00e9e \u00e0 la complexit\u00e9 administrative et institutionnelle de l\u2019Etat.<\/p>\n\n\n\n<p>Les attentes pressantes li\u00e9es \u00e0 la justice sociale, en particulier la reconnaissance m\u00e9morielle des victimes politiques de l\u2019ancien r\u00e9gime et la lutte contre l\u2019impunit\u00e9, n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 jug\u00e9es prioritaires. En lieu et place de la dynamique r\u00e9volutionnaire escompt\u00e9e, la population a \u00e9t\u00e9 confront\u00e9e \u00e0 un spectacle d\u00e9solant : celui d\u2019une posture de pouvoir o\u00f9 la ferveur transformatrice semblait c\u00e9der le pas \u00e0 de grotesques jeux de repr\u00e9sentation, transformant le \u00ab \u00ab&nbsp;banquet de la R\u00e9publique \u00bb en sc\u00e8ne d\u2019autoc\u00e9l\u00e9bration. La r\u00e9volution promise comme profond\u00e9ment populaire se muait progressivement en une gestion technocratique du pouvoir, englu\u00e9e dans les lourdeurs bureaucratiques. La masse citoyenne, initialement pens\u00e9e comme fer de lance de la transformation sociale, s\u2019est retrouv\u00e9e fig\u00e9e dans une sempiternelle attente, \u00e0 l\u2019aff\u00fbt d\u2019hypoth\u00e9tiques \u00ab directives r\u00e9volutionnaires \u00bb qui tardaient \u00e0 venir. Pendant ce temps, les auteurs de crimes de sang et de pr\u00e9dation \u00e9conomiques continuaient de circuler en toute impunit\u00e9, \u00e0 l\u2019exception de quelques couards notables, pr\u00e9f\u00e9rant prendre la poudre d\u2019escampette par anticipation, pour \u00e9chapper \u00e0 toute \u00e9ventuelle poursuite.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019intervention publique du Premier ministre Ousmane Sonko, lors du Conseil national du PASTEF du 10 juillet 2025, exprimant frontalement ses frustrations et les obstacles rencontr\u00e9s pour gouverner conform\u00e9ment aux engagements initiaux, a agi comme un r\u00e9v\u00e9lateur brutal des tensions au sein de l\u2019ex\u00e9cutif. Ce que beaucoup d\u2019observateurs percevaient en filigrane depuis des mois, l\u2019existence de divergences profondes entre les deux t\u00eates de l\u2019Etat, a alors \u00e9clat\u00e9 au grand jour, ravivant l\u2019espoir d\u2019une opposition groggy, condamn\u00e9e \u00e0 une insignifiance politique apr\u00e8s sa d\u00e9b\u00e2cle historique, et dont le seul espoir de renaitre repose sur les dissentions au sommet de l\u2019ex\u00e9cutif.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans cette configuration instable, le Premier ministre continue d\u2019appara\u00eetre, aux yeux d\u2019une frange majoritaire de la base militante et d\u2019une large partie de l\u2019opinion publique, comme le v\u00e9ritable d\u00e9positaire de la promesse de rupture. Son parcours marqu\u00e9 par l\u2019adversit\u00e9, ses \u00e9preuves politiques, sa constance id\u00e9ologique relative et son discours inlassable en faveur de la finalit\u00e9 r\u00e9volutionnaire du projet lui conf\u00e8rent une cr\u00e9dibilit\u00e9 intacte aupr\u00e8s des masses laborieuses. L\u2019immobilisme et les balbutiements des premiers mois de gouvernance n\u2019ont pas vraisemblablement entam\u00e9 sa l\u00e9gitimit\u00e9 : Sonko demeure, pour beaucoup, la figure cardinale du projet r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Quant au Pr\u00e9sident, il semble s\u2019inscrire dans une ligne plus traditionnelle, domin\u00e9e par les imp\u00e9ratifs diplomatiques, les alliances transversales, les signaux d\u2019apaisement adress\u00e9s aux bailleurs, aux partenaires ext\u00e9rieurs et aux acteurs politiques nationaux, cultivant ainsi l\u2019image d\u2019un homme d\u2019Etat mesur\u00e9, polic\u00e9 et soucieux d\u2019apaisement et de respectabilit\u00e9 internationale, en nette rupture avec l\u2019aura sulfureuse longtemps associ\u00e9e \u00e0 Ousmane Sonko par ses d\u00e9tracteurs. Les gestes symboliques r\u00e9v\u00e9lateur de la normalisation sont particuli\u00e8rement marquants : les \u00e9loges appuy\u00e9s adress\u00e9s \u00e0 Alassane Ouattara, soudain par\u00e9 des attributs de \u00ab grand d\u00e9mocrate \u00bb ; les h\u00e9sitations \u00e0 visiter les pays de l\u2019AES comme pour consacrer leur bannissement&nbsp;; la cooptation de figures embl\u00e9matiques de l\u2019ancien syst\u00e8me, int\u00e9gr\u00e9es dans le dispositif politique imm\u00e9diat du Pr\u00e9sident, au d\u00e9triment des cadres d\u2019un parti qui l\u2019a port\u00e9 au pouvoir&nbsp;; les appels \u00e0 la r\u00e9conciliation nationale per\u00e7us comme une volont\u00e9 de faire table rase du pass\u00e9. Au plan national, ces signaux de normalisation t\u00e9moignent sans doute d\u2019une volont\u00e9 d\u2019apaisement et de recollement de la fracture sociale palpable. Au niveau international, les actions pr\u00e9sidentielles laissent transparaitre un souci de maintenir le pays dans le concert feutr\u00e9 des nations, mues par la crainte de voir le pays tomb\u00e9 en d\u00e9r\u00e9liction, dans la disgr\u00e2ce des puissances occidentales. &nbsp;Si cette perception se confirme, elle accr\u00e9dite une attitude de prudence de la part du Pr\u00e9sident, qui n\u2019entre pas forc\u00e9ment en dissonance avec le projet de transformation sociale, \u00e0 condition qu\u2019elle d\u00e9coule d\u2019une d\u00e9cision concert\u00e9e, d\u2019une strat\u00e9gie diplomatique assum\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutefois, une autre lecture demeure possible, celle du reniement, avec l\u2019ambition de dissoudre le projet de \u00ab&nbsp;transformation syst\u00e9mique&nbsp;\u00bb dans les codes traditionnels du pragmatisme politique et de la diplomatie silencieuse et aseptis\u00e9e. C\u2019est le scenario de la vassalisation assum\u00e9e et ses marges restreintes de d\u00e9veloppement. Pire encore, ce scenario laisse entrevoir la possibilit\u00e9 d\u2019une strat\u00e9gie pr\u00e9sidentielle visant \u00e0 se maintenir au pouvoir au-del\u00e0 d\u2019un mandat, en rupture totale avec le pacte tacite ou explicite, qui l\u2019aurait initialement li\u00e9 au Premier ministre.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La banalisation du pouvoir : le choc du quotidien politique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le doute populaire prend de l\u2019ampleur devant les signaux visibles d\u2019une int\u00e9gration rapide des nouveaux gouvernants aux privil\u00e8ges du pouvoir et le recyclage des apparatchiks du \u00ab&nbsp;syst\u00e8me&nbsp;\u00bb. Les images publiques de cadres du PASTEF \u00ab sap\u00e9s comme jamais \u00bb, paradant dans des V8 rutilants, ou revendiquant maladroitement des privil\u00e8ges, comme \u00e0 l\u2019assembl\u00e9e nationale, ont produit un choc symbolique.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce spectacle incongru a renforc\u00e9 l\u2019id\u00e9e que la r\u00e9volution promise pouvait \u00eatre d\u00e9voy\u00e9e par l\u2019exercice du pouvoir. La population, qui a majoritairement contribu\u00e9 \u00e0 la victoire \u00e9lectorale, a \u00e9t\u00e9 mise au second plan, alors que les nouveaux dignitaires s\u2019habituaient aux plaisirs d\u2019une existence marqu\u00e9e par le prestige et la repr\u00e9sentation.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019incoh\u00e9rence entre l\u2019asc\u00e9tisme revendiqu\u00e9 dans l\u2019opposition et la jouissance assum\u00e9e du pouvoir a min\u00e9 la confiance initiale de nombreux partisans, surtout parmi l\u2019\u00e9lite progressiste qui avait soutenu le mouvement.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces changements ont mis en \u00e9vidence, de fa\u00e7on incontestable, que la r\u00e9volution syst\u00e9mique n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 une strat\u00e9gie op\u00e9rationnelle. Le manque d\u2019une doctrine pr\u00e9cise a co\u00efncid\u00e9 avec une structure institutionnelle instable, caract\u00e9ris\u00e9e par une dyarchie politique non assum\u00e9e. La coexistence de deux l\u00e9gitimit\u00e9s \u2013 l\u2019une populaire, incarn\u00e9e par le Premier ministre, et l\u2019autre institutionnelle, repr\u00e9sent\u00e9e par le Pr\u00e9sident \u2013 a cristallis\u00e9 les contradictions.<\/p>\n\n\n\n<p>A cela se sont ajout\u00e9es les pressions diplomatiques, les contraintes \u00e9conomiques, les jeux d\u2019alliances probl\u00e9matiques et l\u2019absence de priorisation strat\u00e9gique. Toute chose ayant d\u00e9bouch\u00e9 sur une action gouvernementale h\u00e9sitante, expos\u00e9e aux reniements, travers\u00e9e par des conflits internes et fragilis\u00e9e par une perte de coh\u00e9rence.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Deux options probables pour l\u2019avenir : la rupture ou le sursaut moral<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dans cette phase cruciale de l\u2019histoire politique du S\u00e9n\u00e9gal, deux trajectoires distinctes se dessinent pour l\u2019ex\u00e9cutif, qui \u00e9volue de facto dans une configuration bic\u00e9phale, h\u00e9rit\u00e9e des p\u00e9rip\u00e9ties singuli\u00e8res de la conqu\u00eate du pouvoir. Ces sc\u00e9narios ne rel\u00e8vent pas seulement de rivalit\u00e9s personnelles, mais incarnent deux visions antagonistes du devenir national.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>La rupture comme clarification politique&nbsp;: les enjeux d\u2019un choix risqu\u00e9<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Si les d\u00e9saccords entre les deux leaders de l\u2019ex\u00e9cutif devenaient insurmontables, une rupture institutionnelle pourrait s\u2019imposer comme une tentative de clarification politique. Cette approche radicale dans sa forme, garantirait n\u00e9anmoins une nouvelle coh\u00e9rence dans l\u2019action publique et permettrait de r\u00e9affirmer les bases de la transformation syst\u00e9mique initialement pr\u00e9vue.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutefois, une telle perspective n\u2019est pas sans danger. Elle pourrait raviver les traumatismes r\u00e9cents du pays, faisant resurgir le spectre d\u2019une r\u00e9pression f\u00e9roce, comparable \u00e0 celle observ\u00e9e entre 2021 et 2024, p\u00e9riode marqu\u00e9e par des arrestations massives, des violences \u00e9tatiques et une polarisation extr\u00eame de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>La rupture pourrait aussi se manifester par une cohabitation institutionnelle, le Pr\u00e9sident \u00e9tant contraint d\u2019admettre la pr\u00e9pond\u00e9rance parlementaire du PASTEF \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e nationale. Une telle configuration, in\u00e9dite dans la tradition politique s\u00e9n\u00e9galaise, serait susceptible de d\u00e9samorcer la crise, mais exigerait un sens \u00e9lev\u00e9 de l\u2019Etat et une maturit\u00e9 d\u00e9mocratique dont rien ne garantit aujourd\u2019hui la disponibilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Le sursaut patriotique et le retour aux id\u00e9aux fondateurs<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La seconde voie, sans doute la plus conforme aux int\u00e9r\u00eats du Pr\u00e9sident, du Premier ministre et, plus largement, du pays, consiste en un sursaut moral et patriotique autour des engagements pris : une r\u00e9conciliation politique fond\u00e9e sur les principes initiaux du mouvement \u2013 sobri\u00e9t\u00e9, justice sociale, souverainet\u00e9 authentique, coh\u00e9rence doctrinale, transparence, discipline id\u00e9ologique et refondation \u00e9thique du rapport au pouvoir. Un tel engagement ne serait pas un retour en arri\u00e8re, mais une r\u00e9appropriation lucide du projet r\u00e9volutionnaire \u00e0 la lumi\u00e8re de l\u2019exp\u00e9rience gouvernementale.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce sc\u00e9nario appara\u00eet d\u2019autant plus n\u00e9cessaire que l\u2019entourage actuel du Pr\u00e9sident suscite des inqui\u00e9tudes l\u00e9gitimes. Celui-ci s\u2019est entour\u00e9 de caciques de l\u2019ancien r\u00e9gime, figures aguerries du syst\u00e8me politico-administratif, dont l\u2019objectif non dissimul\u00e9 est de fracturer l\u2019ex\u00e9cutif pour mieux se repositionner dans le paysage politique. Leur strat\u00e9gie repose sur la mise en concurrence m\u00e9thodique des deux l\u00e9gitimit\u00e9s \u2013 pr\u00e9sidentielle et populaire \u2013 dans l\u2019espoir de profiter d\u2019une confrontation destructrice entre les deux t\u00eates de l\u2019ex\u00e9cutif. Les propagandistes m\u00e9diatiques de l\u2019ancien r\u00e9gime s\u2019y att\u00e8lent avec acharnement. Toutefois, en s\u2019engageant dans cette voie, le Pr\u00e9sident s\u2019expose \u00e0 un double risque majeur :<\/p>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\">\n<li>Se marginaliser politiquement, en s\u2019ali\u00e9nant la base sociale qui l\u2019a port\u00e9 au pouvoir et en assumant, malgr\u00e9 lui, l\u2019opprobre infamant de la trahison \u00e0 l\u2019\u00e9gard de celui qui, aux yeux de la population, appara\u00eet l\u00e9gitimement comme son mentor\u00a0;<\/li>\n\n\n\n<li>Et devenir l\u2019otage de l\u2019ancienne oligarchie, dont la capacit\u00e9 de survie politique, forg\u00e9e par des d\u00e9cennies d\u2019habilet\u00e9, de man\u0153uvres et d\u2019enracinement institutionnel, demeure redoutable et pourrait rapidement neutraliser toute ambition r\u00e9formatrice.<\/li>\n<\/ol>\n\n\n\n<p>A l\u2019oppos\u00e9, un sursaut patriotique, renouant avec l\u2019esprit de rupture, repla\u00e7ant l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral au-dessus des ambitions personnelles, assumant une gouvernance concert\u00e9e, apais\u00e9e et align\u00e9e entre le Pr\u00e9sident et le Premier ministre, et reconnaissant la centralit\u00e9 de la mobilisation populaire comme vecteur incontournable, permettrait au projet de transformation de retrouver un nouvel \u00e9lan et d\u2019\u00e9viter la d\u00e9chirure fatale qui menace aujourd\u2019hui de tout emporter. Un tel choix aurait la dignit\u00e9 des grandes d\u00e9cisions historiques. Il serait un acte de loyaut\u00e9 envers la nation, de reconnaissance envers le peuple et de fid\u00e9lit\u00e9 envers la promesse r\u00e9volutionnaire qui a mobilis\u00e9 des millions de S\u00e9n\u00e9galais.<\/p>\n\n\n\n<p>Il serait \u00e9galement porteur d\u2019esp\u00e9rance, de stabilit\u00e9 et de paix. D\u2019autres sc\u00e9narios, d\u2019une gravit\u00e9 potentiellement terrifiante, pourraient certes \u00eatre envisag\u00e9s. Mais il est sans doute pr\u00e9f\u00e9rable de ne pas les \u00e9voquer ici, dans l\u2019espoir qu\u2019un sursaut national suffise \u00e0 les conjurer \u00e0 jamais.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>En guise de conclusion<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le S\u00e9n\u00e9gal se trouve aujourd\u2019hui \u00e0 un tournant crucial de son histoire politique r\u00e9cente. Les promesses de transformation syst\u00e9mique, port\u00e9es par un \u00e9lan populaire d\u2019une intensit\u00e9 in\u00e9dite, se voient d\u00e9sormais fragilis\u00e9es par des tensions internes qu\u2019il n\u2019est plus possible de rel\u00e9guer au second plan. La r\u00e9volution annonc\u00e9e n\u2019est pas pour autant morte ; elle demeure en suspens, dans un \u00e9tat d\u2019incertitude f\u00e9brile, attendant qu\u2019un choix d\u00e9cisif soit pos\u00e9 : celui de la coh\u00e9rence, du courage politique et de la fid\u00e9lit\u00e9 aux engagements fondateurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce choix ne peut se limiter au registre partisan. Il doit s\u2019articuler autour d\u2019une mobilisation sociale d\u2019ampleur nationale, capable de d\u00e9passer les fronti\u00e8res \u00e9troites du mouvement politique initial pour irriguer l\u2019ensemble du corps social. Ce processus appelle une transformation profonde, \u00e0 la fois op\u00e9rationnelle, institutionnelle et culturelle, visant \u00e0 faire \u00e9merger le \u00ab&nbsp;<strong>S\u00e9n\u00e9galais nouveau<\/strong>&nbsp;\u00bb, le \u00ab&nbsp;<strong>Jaambaar&nbsp;\u00bb<\/strong>, acteur central et pilier anthropologique d\u2019un changement durable, sur les plans social, \u00e9conomique et comportemental.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019histoire ne retiendra ni les slogans martiaux ni l\u2019euphorie des premi\u00e8res heures, mais bien la capacit\u00e9 ou l\u2019incapacit\u00e9 des dirigeants actuels \u00e0 surmonter leurs contradictions, \u00e0 ma\u00eetriser leurs luttes intestines et \u00e0 r\u00e9activer l\u2019esprit fondateur qui avait port\u00e9 l\u2019esp\u00e9rance collective. Il ne s\u2019agit plus d\u2019une simple n\u00e9cessit\u00e9 politique. C\u2019est d\u00e9sormais un imp\u00e9ratif national cat\u00e9gorique, une exigence populaire incontournable, qui doit pr\u00e9valoir sur toutes les ambitions personnelles, les calculs tactiques et les tentations de replis factionnels.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Bamba Niakhal Sylla<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>bambaniakhal@gmail.com<\/em><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Aux limites d\u2019une cohabitation d\u00e9licate \u2026 Le S\u00e9n\u00e9gal vit une p\u00e9riode cruciale de son histoire politique contemporaine, marqu\u00e9e par une<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":60502,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[],"class_list":["post-63771","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-politics"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/63771","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=63771"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/63771\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":63772,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/63771\/revisions\/63772"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/60502"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=63771"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=63771"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=63771"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}