{"id":63546,"date":"2025-11-13T11:24:46","date_gmt":"2025-11-13T11:24:46","guid":{"rendered":"https:\/\/dekkbi.com\/?p=63546"},"modified":"2025-11-13T11:24:47","modified_gmt":"2025-11-13T11:24:47","slug":"attentats-du-13-novembre-nous-ne-sommes-pas-tous-armes-de-la-meme-facon-face-au-traumatisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/dekkbi.com\/?p=63546","title":{"rendered":"Attentats du 13-Novembre: \u00abNous ne sommes pas tous arm\u00e9s de la m\u00eame fa\u00e7on face au traumatisme\u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p>Une \u00e9quipe de recherche de l\u2019Inserm travaille depuis dix ans sur les m\u00e9canismes d\u2019oubli, afin de mieux comprendre pourquoi certaines victimes souffrent de stress post-traumatique, et comment mieux les prendre en charge. Entretien avec le chercheur Pierre Gagnepain.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourquoi certaines personnes revivent-elles de mani\u00e8re chronique et douloureuse un \u00e9v\u00e9nement traumatique, alors que d\u2019autres parviennent \u00e0 bloquer des souvenirs n\u00e9gatifs ? C\u2019est pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question que l\u2019Institut national de la sant\u00e9 et de la recherche m\u00e9dicale (Inserm) a lanc\u00e9 l\u2019\u00e9tude \u00ab\u00a0<em>Remember \u00bb<\/em>, dans le cadre du vaste\u00a0programme de recherche inter-disciplinaire sur les attentats du 13 novembre 2015. Associant 120 participants expos\u00e9s aux attentats, et 72 personnes non expos\u00e9es, cette \u00e9tude a \u00e9tudi\u00e9 les m\u00e9canismes de la m\u00e9moire et de l\u2019oubli \u00e0 travers l\u2019imagerie c\u00e9r\u00e9brale.<\/p>\n\n\n\n<p>Leurs premi\u00e8res conclusions permettent d\u2019\u00e9clairer notre compr\u00e9hension du trouble de stress post-traumatique, et d\u2019ouvrir la voie \u00e0 de nouveaux traitements. Entretien avec\u00a0Pierre Gagnepain, responsable scientifique du programme.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Comment est n\u00e9 ce programme Remember ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>En tant que chercheurs, nous sommes nombreux \u00e0 nous \u00eatre sentis d\u00e9munis face aux attentats du 13 novembre 2015. Peu apr\u00e8s les attaques, Alain Fuchs, qui \u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9poque le PDG du CNRS [NDLR : Centre national de recherche scientifique] a \u00e9crit une lettre dans laquelle il disait que la recherche devait se mobiliser pour essayer de r\u00e9pondre \u00e0 la terreur par la connaissance et la science. Je venais personnellement d&rsquo;\u00eatre recrut\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Inserm et je travaillais sur les m\u00e9canismes d&rsquo;oubli. J&rsquo;avais donc l&rsquo;ambition d&rsquo;essayer de mieux comprendre pourquoi certaines personnes d\u00e9veloppaient un trouble du stress post-traumatique, alors que d&rsquo;autres r\u00e9ussissaient \u00e0 \u00eatre \u00ab r\u00e9silientes \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>En quoi les attentats de Paris se pr\u00eataient-ils particuli\u00e8rement \u00e0 cet objet d\u2019\u00e9tude ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La plupart des connaissances que nous avons sur la m\u00e9moire viennent des mod\u00e8les animaux. Chez l\u2019humain, beaucoup d\u2019\u00e9tudes ont \u00e9t\u00e9 faites, mais pas dans des situations permettant d\u2019obtenir des conclusions claires. Souvent, les scientifiques rencontrent les personnes longtemps apr\u00e8s leur traumatisme. Il est aussi difficile de travailler avec des groupes ayant v\u00e9cu le m\u00eame type de traumatisme. Ces personnes ne sont, de plus, pas toujours suivies sur le long terme. Parce que toutes ces conditions-l\u00e0 ne sont que tr\u00e8s rarement r\u00e9unies dans une \u00e9tude, nous avons ressenti le devoir de r\u00e9pondre \u00e0 ces questionnements-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Que cherchiez-vous \u00e0 observer \u00e0 travers ce programme ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La caract\u00e9ristique principale du trouble de stress post-traumatique, c&rsquo;est la m\u00e9moire intrusive : des flashs qui donnent \u00e0 la personne le sentiment qu&rsquo;elle revit l&rsquo;instant traumatique. Ces images qui lui reviennent font extr\u00eamement peur. Les personnes ont en quelque sorte une m\u00e9moire exacerb\u00e9e. Pour l\u2019expliquer, la plupart des mod\u00e8les proposaient une explication li\u00e9e \u00e0 un d\u00e9ficit d&rsquo;apprentissage ou un d\u00e9ficit de mise \u00e0 jour de la m\u00e9moire. Si, par exemple, vous descendez dans votre cuisine et voyez une araign\u00e9e, la peur qu&rsquo;elle provoque \u00e9ventuellement en vous va laisser une trace dans votre m\u00e9moire. Quand vous allez redescendre dans la cuisine le lendemain, vous allez de nouveau avoir l&rsquo;image de l&rsquo;araign\u00e9e qui revient \u00e0 votre esprit. Vous allez de nouveau avoir peur, mais votre cerveau va se rendre compte que l&rsquo;araign\u00e9e n&rsquo;est plus l\u00e0, la m\u00e9moire va apprendre, et se mettre \u00e0 jour. Vous allez oublier en apprenant de nouvelles situations, de nouveaux contextes qui sont sans danger pour vous. Le mod\u00e8le th\u00e9orique dominant jusqu\u2019ici \u00e9tait de dire que lorsqu\u2019on d\u00e9veloppe une m\u00e9moire traumatique, c\u2019est parce que le cerveau n&rsquo;arrive plus \u00e0 apprendre que la situation est de nouveau sans danger. Nous avons propos\u00e9 une hypoth\u00e8se compl\u00e9mentaire et&nbsp;alternative \u00e0 celle-ci, consistant \u00e0 dire que le d\u00e9veloppement de la m\u00e9moire traumatique est li\u00e9 \u00e0 une alt\u00e9ration du m\u00e9canisme de contr\u00f4le des images intrusives qui provoque normalement leur oubli.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Comment avez-vous proc\u00e9d\u00e9 ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il y a des m\u00e9canismes dans le cerveau qui permettent d&rsquo;oublier, de bloquer ces images intrusives, de les contrer et, ce faisant, de les rendre moins vives. L&rsquo;image intrusive p\u00e9n\u00e8tre votre conscience de fa\u00e7on involontaire et non d\u00e9sir\u00e9e. Et c&rsquo;est surtout ce caract\u00e8re involontaire et interf\u00e9rant qui d\u00e9clenche la n\u00e9cessit\u00e9 de la bloquer. Si vous \u00eates en train d&rsquo;\u00e9crire un mail et que vous pensez tout d&rsquo;un coup \u00e0 vos souvenirs de vacances, vous allez avoir besoin d&rsquo;un m\u00e9canisme pour ignorer ce souvenir et vous reconcentrer sur ce que vous \u00eates en train de faire. Ce m\u00e9canisme d&rsquo;arr\u00eat nous permet de bloquer notre m\u00e9moire, quand celle-ci interf\u00e8re avec ce qu&rsquo;on doit faire, ou quand elle est tellement effrayante ou d\u00e9sagr\u00e9able qu&rsquo;elle nous plonge dans des \u00e9tats \u00e9motionnels n\u00e9gatifs. Ce frein peut \u00eatre utilis\u00e9 de mani\u00e8re assez banale, sans faire appel \u00e0 des situations n\u00e9gatives. Nous avons fait apprendre par c\u0153ur aux participants de l\u2019\u00e9tude des paires de stimuli entre un mot et une image. De telle sorte que si je vous montre le mot, vous avez l&rsquo;image qui surgit \u00e0 l&rsquo;esprit de fa\u00e7on automatique. Nous avons utilis\u00e9 des images neutres : ballons, chaises, tables, etc. Une fois que ces personnes avaient appris par c\u0153ur ces liens, nous les avons mises sous une cam\u00e9ra IRM et avons mesur\u00e9 l&rsquo;activit\u00e9 du cerveau quand elles essayaient de bloquer ces images. Nous leur avons dit : \u00a0\u00bb&nbsp;Je vous montre le mot qui vous rappelle une image et vous allez tout faire pour emp\u00eacher l&rsquo;image de p\u00e9n\u00e9trer votre esprit en maintenant votre attention sur le mot&nbsp;\u00ab\u00a0. On est ainsi capables de mesurer l&rsquo;activit\u00e9 dans les r\u00e9seaux du cerveau mobilis\u00e9s pour contrer l&rsquo;apparition de ces images-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Qu\u2019en concluez-vous ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ce qu&rsquo;on a observ\u00e9, c&rsquo;est que les personnes qui \u00e9taient r\u00e9silientes, c&rsquo;est-\u00e0-dire qui n&rsquo;avaient pas du tout d\u00e9velopp\u00e9 de sympt\u00f4mes apr\u00e8s les attaques, avaient cette capacit\u00e9 d\u2019inhibition qui \u00e9tait largement pr\u00e9serv\u00e9e et qui fonctionnait de fa\u00e7on tr\u00e8s efficace. Les r\u00e9gions de contr\u00f4le, qui sont en quelque sorte le r\u00e9gulateur du syst\u00e8me de frein, vont se connecter aux r\u00e9gions de la m\u00e9moire de telle sorte \u00e0 interrompre leur activit\u00e9. Ce premier r\u00e9sultat sugg\u00e9rait un nouveau mod\u00e8le explicatif du trouble de stress post-traumatique : les personnes n&rsquo;oublient pas uniquement parce qu&rsquo;elles apprennent mal, mais parce que le m\u00e9canisme de contr\u00f4le des souvenirs fonctionne mal.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Pourquoi certaines personnes sont-elles plus concern\u00e9es que d\u2019autres ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Nous allons tous r\u00e9agir de mani\u00e8re diff\u00e9rente si nous sommes expos\u00e9s \u00e0 un trauma. En fonction de ces m\u00e9canismes d&rsquo;inhibition, nous serons plus ou moins arm\u00e9s pour nous d\u00e9fendre contre les effets n\u00e9gatifs du traumatisme sur notre cerveau. De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, le cerveau est dot\u00e9 d\u2019une certaine plasticit\u00e9 : il va tout faire pour essayer de revenir \u00e0 son \u00e9tat naturel, \u00e0 son \u00e9tat de base, celui qui consiste \u00e0 ne pas \u00eatre stress\u00e9. S&rsquo;il arrive \u00e0 mettre en place ce m\u00e9canisme d\u2019inhibition, il va revenir \u00e0 un niveau moins stressant pour la personne, avec moins de cons\u00e9quences pour sa sant\u00e9. S&rsquo;il n&rsquo;y arrive pas, cela va provoquer un effet \u00ab boule de neige \u00bb et toute la cha\u00eene de sympt\u00f4mes va s&rsquo;aggraver, le trouble va se chroniciser, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;il va se maintenir dans le temps. \u00c0 ce moment-l\u00e0, la difficult\u00e9 est que m\u00eame les traitements vont commencer \u00e0 avoir moins d&rsquo;effet.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>De quelle mani\u00e8re votre \u00e9tude ouvre-t-elle justement la voie \u00e0 de nouveaux traitements ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Les traitements actuels sont tr\u00e8s focalis\u00e9s sur le fait de d\u00e9sapprendre la peur par le biais de la r\u00e9exposition aux traumatismes. Ils fonctionnent sur ce principe que le cerveau doit mettre \u00e0 jour sa m\u00e9moire. Cependant, il est parfois compliqu\u00e9 de le mettre en place en situation clinique, pr\u00e9cis\u00e9ment parce que les gens ont beaucoup de mal \u00e0 revivre les \u00e9v\u00e9nements qu&rsquo;ils ont v\u00e9cus. De plus, ces m\u00e9canismes ne fonctionnent parfois pas toujours de fa\u00e7on optimale. Nos \u00e9tudes sugg\u00e8rent donc une nouvelle piste de traitements, bas\u00e9s sur le syst\u00e8me de contr\u00f4le de la m\u00e9moire et de l&rsquo;inhibition, et compl\u00e8tement ind\u00e9pendants du traumatisme. Le syst\u00e8me de frein de la m\u00e9moire permet de freiner les souvenirs, qu\u2019ils soient n\u00e9gatifs ou pas. On peut essayer de le stimuler sans avoir recours \u00e0 ce qui nous a traumatis\u00e9. Cela peut \u00eatre des stimulations, du \u00ab neurotraining \u00bb ou des stimulations cognitives, dans l\u2019id\u00e9e de r\u00e9entra\u00eener le syst\u00e8me de contr\u00f4le.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Quelle suite envisagez-vous pour le programme&nbsp;<em>Remember<\/em>&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Nous prolongeons nos recherches en incluant de nouvelles s\u00e9quences tomographiques [imagerie m\u00e9dicale] qui se focalisent sur des r\u00e9cepteurs localis\u00e9s dans l\u2019hippocampe permettant justement d&rsquo;inhiber la m\u00e9moire. Nous employons le m\u00eame protocole, mais en r\u00e9alisant un \u201czoom\u201d sur ces r\u00e9cepteurs pour voir si le d\u00e9ficit d\u2019inhibition provient de l\u00e0.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une \u00e9quipe de recherche de l\u2019Inserm travaille depuis dix ans sur les m\u00e9canismes d\u2019oubli, afin de mieux comprendre pourquoi certaines<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":63547,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[51],"tags":[],"class_list":["post-63546","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-general"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/63546","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=63546"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/63546\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":63548,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/63546\/revisions\/63548"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/63547"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=63546"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=63546"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=63546"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}