{"id":36815,"date":"2024-05-24T12:18:51","date_gmt":"2024-05-24T12:18:51","guid":{"rendered":"https:\/\/dekkbi.com\/?p=36815"},"modified":"2024-05-24T12:18:52","modified_gmt":"2024-05-24T12:18:52","slug":"projection-du-film-camp-de-thiaroye-sembene-ressuscite-a-cannes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/dekkbi.com\/?p=36815","title":{"rendered":"Projection du film \u00abCamp de Thiaroye\u00bb : Semb\u00e8ne ressuscit\u00e9 \u00e0 Cannes"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Le plus grand monument jamais \u00e9rig\u00e9 \u00e0 la m\u00e9moire des tirailleurs s\u00e9n\u00e9galais massacr\u00e9s \u00e0 Thiaroye en 1944 reste un film : l\u2019\u0153uvre de Ousmane Semb\u00e8ne datant de 1988, longtemps occult\u00e9e en France comme en Afrique. Ironie de l\u2019histoire, la projection en version restaur\u00e9e du \u00abCamp de Thiaroye\u00bb masque \u00e0 sa fa\u00e7on la faible pr\u00e9sence du cin\u00e9ma africain dans diff\u00e9rentes s\u00e9lections\u2026<br><\/strong><br><strong>Par Jean-Pierre PUSTIENNE (correspondance particuli\u00e8re)<\/strong>&nbsp; \u2013 \u00abSemb\u00e8ne m\u2019expliquait lors des r\u00e9p\u00e9titions que le personnage mutique de Pays que j\u2019incarne \u00e0 l\u2019\u00e9cran dans Camp de Thiaroye repr\u00e9sentait la voix tue de l\u2019Afrique colonis\u00e9e, b\u00e2illonn\u00e9e par l\u2019imp\u00e9rialisme. Durant le tournage, je me recueillais personnellement chaque jour sur une terre qui a enseveli les victimes d\u2019un massacre perp\u00e9tr\u00e9 par l\u2019Arm\u00e9e coloniale fran\u00e7aise\u2026\u00bb A peine le rideau tomb\u00e9 sur l\u2019\u00e9cran, cette voix qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve, haut et fort, est celle de l\u2019acteur et cin\u00e9aste ivoirien Sidiki Bakaba, 73 ans. Il est, avec nous, dans la salle Bunuel au 5e \u00e9tage du Palais des festivals, en compagnie notamment de Alain Semb\u00e8ne, fils de Ousmane.<\/p>\n\n\n\n<p>Trente-six ans apr\u00e8s sa sortie, aur\u00e9ol\u00e9 d\u2019un Prix sp\u00e9cial de la Mostra de Venise 1988, le Camp de Thiaroye de Ousmane Semb\u00e8ne, d\u00e9sormais num\u00e9ris\u00e9 en 4K, gage d\u2019une certaine qualit\u00e9 digitale, a enfin \u00e9t\u00e9 projet\u00e9 \u00e0 l\u2019occasion du 77e Festival international de Cannes, dans la s\u00e9lection Cannes Classics. Entretemps, des ann\u00e9es durant, une g\u00eane, honteuse, l\u2019aura occult\u00e9, voire blacklist\u00e9, sinon censur\u00e9. Disponible en Dvd, au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000 seulement, l\u2019\u0153uvre de Semb\u00e8ne, second\u00e9 ici de Thierno Faty Sow, a cependant cumul\u00e9 des centaines de milliers de visionnages via Internet. Elle le vaut au titre des v\u00e9rit\u00e9s non tues que l\u2019on voudrait cacher. En tant que telle, on ne niera pas que cette projection cannoise, si elle paraissait \u00e0 certains un alibi, valait n\u00e9anmoins un hommage universel, quoique tardif, \u00e0 une personnalit\u00e9 majeure de l\u2019Afrique contemporaine, militant de la d\u00e9colonisation, pionnier des lettres et du cin\u00e9ma africain : Ousmane Semb\u00e8ne, n\u00e9 en 1923 \u00e0 Ziguinchor, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 en 2007 \u00e0 Yoff. \u00d4, Semb\u00e8ne\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Universel, cet hommage, en effet : derri\u00e8re les fondations (am\u00e9ricaines) \u00e0 l\u2019\u0153uvre pour sa restauration et sa transposition digitale, figurent ainsi deux g\u00e9ants ind\u00e9pass\u00e9s du cin\u00e9ma mondial, Martin Scorsese et Georges Lucas, associ\u00e9 ce dernier \u00e0 son \u00e9pouse noire-am\u00e9ricaine Mellody Hobson. Cela dit, Semb\u00e8ne n\u2019a pas attendu 2024 pour \u00eatre consacr\u00e9. Il demeure, pour la petite histoire, le premier jur\u00e9 noir africain du Festival de Cannes. C\u2019\u00e9tait en 1967. En 2004, il a re\u00e7u ici le prix Un Certain Regard pour Moolaad\u00e9 et, en 2005, prodigu\u00e9 aux festivaliers son ultime le\u00e7on de cin\u00e9ma. En 2006, enfin, peu avant sa mort, Semb\u00e8ne a accept\u00e9 les insignes d\u2019Officier de la L\u00e9gion d\u2019honneur fran\u00e7aise.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Semb\u00e8ne le tirailleur<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Avant d\u2019\u00eatre migrant clandestin, docker et syndicaliste, Semb\u00e8ne, on le sait, a servi dans les Tirailleurs s\u00e9n\u00e9galais, classe 1943, engag\u00e9 en 44, l\u2019ann\u00e9e-m\u00eame du massacre de Thiaroye. Cela conf\u00e8re \u00e0 son \u0153uvre la valeur d\u2019un t\u00e9moignage aussi irrempla\u00e7able qu\u2019implacable. S\u2019il faut le rappeler aux plus jeunes : le 28 d\u00e9cembre 1944, cinq cents ex-prisonniers de guerre africains, d\u00e9sarm\u00e9s et rapatri\u00e9s \u00e0 Thiaroye en attente de leur retour \u00e0 la vie civile, refusent d\u2019embarquer dans le train pour Bamako tant qu\u2019ils n\u2019ont pas per\u00e7u les arri\u00e9r\u00e9s de soldes, p\u00e9cules et pensions qui leur sont promis et dus. Marcel Dagnan, G\u00e9n\u00e9ral fran\u00e7ais de la Division S\u00e9n\u00e9gal-Mauritanie, plus haute autorit\u00e9 de la colonie pr\u00e9sente \u00e0 Dakar au m\u00eame moment, se d\u00e9place en personne \u00e0 Thiaroye\u2026 Deux jours apr\u00e8s, le 1er d\u00e9cembre au matin, des automitrailleuses ouvrent, sans sommation, le feu sur un camp sans d\u00e9fense. Le bilan ? Selon les sources, de 70 \u00e0 200 morts, voire plus, parmi les anciens combattants africains, ensevelis p\u00eale-m\u00eale dans une ou plusieurs fosses communes, trois \u00e0 en croire les propos de l\u2019ex-ministre de la D\u00e9fense fran\u00e7ais Le Drian. Jusqu\u2019ici, jamais les corps n\u2019ont \u00e9t\u00e9 exhum\u00e9s pour permettre une simple mais indispensable expertise du crime\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Couvert par les autorit\u00e9s fran\u00e7aises jusqu\u2019\u00e0 Paris, Dagnan avance, dans un d\u00e9lire mensonger, la n\u00e9cessit\u00e9 de \u00abr\u00e9primer une mutinerie\u00bb. Par-del\u00e0 le conflit m\u00e9moriel et un fleuve de pol\u00e9miques autour d\u2019une \u00abpart d\u2019ombre de notre histoire\u00bb, reconnue comme telle par l\u2019ex-Pr\u00e9sident fran\u00e7ais F. Hollande en 2012, la fiction de Semb\u00e8ne n\u2019a rien perdu de son acuit\u00e9 dans un pass\u00e9 qui ne passe pas. Non sans r\u00e9sonnance avec l\u2019actualit\u00e9. Voir et revoir un tel film aiguise le regard. Ainsi cet arr\u00eat sur images d\u2019une des sc\u00e8nes-cl\u00e9s. \u00abRetenu\u00bb dans le camp o\u00f9 il marchande les indemnit\u00e9s dues, le G\u00e9n\u00e9ral Marcel Dagnan est confront\u00e9 \u00e0 Pays, le personnage muet invent\u00e9 par Semb\u00e8ne et interpr\u00e9t\u00e9 par Sidiki Bakaba, comme on l\u2019a vu. Un face-\u00e0-face, yeux dans les yeux, pour l\u2019Histoire. En 1940, lors de \u00abL\u2019Etrange d\u00e9faite\u00bb de la France, le saint-cyrien Dagnan a \u00e9t\u00e9 l\u2019un des gardiens inutiles de l\u2019illusoire Ligne Maginot, promu G\u00e9n\u00e9ral de brigade en d\u00e9pit de la plus humiliante d\u00e9b\u00e2cle subie par la France devant une submersion allemande. Captur\u00e9, il a \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9 d\u00e8s septembre 1941\u2026 Pays, lui, a souffert sans r\u00e9mission quatre ann\u00e9es en captivit\u00e9. Il est potentiellement un des rescap\u00e9s des massacres r\u00e9p\u00e9t\u00e9s de tirailleurs s\u00e9n\u00e9galais, boucherie document\u00e9e, perp\u00e9tr\u00e9s par des soldats allemands nazifi\u00e9s lors de la p\u00e9riode 1940-41. Ce gentil dof garde d\u2019\u00e9videntes s\u00e9quelles. Il ne se d\u00e9part jamais, dans son d\u00e9lire post-traumatique, d\u2019un casque sigl\u00e9 SS. Or, ce jour-l\u00e0\u2026 il s\u2019empare et se coiffe du k\u00e9pi de Dagnan dans un geste lourd de sens et de port\u00e9e symbolique, au sens de la psychanalyse la plus rudimentaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Nul doute que la s\u00e9quence ait \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9e par une justification aussi insidieuse que racialiste, courante chez les grad\u00e9s blancs de la Coloniale. Selon eux, les captifs lib\u00e9r\u00e9s auraient \u00e9t\u00e9 manipul\u00e9s, pour ne pas dire dress\u00e9s par les Nazis contre la puissance coloniale diminu\u00e9e qu\u2019ils servaient, souvent malgr\u00e9 eux. Sinon de purs ennemis, ils seraient \u00e0 minima vus par ces grad\u00e9s blancs comme les t\u00e9moins g\u00eanants de la d\u00e9confiture d\u2019un empire atteint jusque dans son honneur viril. Des t\u00e9moins \u00e0 \u00e9liminer, tout comme on tond en M\u00e9tropole les femmes suspect\u00e9es de \u00abcollaboration horizontale\u00bb ?<\/p>\n\n\n\n<p>Historiquement, le massacre de Thiaroye pr\u00e9lude \u00e0 une s\u00e9rie de tueries de masses \u00e9quivalentes de l\u2019Indochine au Maroc, en passant par Madagascar, dans une \u00abmise au pas\u00bb de futures ex-colonies. A ce titre, en 1946, Marcel Dagnan a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 au rang de Commandeur de la L\u00e9gion d\u2019honneur et promu \u00abCommissaire du gouvernement\u00bb fran\u00e7ais de l\u2019\u00e9poque. Tout un programme\u2026 Heureusement, les Tirailleurs et Cannes ont une autre histoire en commun. La m\u00eame ann\u00e9e 1946, moins de deux ans apr\u00e8s le bain de sang de Thiaroye, un r\u00e9giment de tirailleurs s\u00e9n\u00e9galais a en effet d\u00e9fil\u00e9 en ouverture de la premi\u00e8re \u00e9dition dudit festival. Ils sont revenus, ces Tirailleurs, en 2022, avec le film \u00e9ponyme produit et interpr\u00e9t\u00e9 par le Franco-S\u00e9n\u00e9galais Omar Sy, membre \u00e0 son tour, un demi-si\u00e8cle plus tard, du jury de la Palme d\u2019or 2024. Leur succ\u00e8s en salles a enfin permis \u00e0 une soixantaine d\u2019anciens combattants s\u00e9n\u00e9galais de ne plus avoir \u00e0 s\u2019exiler dans l\u2019Hexagone pour b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019une pension m\u00e9rit\u00e9e. Il \u00e9tait temps, en effet.<\/p>\n\n\n\n<p>SOURCE LEQUOTIDIEN<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le plus grand monument jamais \u00e9rig\u00e9 \u00e0 la m\u00e9moire des tirailleurs s\u00e9n\u00e9galais massacr\u00e9s \u00e0 Thiaroye en 1944 reste un film<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":36816,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[21],"tags":[],"class_list":["post-36815","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-societe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/36815","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=36815"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/36815\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":36817,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/36815\/revisions\/36817"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/36816"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=36815"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=36815"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=36815"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}