{"id":32854,"date":"2024-03-15T09:55:54","date_gmt":"2024-03-15T09:55:54","guid":{"rendered":"https:\/\/dekkbi.com\/?p=32854"},"modified":"2024-03-15T09:55:54","modified_gmt":"2024-03-15T09:55:54","slug":"syrie-treize-ans-apres-le-debut-de-la-guerre-il-ny-a-plus-despoir-il-ny-a-plus-de-pays","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/dekkbi.com\/?p=32854","title":{"rendered":"Syrie: treize ans apr\u00e8s le d\u00e9but de la guerre, \u00abil n\u2019y a plus d\u2019espoir, il n\u2019y a plus de pays\u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p>Ce 15 mars 2024, la Syrie entre dans sa quatorzi\u00e8me ann\u00e9e de guerre, un conflit larv\u00e9 qui a fait plus de 400\u00a0000 morts. La Syrie reste la plus grande crise de d\u00e9placement au monde\u00a0: plus de 13 millions de personnes ont fui le pays ou sont d\u00e9plac\u00e9es \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de ses fronti\u00e8res. Ceux qui sont rest\u00e9s vivent avec la peur de s\u2019exprimer sur ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Anas*, 65 ans, et Maryam*, 49 ans, viennent tout juste de quitter le pays. Ils racontent.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>RFI&nbsp;: Vous venez de quitter la Syrie, pour quelles raisons&nbsp;?<\/strong><strong>&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Anas&nbsp;:<\/strong>&nbsp;J\u2019ai quitt\u00e9 la Syrie en fin d\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re pour retrouver ma femme et mon fils qui ont fui la guerre et que je n\u2019ai pas revus depuis des ann\u00e9es. C\u2019\u00e9tait la joie\u2026 Ma femme est venue en France avec mon enfant en 2016, ils ont fui la guerre. Elle a eu une carte de s\u00e9jour de dix ans. Moi, je suis rest\u00e9 \u00e0 Damas et l\u00e0, je viens vraiment pour rejoindre mon fils que je n\u2019ai pas vu grandir.&nbsp; L\u00e0, je me repose un petit peu et je vais repartir en Syrie.&nbsp; Depuis le d\u00e9but de la r\u00e9volution en 2011, je n\u2019avais pas quitt\u00e9 la Syrie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Maryam&nbsp;:&nbsp;<\/strong>J\u2019ai quitt\u00e9 la Syrie il y a quelques mois seulement, avec mon mari et mes deux enfants. On avait tous l\u2019espoir que la situation allait s\u2019am\u00e9liorer, alors on patientait. Et puis, nos familles respectives \u00e0 moi et \u00e0 mon \u00e9poux sont l\u00e0-bas aussi, \u00e0 Damas, donc on repoussait l\u2019heure du d\u00e9part. Mais finalement, on s\u2019est dit que pour nos enfants, pour leur futur, on ne pouvait plus rester.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Pourquoi aviez-vous choisi de rester Syrie&nbsp;?&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Anas&nbsp;:&nbsp;<\/strong>\u00c7a, c&rsquo;est une bonne question\u2026. J&rsquo;avais peut-\u00eatre l&rsquo;espoir de voir quelque chose que je r\u00eavais depuis tout petit, comme toute ma g\u00e9n\u00e9ration.&nbsp;Avoir un peu de libert\u00e9 dans ce pays.&nbsp;J\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de rester, car je gardais espoir, en v\u00e9rit\u00e9. Moi et toute ma g\u00e9n\u00e9ration, nous n\u2019avons jamais connu le mot \u00ab&nbsp;victoire&nbsp;\u00bb. En tout cas, tous les gens qui ont mon \u00e2ge, vraiment, on n\u2019a eu aucune victoire dans notre vie, ni libert\u00e9, ni rien depuis cinquante ou soixante ans. Et puis moi, je voulais rester, j&rsquo;avais des choses \u00e0 faire, j&rsquo;\u00e9tais enseignant. Je savais qu&rsquo;il y avait toujours des \u00e9tudiants qui m&rsquo;attendaient tous les matins. C&rsquo;\u00e9tait comme un devoir pour moi. Je ne pouvais pas tout laisser comme \u00e7a, malgr\u00e9 le fait que j\u2019avais vraiment perdu ma famille, que mon couple s\u2019\u00e9tait bris\u00e9 \u00e0 cause de cette guerre. Mais j\u2019avais un devoir de rester. J\u2019aime la Syrie\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Maryam\u00a0:\u00a0<\/strong>Au d\u00e9but, j\u2019ai cru que tout allait \u00eatre mieux, dans tous les domaines. Puis j\u2019ai senti que tout cela allait se transformer en guerre d\u2019o\u00f9 nous ne sortirons pas calmement. C\u2019\u00e9tait trop triste, on savait que \u00e7a allait devenir l\u2019horreur. Durant tout ce temps, on avait peur, de tout. Et j\u2019avais tout le temps peur pour mes enfants, tout le temps peur de m\u2019\u00e9loigner de la maison. Mais j\u2019ai toujours eu l\u2019espoir que la guerre allait finir. Que le pays allait \u00eatre mieux, s\u2019ouvrir au monde etc. Qu\u2019on allait reconstruire notre pays qu\u2019on aime. C\u2019est pour cela que nous sommes rest\u00e9s si longtemps.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Comment avez-vous v\u00e9cu ces treize derni\u00e8res ann\u00e9es&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Anas&nbsp;:&nbsp;<\/strong>Vraiment, c&rsquo;\u00e9tait la grande joie au d\u00e9part, mais tr\u00e8s rapidement, \u00e7a s\u2019est transform\u00e9 en v\u00e9ritable guerre.&nbsp;Et toute ma famille s\u2019est dispers\u00e9e un peu partout dans le monde, en Europe, en \u00c9gypte, en Turquie. En Syrie, il me reste ma m\u00e8re, une s\u0153ur et un fr\u00e8re.&nbsp;Ils ne peuvent pas sortir, et de toute fa\u00e7on ma m\u00e8re refuse. Elle est chez elle, ils sont chez eux.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9conomiquement, depuis 2011, c\u2019est une v\u00e9ritable catastrophe, on ne peut pas comparer \u00e0 avant. C\u2019est un grand changement. Moi j\u2019\u00e9tais en France durant une certaine p\u00e9riode de ma vie, puis en 2008 j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de retourner en Syrie. Je trouvais que la vie y \u00e9tait mieux qu\u2019en France \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0. Entre 2008 et 2011, c\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9poque dor\u00e9e de la Syrie. Il y avait des touristes partout\u2026&nbsp; Plus de 5 millions par an. On parlait de la Syrie en des termes \u00e9logieux. C\u2019\u00e9tait magnifique. Quand 2011 est arriv\u00e9, on pensait que tout allait changer en mieux encore. Et c\u2019est la guerre qui a surgi. La vie quotidienne est devenue un v\u00e9ritable cauchemar. La vie est devenue trop trop trop ch\u00e8re. La pauvret\u00e9 a augment\u00e9 d&rsquo;une fa\u00e7on incroyable, l\u2019inflation a explos\u00e9. Par exemple, en 2011, un sandwich kebab coutait 35 livres (0,0025\u2009\u20ac), aujourd\u2019hui, il co\u00fbte 20&nbsp;000 livres (1,40\u2009\u20ac) \u2026. Aujourd\u2019hui, les gens n\u2019ont m\u00eame pas un dollar par jour pour vivre.<\/p>\n\n\n\n<p>Du point de vue s\u00e9curitaire, on a v\u00e9cu une p\u00e9riode de pression pire qu\u2019avant, pire que les ann\u00e9es 1980, les ann\u00e9es 1990. C&rsquo;est vraiment fou, extr\u00eamement difficile. Politiquement parlant, tous ceux qui sont rest\u00e9s en Syrie ont encore plus \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9s de se taire. C\u2019est \u00e7a le prix pour pouvoir rester. Toutes les formes d\u2019expression ont \u00e9t\u00e9 interdites, plus qu\u2019avant 2011, ou alors, on le fait avec la peur au ventre de subir des repr\u00e9sailles. Moi, je crois que j\u2019ai eu de la chance, que peut-\u00eatre mon statut de professeur me prot\u00e9geait un tout petit peu. Mais seulement un tout petit peu. Et disons que je parlais \u00ab\u00a0gentiment\u00a0\u00bb pour m\u2019exprimer. Mais tout est pire, pire qu\u2019avant 2011. Par exemple, moi, en tant qu\u2019artiste aussi, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 priv\u00e9 de mon mat\u00e9riel durant plus de dix ann\u00e9es. J\u2019ai eu interdiction de pratiquer mon art. C\u2019\u00e9tait impossible. Et \u00e7a l\u2019est toujours, ou alors il faut des tas d\u2019autorisations.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Maryam&nbsp;:&nbsp;<\/strong>Au d\u00e9but, ce n\u2019\u00e9tait pas trop mal, c&rsquo;\u00e9tait bien, on travaillait tr\u00e8s bien. Mais d\u00e8s que l\u2019embargo est arriv\u00e9, c\u2019est devenu extr\u00eamement difficile.&nbsp;Aujourd\u2019hui en Syrie, on ne peut pas vivre si on ne re\u00e7oit pas d\u2019argent de l\u2019ext\u00e9rieur. D\u2019ailleurs si les caf\u00e9s sont remplis, c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 cela, car le prix du caf\u00e9 est pass\u00e9 de 50 livres \u00e0 15&nbsp;000 livres (1\u2009\u20ac). Avant 2011, le sachet de pain coutait 15 livres, aujourd\u2019hui 8&nbsp;000\u2026. Et puis, il y a des pannes d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 en permanence, m\u00eame \u00e0 Damas. Maintenant, les gens s\u2019organisent dans leur immeuble pour mettre par exemple un groupe \u00e9lectrog\u00e8ne pour avoir la t\u00e9l\u00e9, internet, etc. Mais les probl\u00e8mes demeurent. En \u00e9t\u00e9 il fait tr\u00e8s chaud, en hiver, il fait tr\u00e8s froid\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Aussi, avant 2011, nous pouvions sortir, faire la f\u00eate, etc., sortir entre filles, sans aucun probl\u00e8me. C\u2019\u00e9tait un pays merveilleux. Apr\u00e8s 2011, la peur est devenue r\u00e9elle, on osait moins sortir, on se faisait souvent arr\u00eater en voiture, il y a commenc\u00e9 \u00e0 avoir des vols, etc. C\u00f4te libert\u00e9 d\u2019expression, depuis Hafez, on a toujours fait attention de ne pas parler trop politique ou de choses comme \u00e7a, mais aujourd\u2019hui le sentiment est encore plus fort. On a entendu tellement d&rsquo;histoires, des gens qui ont parl\u00e9 depuis 2011, et qui ont disparu&#8230; Depuis treize ans, c&rsquo;est encore plus difficile parce qu\u2019il y a deux parties en conflit. Autrefois les anti-Assad ne parlaient pas en Syrie, aujourd\u2019hui, ils sont dans une partie du pays et ils s\u2019affirment, et ils sont dans la rue. Tous ces gens qui partent en prison, \u00e7a fait tr\u00e8s peur.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Comment imaginez-vous l\u2019avenir de votre pays&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Anas&nbsp;:&nbsp;<\/strong>Depuis 2011, c\u2019est la peur, on a v\u00e9cu douze ans de peur. La mort est omnipr\u00e9sente. Aujourd\u2019hui, la guerre est presque finie dans les grandes villes comme Damas, mais la pression est toujours pr\u00e9sente. La peur est toujours l\u00e0, \u00e0 chaque coin de rue.&nbsp; Le seul probl\u00e8me, c\u2019est le r\u00e9gime. Et le r\u00e9gime ne tombera pas. Je crois que c\u2019est fini pour la Syrie\u2026 En tout cas au moins pour une dizaine d\u2019ann\u00e9es. Il n\u2019y a plus d\u2019espoir, il n\u2019y a plus de pays. Par exemple, \u00e0 Damas, la banlieue a disparu, tout a \u00e9t\u00e9 ras\u00e9. Tous les habitants sont partis ou se sont r\u00e9fugi\u00e9s dans Damas m\u00eame. Malheureusement, je n\u2019ai plus d\u2019espoir. \u00c0 mon \u00e2ge, je crois que je n\u2019aurai pas l\u2019occasion de voir ce pays libre. Visiblement, les Occidentaux ne veulent pas que \u00e7a change, ce r\u00e9gime semble leur convenir tr\u00e8s bien. Certains Occidentaux ne savent m\u00eame pas o\u00f9 est Damas. C\u2019est incroyable. La Syrie, c\u2019est mon enfance, c\u2019est toute ma vie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Maryam&nbsp;:&nbsp;<\/strong>Moi, je ne vois rien, en fait. La vie est tr\u00e8s tr\u00e8s tr\u00e8s dure. Il n\u2019y a pas d\u2019avenir. On ne voit rien. Maintenant je vois tout en noir. Mais on garde espoir parce qu\u2019on aime notre pays, \u00e0 part son pr\u00e9sident\u2026 Je n\u2019ai pas l&rsquo;espoir que le r\u00e9gime tombe, sinon il serait tomb\u00e9 depuis longtemps. Mon espoir est que le pays retrouve la paix et qu\u2019il s\u2019ouvre au monde. Moi, j\u2019esp\u00e8re retourner le plus vite possible en Syrie\u2026 M\u00eame d\u00e8s demain si je le pouvais. Mon pays me manque, ma famille, mes amis, la vie l\u00e0-bas, tout\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><em>*Les pr\u00e9noms ont \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9s<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce 15 mars 2024, la Syrie entre dans sa quatorzi\u00e8me ann\u00e9e de guerre, un conflit larv\u00e9 qui a fait plus<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":32855,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[51],"tags":[],"class_list":["post-32854","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-general"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/32854","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=32854"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/32854\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":32856,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/32854\/revisions\/32856"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/32855"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=32854"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=32854"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/dekkbi.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=32854"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}