JUSTICE, REGIES FINANCIERES, POLITIQUE – Le grand déballage de l’ancien chef de la Centif

Dans un livre qui vient de paraitre aux éditions L’Harmattan, l’ancien chef de la Centif (Cellule nationale de traitement de l’information financière) ne met pas de gants pour dénoncer ce qu’il considère comme une véritable mafia au cœur des administrations africaines en général, sénégalaises en particulier.

 

Elle a les allures d’un mal incurable. Plus les régimes passent, plus la corruption prend ses aises dans les différentes institutions de la République. Après avoir dirigé la Cellule nationale de traitement de l’information financière (Centif) sous le régime de Wade, avant d’intégrer le prestigieux corps des inspecteurs généraux d’Etat, puis secrétaire général du ministère de l’Economie et des Finances, Ngouda Fall Kane décide enfin de consigner, dans un ouvrage intitulé ‘’Criminalité financière en Afrique et moyens de lutte : l’exemple du Sénégal’’, les faits de grand ‘’banditisme financier’’ dont il a été témoin ou entendu parler à travers les régimes.

Publié aux éditions L’Harmattan, le livre de 388 pages constitue un véritable requiem contre la corruption dans les Etats africains, en partant de l’exemple du Sénégal.

Ancien pilier de la lutte contre le blanchiment d’argent, son récit sur la corruption dans le secteur de la justice est tout simplement renversant. Au banc des accusés, il y a avocats, magistrats et leurs rabatteurs qui passent leur temps à se pavaner dans les cours et tribunaux. ‘’Il est courant, précise M. Kane, que l’avocat soit choisi par le client non pas par ses compétences à plaider un dossier, mais en fonction de ses seules capacités à négocier avec le juge, moyennant bien évidemment une rémunération douteuse. Cette capacité à négocier avec le juge devient ainsi le seul fonds de commerce de certains avocats, avec comme conséquence, sur la profession, la paupérisation croissante de ceux qui ont opté pour l’honnêteté, choisissant de ne pas maculer leur robe et d’honorer leur serment’’.

Le mal, selon l’ancien patron de la Centif, est si profond que certains chefs d’entreprise, du fait de cette présence exacerbée de la corruption dans le système judiciaire, considèrent la justice comme un instrument de management à intégrer dans le processus de gestion. ‘’Le recours à la corruption fait alors partie de leur mantra managérial’’, fustige celui qui a été débarqué du Secrétariat général du MEF en 2014, non sans mettre sur la table beaucoup de cas pratiques de méga corruption.

A la page 46 du livre, il s’indigne : ‘’Comment peut-on apprécier que trois épouses de hauts magistrats sénégalais, des plus hautes juridictions, aient pu bénéficier, en 2012, à elles seules, de  2 700 m2, dans le cadre du morcellement d’un titre foncier appartenant à l’Etat  dans une zone où le m2 est vendu à 300 000 F CFA ? Quelle était la contrepartie ?’’ Il faut rappeler que le Sénégal était dans un contexte électoral avec un président de la République qui luttait pour avoir un troisième mandat controversé.

Ce fait, à en croire l’ancien IGE, serait loin d’être isolé. L’auteur en veut pour illustrations les soupçons de corruption qui ont traversé les relations ‘’tendues’’ entre avocats et magistrats, au point d’être abordés à l’occasion de l’ouverture des cours et tribunaux en 2015. ‘’Il s’agit de l’affaire Wartsillo West Africa représentée par le cabinet d’un ancien bâtonnier de l’Ordre des avocats et la société Résidence les jardins représentée par un cabinet non moins célèbre. Cette affaire a été enrôlée à la Cour d’appel de Saint-Louis. Elle faisait suite à la résiliation, par WWA, d’un contrat de location qui la liait à la société RLJ. La cour d’appel avait condamné WWA à payer plus de 1,5 milliard F CFA…’’ dans des conditions nébuleuses.

Au finish, trois magistrats ont été mutés, et cela, sur la base d’un rapport de l’IGAJ, semble confirmer Ngouda Fall Kane.

Ces sanctions, quoique bénignes par rapport à la gravité de l’accusation, cachent mal d’autres faits aussi graves et qui restent souvent sans aucune punition. Bien au contraire. D’aucuns s’en tirent même avec des promotions, n’hésitant pas à narguer leurs détracteurs, chantres de la vertu dans la gouvernance des affaires publiques. L’auteur donne en exemple une affaire rocambolesque qui a eu à occasionner, pour le Trésor public, une perte de 40 de milliards de francs CFA. Au banc des accusés, il y a la douane, des transitaires et un fonctionnaire qui en serait un des principaux cerveaux.

‘’A l’occasion d’un contrôle interne de la structure chargée de la mobilisation des recettes douanières entre 2009 et 2011, souligne l’ancien IGE, l’existence d’un vaste réseau de criminels financiers a été décelée, impliquant le fonctionnaire en charge du recouvrement, des transitaires, des hauts responsables de l’Administration des douanes….   Nonobstant les demandes de sanctions à son encontre, il (le chargé du recouvrement) est resté à son poste. Le comble a été sa décoration en 2013 ou 2014 sur proposition de son supérieur hiérarchique’’.

Dans une démarche très critique, l’auteur est aussi revenu avec forces détails sur les différents modus operandi utilisés dans les secteurs de la justice, de l’Administration et des régies financières pour opérer certains desseins funestes. Au vu et au silence souvent de toute la hiérarchie. Dans certains cas, relève-t-il, sur la base de chèques sans provision, contre rétro-commission, on permettait à des transitaires de bénéficier de bons à enlever, leur permettant de prendre leurs marchandises sans bourse délier.

Il déclare : ‘’… Le supérieur hiérarchique du fonctionnaire chargé du recouvrement des droits de douane ne pouvait ne pas être au courant d’une telle pratique, au regard, d’une part, des informations financières qu’il recevait régulièrement pour la confection de la situation journalière de trésorerie de l’Etat et, d’autre part, des mises en garde régulière de l’institut d’émission (BCEAO) relativement au nombre et aux montants extrêmement élevés des chèques impayés, constatés pendant cette période’’.

L’autre pratique en vogue, selon lui, c’était de retenir les chèques pendant une longue durée, le temps de permettre au transitaire de chercher des fonds pour payer. L’auteur d’ajouter pour justifier du lien très étroit entre la corruption et le blanchiment d’argent : ‘’Certains de ces acteurs n’ont pas hésité d’investir cet argent dans le transport. Comme quoi, le blanchiment est le fils aîné de la corruption.’’

Par ailleurs, l’ancien chef de la Centif est également revenu sur les pratiques illicites de transitaires véreux avec leurs complices qui n’ont eu de cesse de grever le budget de l’Etat. Leur démarche, estime-t-il, consiste à réclamer l’intégralité des droits à payer par l’importateur et de négocier une sous-liquidation ou tout simplement un non-paiement des droits, en contrepartie d’une commission à l’agent liquidateur de la douane.

Autant d’éléments qui poussent M. Kane à écrire : ‘’La méga corruption est une jungle où de grands administrateurs aux costumes guêtrés, aux senteurs de parfum fort onéreux, des chefs d’entreprises publiques ou parapubliques, des héros statufiés des milieux de la jet-set, de hauts magistrats, des avocats réputés, des banquiers aux CV balèzes, des ministres, des députés, des gros bonnets de la politique côtoient d’obscurs intermédiaires, des individus en quête d’argent facile, des rabatteurs sans scrupule, spécialistes de l’arnaque, aux mallettes bourrées de faux documents aux entêtes et cachets issus de fabriques iconoclastes.’’

Entre ces gens, fait-il remarquer, des liens de complicité et des échanges nébuleux se tissent, parfois loin des soupçons autour de l’argent impropre, de dessous-de-table, de pots-de-vin et de surfacturations. ‘’Toute une infra-économie ravageuse qui, de façon structurelle, freine la croissance de nos pays, injecte ses prurits dans les échanges, au grand dam de ceux qui s’évertuent à être dans la vertu du travail et l’éthique de la responsabilité.  Entre les ‘élites délinquantes’ et la faune interlope, circulent l’argent occulte, des produits recyclés de la corruption…’’.

En plus de la justice, des régies financières, l’auteur consacre également une bonne partie de son ouvrage à la corruption dans la politique, dans la commande publique, dans la pêche, les mines, le pétrole, l’électricité, entre autres.

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