GRAND’PLACE AVEC SAMBA SY, ANCIEN DIRECTEUR DE L’ADMINISTRATION PENITENTIAIRE

‘’Ce qui m’a le plus fait mal, c’est mon fils ainé qui a été tué au Commissariat central’’.

Commissaire divisionnaire de classe exceptionnelle, Samba Sy est le dernier flic à diriger l’Administration pénitentiaire, au moment des douloureux évènements d’avril 1987, soldé par la radiation de tous les policiers du Sénégal. Depuis lors, les Gendarmes règnent presque sans partage, à la tête de cette administration longtemps rattachée au ministère de l’Intérieur, avant de migrer à la Justice. Radié de la police avant d’être réintégré, ayant vu son fils ainé battu à mort dans un Commissariat, son ami, le Commissaire Sadibou Ndiaye, tué et jeté dans les falaises de Ouakam, Samba Sy a également été trainé dans la boue pour une accusation dégradante de falsification d’un décret présidentiel. C’est donc un homme amer, mais qui refuse catégoriquement de vouloir solder ses comptes à travers son livre autobiographique qui vient d’être publié aux éditions L’harmattan Sénégal, qui s’est confié à EnQuête. Sans tabou !

 

Veuillez-vous présenter aux lecteurs qui souhaiteraient en connaitre davantage sur Samba Sy, auteur du livre ‘’Parcours d’un Commissionnaire divisionnaire, entre sacralisation de l’Etat, dévouement et blessures’’ ?

Je m’appelle Samba Sy, Commissaire de police divisionnaire de classe exceptionnelle à la retraite. J’ai été auparavant, après avoir obtenu la Licence es Lettres (il n’y avait pas encore la Maitrise), nommé professeur d’histoire et géographie au Lycée Malick Sy de Thiès. Par la suite, Monsieur Jean Colin, alors tout-puissant ministre d’Etat, ministre de l’Intérieur, avait décidé, après les évènements de 1968, de rajeunir les cadres de la Police, en recrutant des universitaires. C’est à cette occasion que je suis entré dans la Police. J’avais 25 ans. Au début, mon père n’était pas d’accord. C’est un de mes cousins Cheikh Amala Sy (Père de Mamadou Racine Sy, PDG King Fahd Palace) qui l’a finalement convaincu. Mon père est traditionnaliste. Et comme la plupart de ses contemporains, il estimait que certains corps de l’Etat, la police, la douane, les impôts, étaient des corps qui étaient destinés à des gens castés. Ceux qu’ils pensaient être plus nobles ne devaient pas y aller. Il a fallu donc l’intervention de mon cousin pour le faire revenir à de meilleurs sentiments.

Après recrutement sur titre, j’ai été à l’école de police, où j’ai subi une formation de deux ans : une formation théorique, une formation pratique et une formation militaire. J’insiste sur la formation militaire, parce que ça n’a pas été évident. Un intellectuel qui sort de l’université et qui se retrouve dans un camp militaire, qu’on met au pas, qu’on oblige à porter une culotte, à qui on tond entièrement la tête en lui enlevant tous ses cheveux, à qui on oblige à faire son lit, sous peine d’aller au cachot et de nettoyer les chiottes, vous imaginez certainement la différence. Nous, intellectuels qui nous croyions d’esprit un peu supérieur et qui nous retrouvions ainsi rabaissés à ce niveau, commandés pour la plupart par des gens plus jeunes, moins diplômés….

En avez-vous gardé quelques anecdotes de cette formation militaire à Dakar Bango ?

J’en ai gardé de graves anecdotes. Lorsqu’on nous a envoyé à Dakar Bango pour suivre la formation militaire, ça était très douloureux. L’un de nos collègues a dû démissionner. Nous avons été obligés de faire un mouvement, qui a obligé l’autorité supérieure installée à Dakar d’envoyer une délégation à Saint-Louis, pour nous mettre dans les rangs. C’était catastrophique. On nous a punis ; on nous a soumis à ce qu’on appelle le largage. C’est-à-dire, on vous envoie la nuit à 50 km de Saint-Louis avec le sac à dos, le fusil à l’épaule, la gourde, et la tenue kaki pour marcher la nuit, revenir au cantonnement.

C’était extrêmement douloureux. Surtout pour des intellectuels, habitués à amuser la muse, à disserter, à faire preuve de suffisance et même de supériorité par rapport aux autres. Mais, pour les militaires, pour commander, il faut savoir d’abord obéir ; se mettre dans la peau de celui qu’on commande pour savoir quels ordres donnés, à quel moment. Malgré toutes les difficultés, nous avons tenu bon ; il n’y a qu’un collègue qui a abandonné en cours de route. Nous sommes ensuite revenus à Dakar pour continuer notre formation de deux ans. C’était la première et la dernière expérience pour un policier d’être envoyé dans un camp militaire pour subir une formation. Depuis lors, à ma connaissance, toutes les autres formations ont été effectuées dans les commissariats et ailleurs.

C’était difficile certes, mais n’était-ce pas plus rigoureux et efficace dans la formation des forces de l’ordre ?

Je reconnais que c’était nettement plus rigoureux. Nous en avons gardé des souvenirs. Pour le défilé de la fête de l’indépendance, par exemple, on nous a obligés, le fusil à l’épaule, la tenue courte, en culotte, à défiler devant les autorités, au même titre que des ‘’gobis’’ qui avaient à peine le certificat, alors que nous, on avait pour la plupart des licences. C’était une formation extrêmement forte dont on a bénéficié. A la sortie de cette formation, j’ai été major de cette première promotion des intellectuels, comme on les appelait.  Un diplôme qui m’a été remis par feu Jean Collin, ici, à l’école de police en 1972.

Major de votre promotion, vous avez intégré le milieu professionnel. Pouvez-vous revenir sur votre parcours ?

J’ai été nommé, à la suite de ma formation, comme Commissaire adjoint à Pikine, où j’ai eu la chance de recevoir -parce que le titulaire était en congé- le Président Abdou Diouf, à l’époque Premier ministre, et qui était très content d’être reçu, je reprends ses termes, par un ‘’si jeune commissaire’’. Il félicitait ainsi Jean Collin d’avoir eu cette lumineuse idée de rajeunir la police nationale et de mettre à sa tête des intellectuels. C’était à Pikine, devant le ministre d’Etat Jean Collin et devant tout le monde.

Vous parlez dans le livre des rapports parfois difficiles entre ‘’ces jeunes commissaires intellectuels’’ et les vieux commissaires. Qu’est-ce qui l’expliquait ?

Ah… C’était très tendu. Quand on commençait à prendre fonction dans les commissariats de police, la plupart des arrondissements de police étaient dirigés par des officiers de police âgés, qui n’admettaient pas d’être remplacés par des jeunes qui n’avaient aucune expérience.

De ce fait, il y avait des problèmes à tous les niveaux. Mais, nous avons pu relever le défi. Ainsi, j’ai pu diriger 4 des 7 commissariats de police de Dakar. J’ai été adjoint à Pikine, Commissaire du premier arrondissement, le plus important (Plateau), j’ai aussi été commissaire de Rebeuss, Commissaire de la Médina et Commissaire de Bel Air, qui était à l’époque à l’emplacement actuel de l’ancienne gare routière, derrière la Caserne des sapeurs-pompiers. Et je crois avoir eu des résultats positifs qui ont amené l’autorité à me nommer chef de la sûreté urbaine de la région du Cap-Vert qui allait jusqu’à Bargny.

J’ai pu y développer tout ce que j’avais appris et j’ai eu les meilleurs résultats. Tellement satisfaisant que c’est de là-bas que j’ai été nommé directeur de l’Administration pénitentiaire du Sénégal à 38 ans, en remplacement du Colonel de la Gendarmerie Massar Diop qui avait 10 ans de plus que moi. Lequel m’avait d’ailleurs prodigué des conseils très utiles. J’ai exercé cette fonction avec dignité, compétence ; ce qui m’a permis d’avoir les décorations de l’ordre du mérite, de l’ordre national du lion, d’obtenir le grade le plus élevé, pour être, dès l’année suivante, radié comme tous les autres policiers.

Un épisode qui semble vous être resté en travers la gorge… N’est-ce pas ce qui vous a poussé à briser le silence pour solder vos comptes ?

J’ai écrit ce livre pour mes enfants, mes petits-enfants, pour qu’ils sachent quel a été mon parcours, pour qu’ils puissent s’en inspirer. C’est pour permettre aux jeunes policiers de savoir comment se comporter tant avec l’Etat, qu’avec les citoyens, les populations. C’est donc un message d’espoir aux jeunes. Ce n’est pas pour me venger. C’est vrai que j’ai subi beaucoup de préjudices. Le premier, c’est la radiation. Parce que je ne la comprends pas, après avoir eu de si bons résultats. Pire, six mois après la radiation, on intégrait une partie des policiers radiés sur examen des dossiers. Je remplissais tous les critères, mais, je n’en faisais pas partie. Je n’ai jamais compris pourquoi cet ostracisme, alors que j’ai toujours été loyal à l’autorité et à l’Etat.

Est-ce à dire que vous avez eu à jouer un rôle particulier dans les évènements de 1987, dits de la grève des policiers ?

Je ne sais toujours pas pourquoi un tel acharnement. D’ailleurs, je n’étais pas le seul. Il y avait des gens plus méritants que je cite dans le livre et qui n’ont pas été réintégrés, eux non plus. Par exemple, l’ancien commissaire central de Dakar, le commissaire Cheikh Kane qui était de ma promotion et qui a eu à arrêter Abdoulaye Wade, sur instruction du gouvernement. Convoqué au tribunal, il a dit : qu’il a arrêté Abdoulaye Wade, député, parce qu’il est officier et c’était en flagrant délit. Il a défendu l’Etat en prenant tout sur son dos. Ironie de l’histoire, le député Abdoulaye Wade qu’il avait arrêté au nom de l’Etat, a été le seul député, avec sa coalition et son parti, à quitter l’Assemblée nationale pour protester contre la loi de radiation. C’est pour montrer combien les gens peuvent parfois être ingrats. Pour en revenir à votre question, j’ai eu à jouer un rôle extrêmement important pour avoir essayé, du mieux que j’ai pu, d’amener le peu de ces grévistes entre guillemets à rentrer dans les rangs. Et tout le monde : gendarmes, policiers et civils peuvent en témoigner. Mais, c’est aussi ça la vie.

Parlez-nous un peu plus de cette fameuse grève suivie de la radiation ?   

C’était une affaire très grave qui a vu des policiers, qui, autrefois, craints, respectés, adulés, jeter à la vindicte populaire, des policiers qui étaient méprisés et qui ont tout perdu, malgré tous les services rendus à la Nation. Je dois préciser qu’il n’y a jamais eu de grève. Il y a juste eu un mouvement d’humeur réalisé par certains policiers offusqués par la condamnation de leurs collègues, accusés de la mort d’un détenu. Mais ce qui m’a le plus fait mal, c’est mon fils ainé qui a été tué au Commissariat central.

Etait-ce lié au mouvement d’humeur des policiers ?    

Non, c’était bien après. Parce que d’autres évènements sont venus se greffer à tout ça. Après la réintégration du premier groupe, six mois après les autres étaient réinsérés dans la police municipale. Compte tenu de mon parcours, de mes diplômes, de mes compétences, j’ai été nommé directeur de la police municipale de Dakar en 1992-1993, avec presque 400 agents placés sous mon autorité. Je suis resté directeur de la police municipale pendant presque 10 ans.

Pourquoi donc votre fils aîné a été tué, selon vous, alors que vous avez été réhabilité ?

Après avoir été réhabilité, après avoir donné le meilleur, après avoir reçu toutes les félicitations, on m’a accusé d’avoir falsifié un décret du président de la République pour me maintenir dans les fonctions de directeur de la police municipale. Un jour, mon fils était à la police pour des formalités administratives. En voyant le nom de son père, des agents l’ont traité de policier radié, de fraudeur de décret… Il a voulu laver mon honneur en les traitant de menteurs. Ils l’ont alors battu jusqu’au coma. Il a alors été évacué à l’hôpital où il a rendu l’âme. Dans un premier temps, j’avais porté plainte, mais eu égard à mon rang, je l’avais finalement retirée, pour ne pas avoir à accuser mes anciens collègues.

Limogé de votre poste de directeur de l’administration, puis radié de la police, vous avez été exclu de votre maison de fonction dans des circonstances que vous jugez humiliantes. Comment l’avez-vous vécu avec votre famille ?

J’avais très mal. J’ai été expulsé par la Gendarmerie avec l’assistance des détenus en corvée pour jeter tous mes bagages dans la rue. Alors que j’étais, non seulement, le patron des prisonniers, mais le patron des patrons des prisonniers. Ils avaient une intention manifeste de m’humilier avec ma famille. Pour expulser quelqu’un, il faut au moins lui notifier ça à l’avance. Si on m’avait prévenu une semaine à l’avance, j’aurais quitté le logement et garder ma dignité. Mais un matin, tôt le matin, j’ai trouvé ma maison, encerclée par des gendarmes qui ont barré tous les accès… Le Commissaire Sadibou Ndiaye venait d’être tué. Son corps placé dans sa voiture, et jeté dans les falaises des Mamelles. Ce souvenir était donc encore vivace dans mon esprit, lorsque j’ai vu les gendarmes défoncer la porte de ma maison. J’ai alors eu le réflexe, après avoir rassuré ma famille, de me déguiser. J’ai enlevé le pyjama que j’avais ; j’ai mis une culotte, assorti d’un sous-vêtement, une serviette au cou avec des sandales. A la porte, je leur ai dit que le Commissaire était en haut. Ils m’ont demandé qui j’étais, je leur ai répondu que je suis le ‘’boy’’ (domestique) et je suis sorti. Je pense que c’est ce réflexe qui m’a sauvé. Ils ont jeté les membres de ma famille dans la rue et sont repartis.

Qui était ce Commissaire Sadibou Ndiaye tué et jeté dans les falaises de Ouakam ?

C’était le Commissaire de Police le plus gradé, au moment de la radiation. Il était directeur de la Sécurité publique, pendant que moi j’étais le directeur de l’administration pénitentiaire. On raconte qu’il aurait été tué. Où ? Par qui ? Je ne saurais le dire pour ne pas jeter l’anathème sur qui que ce soit. Je sais qu’on a retrouvé son corps dans sa voiture. Pour qui connait Sadibou qui était un fervent musulman, un ami, un grand frère que je connaissais très bien, il ne s’est pas suicidé. Le jour où il se rendait à la Présidence, je n’étais pas encore radié, il est venu me trouver à mon bureau pour me dire qu’il allait à la Présidence. Le lendemain, on avait appris sa mort et son corps retrouvé à Ouakam. C’est comme ça que ça s’est passé.

Revenons sur l’affaire du ‘’faux décret’’. Vous pensez que c’était un coup monté de toutes pièces ?

J’avais fait là-bas 10 ans. Il y avait peut-être des gens qui voulaient mon poste. Il y a aussi le changement de patron à la tête de la mairie de Dakar. Mamadou Diop qui me faisait confiance était parti. Pape Diop l’a remplacé et a changé tous les directeurs. Il a voulu peut-être me changer. Mais comme il avait des difficultés à changer un brigadier affecté à la garde de Serigne Mansour Sy, il s’est peut-être rendu compte qu’il ne peut rien contre moi. Je vais vous raconter une anecdote. Un jour, il m’a demandé pourquoi j’ai affecté quelqu’un à la garde de Serigne Mansour et non du khalife général des mourides. Je lui ai dit : d’abord parce que ce dernier n’habite pas Dakar. Ensuite, parce que le maire ne m’a jamais demandé d’affecter un agent à un quelconque dignitaire mouride.

Mais quelle est la part de vérité dans cette histoire du décret ?

Je ne saurais tout dire pour ne pas gêner certains. Etant donné que j’ai pardonné, je préfère tourner la page. En tout cas, les faits sont là. Ceux qui liront le livre pourront se rendre compte de ce qui s’est passé. Donc, lorsque Monsieur Pape Diop (ancien maire de Dakar) a voulu enlever le policier municipal affecté à la garde de Serigne Mansour Sy. Il n’a pas réussi, m’en avais fait le reproche. Il m’avait demandé pourquoi Serigne Mansour dispose d’une garde et non le khalife général des mourides. Je lui avais dit que s’il avait une résidence à Dakar, j’aurais pu le faire. Ensuite, le maire ne m’avait pas demandé d’affecter un gardien à un quelconque dignitaire mouride établi dans la capitale. Finalement, de conjecture à conjecture, on peut penser à beaucoup de choses.

Finalement, dans quelles circonstances avez-vous quitté votre poste ?

J’ai quitté non pas par le maire qui avait la seule compétence de me relever, mais, par le ministre en charge des Collectivités locales, Monsieur Thiéwo Cissé Doucouré, qui est décédé. Malheureusement. Auparavant, j’avais eu une prolongation d’activité qui avait été demandée par le Général Lamine Cissé sur recommandation du maire de la Ville (Mamadou Diop) pour que je sois admis à la prolongation. C’est donc un décret authentique qui a permis de me maintenir au poste. Je n’ai jamais falsifié un document. Dieu faisant bien les choses, après le départ de Thiéwo Cissé, c’est Macky Sall qui a été nommé ministre de l’Intérieur chargé des Collectivités locales, qui m’a nommé Conseiller technique, je percevais un salaire de 450 000 francs, alors qu’à la police municipale, je touchais 300 000 francs. Après lui, Aminata Tall l’a remplacé et j’ai continué à travailler avec elle jusqu’à son départ du gouvernement.

Quelles sont les causes de l’insécurité à Dakar ?

Il y a beaucoup de problèmes. Des problèmes dans la formation, des problèmes dans le suivi, des problèmes dans le commandement de la Police. Mais malheureusement, ce ne sont pas des choses qu’on peut étaler sur la place publique. Mais, pour ce qui me concerne, je trouve beaucoup de carences. J’ai fait des rapports que j’ai adressés aux autorités, de manière honnête, pour leur dire de prendre telles dispositions dans telles circonstances.

Quelle analyse faites-vous des difficultés vécues par les forces de sécurité lors des évènements de mars dernier ?

Ces évènements sont arrivés à cause d’un problème d’improvisation des forces de défense. Il y avait beaucoup d’improvisation, beaucoup de tâtonnement et même des erreurs. Il y a eu beaucoup d’erreurs dans l’art de gérer les troubles et les rétablissements de l’ordre public. Ce qui est dommage, c’est que la police actuelle ne fait pas appel aux anciens, qui en savent plus qu’eux, pour avoir vécu des situations plus graves que celles-là.

Lesquelles par exemple ?

Je ne souhaite pas rentrer dans les détails pour ne pas gêner. Comme je vous l’ai dit, mon livre n’est pas vindicatif, ce n’est pas un recueil de protestations et de frustrations, mais c’est un recueil d’informations. C’est pourquoi, je ne souhaite pas parler au public de certaines informations qui sont dans le secret défense.

Que vous rappellent les évènements de 1994 ?

On venait juste d’être réhabilité. Je me rappelle les arrestations de Pape Malick Sy et de son neveu Moustapha Sy. Je me rappelle aussi la mort des policiers qui ont reçu des coups de hache et de machettes sur le boulevard centenaire. Ces évènements ont eu lieu devant la porte de la Gendarmerie qui se trouvait en repos, parce que les mercredis après-midi, les gendarmes sont au repos. Les policiers qui n’étaient pas en repos n’ont pas eu les réflexes qu’il fallait et ils en ont payé le lourd tribut. C’était vraiment triste. C’est dans ces circonstances que nous avons pris fonction.

Qu’en est-il des rapports parfois difficiles entre policiers et gendarmes ? Est-ce une réalité ou une simple vue de l’esprit ?

C’est vrai qu’il y a toujours eu des problèmes. En ce qui me concerne, j’ai remplacé un colonel de Gendarmerie. J’ai aussi été remplacé par un colonel de gendarmerie à la Direction de l’administration pénitentiaire. J’ai aussi été expulsé par la Gendarmerie, avec beaucoup d’indélicatesse. Ils auraient pu me dire au moins que l’Etat a besoin de récupérer le logement, il faut le libérer. Je serais parti dans la dignité. Cela en dit long sur les relations entre les deux corps. Depuis lors d’ailleurs, l’administration pénitentiaire est dirigée par la Gendarmerie. Seul un magistrat a dirigé du temps de Mimi Touré. Alors que de mon temps, c’était une direction du ministère de l’Intérieur. C’est par la suite qu’elle a été rattachée à la Justice. Malgré cela, ce sont les gendarmes qui y ont régné sans interruption.

Est-ce une anomalie ?

Oui, c’est une anomalie. Mais, il appartient aux autorités d’en prendre conscience et de corriger, s’il y a lieu.

Quelles en sont les conséquences sur la qualité de service ?

Je ne saurais m’épancher trop là-dessus pour ne pas paraitre comme un pourfendeur de la Gendarmerie. Je ne voudrais pas non plus apparaitre comme un donneur de leçons, non plus comme un aigri qui cherche à se faire justice par la presse. Ce n’est pas mon cas. Ceci est un simple aperçu de la vie d’un fonctionnaire qui a donné le meilleur de lui-même, jusqu’à sa retraite. C’est un ouvrage destiné à ses enfants, ses petits-enfants, ainsi qu’aux jeunes agents en exercice, pour leur permettre de pouvoir mieux gérer.

Dans l’affaire Baba Ndiaye qui a été à l’origine de la grève des policiers, des agents ont déploré l’ingratitude de la hiérarchie. Avez-vous ce sentiment ?

En fait, la police a bon dos. On met tout sur le dos de la police. Et elle accepte souvent de subir, parce qu’elle a choisi de servir, de se mettre au service de la loi et de l’Etat, dans l’intérêt supérieur de la Nation. Dans l’affaire Baba Ndiaye que vous avez cité et sur laquelle je reviens amplement, il s’agit d’un citoyen arrêté pour recel. Il est décédé non lors de la période de garde à vue, mais après le mandat de dépôt. Toujours est-il que ses parents ont porté plainte, suite à son décès et des policiers ont été condamnés. A tort ! Ce qui a suscité la colère de certains de leurs collègues. Et cela a été mal géré.

Justement, cela nous permet de parler de la condition des détenus. Quelles solutions pour les mettre dans de meilleures conditions et lutter contre le surpeuplement carcéral ?

Avec l’accroissement démographique, il y a plus de délinquants, plus de travail pour les magistrats, et plus de monde dans les prisons. Plus on avance, plus ceci va augmenter. Il appartient à l’Etat de prendre ses responsabilités et de mettre en place d’autres prisons, ou alors de relever les plafonds de tous les établissements pénitentiaires qui existent. Lorsque j’étais directeur de l’administration pénitentiaire, c’était l’un de nos premiers projets. A l’époque, avec l’appui constant du ministre de l’Intérieur Ibrahima Wone, on a rouvert le camp pénal de Koutal qui était fermé depuis longtemps. Ce n’était pas évident dans un contexte où on estime que quiconque ouvre une prison sera le premier à y séjourner. Je dois d’ailleurs signaler que c’était la première fois depuis les indépendances. Ce qui nous a permis d’y transférer 250 des détenus de Rebeuss. En outre, grâce à des travaux que j’ai fait effectuer par des détenus avec l’aide des préfets, nous avons relevé considérablement le plafond de la plupart des établissements pénitentiaires dans les départements. La plupart de ces établissements ne pouvaient recevoir plus de 20 détenus. Nous avons également fait changer l’appellation de tous les établissements du Sénégal….

Quid de la réinsertion sociale des détenus ?

Nous avons beaucoup fait à l’époque pour la préparation des détenus à leur réinsertion sociale. Le président Abdou Diouf en était d’ailleurs très fier, après avoir vu à la foire de Dakar, les produits réalisés par les détenus. Tellement fier qu’il était revenu une semaine après avec son épouse pour lui montrer les réalisations. Aussi, dans certaines prisons comme Koutal, on a aménagé des terres cultivées par les détenus et qui permettaient, non seulement, d’améliorer leurs conditions d’existence, mais aussi, d’approvisionner les populations environnantes. Autant de choses dont nous sommes encore très fiers.

Le Sénégal a-t-il les moyens de faire face efficacement aux nouvelles formes de menaces comme le terrorisme ?

Parfaitement ! Pour le moment, je ne pense pas que le terrorisme puisse prospérer au Sénégal. Mais c’est maintenant qu’il faut prendre des mesures, avant que le pire n’arrive. Nous avons les moyens de prendre toutes les dispositions utiles pour contrer le terrorisme. Il y a les moyens, les compétences, et il y a le génie.

Parlez-nous un peu de vos rapports avec la famille Sy, particulièrement avec Serigne Babacar Sy ?

Mon père est tidiane. Il s’appelle Aly Racine Sy, celui-là même qui est chanté par les griots : ‘’Toucouleur Aly Racine, nagn dem Podor’’. C’était mon père. Il était d’une grande générosité. Il préférait donner aux autres et sacrifier sa propre famille. Il préférait nourrir les autres et mourir de faim. Son petit frère s’appelle Babacar Sy, son autre frère Cheikh Tidiane Sy et son autre petit frère Mouhamed. Lorsque j’ai eu des problèmes à l’école primaire, parce qu’à l’époque, les instituteurs étaient des toubabs. Le maitre trouvait que j’étais trop bègue. Je n’arrivais pas à prononcer la lettre A. Il fallait que je sautille, que je fasse des gestes pour y arriver. S’y ajoute : j’avais des crises épileptiques qui, quand elles arrivaient, perturbaient toute la classe. Tout cela a poussé le maitre à me renvoyer. Mon père m’a alors emmené à Tivaouane, chez Serigne Babacar Sy.

C’était en 1951, presque plus de 6 ans avant la mort du khalife. Il m’a alors pris et m’a posé sur ses genoux. Et il a enlevé le béret noir que je portais. Lorsqu’il m’a regardé, il a dit à mon père qui me l’a raconté que je ressemble étrangement à Pape Malick Sy, le fils de Serigne Babacar. Il lui a dit : si jamais je perds Pape Malick, je viendrais le chercher. Mon père était alors content, mais son engouement s’est un peu estompé, quand le marabout lui dit de me ramener à l’école. Mon père était donc un peu déçu, mais, ne voulait en aucun cas me ramener à l’école, parce qu’il a une fierté qui dépasse l’entendement. C’est finalement ma tante, une domestique chez les blancs, qui m’y a amené avec un billet de 10 francs français, correspondant à 50 000 francs CFA actuellement, qu’elle a proposé au maitre. Et le maitre m’a repris. Mieux, deux mois après, il m’a surclassé. Il a dit à ma tante que mon niveau dépasse le niveau des autres. Pour ma tante, c’est grâce à elle, parce que c’est elle qui m’encadrait. Pour ma mère, c’est grâce à Serigne Babacar qui a prié sur ma tête. Toujours est-il que j’ai eu le certificat à 11 ans, puis la licence…

Samba Sy est originaire de quelle localité ?

Je suis né à Dakar. Mais mon père est originaire du Fouta. Le père de mon père, Samba Racine Sy, a accompagné Seydi El Hadji Malick, jusqu’à Tivaouane. Lorsque ce dernier s’est installé à Tivaouane, mon grand-père est allé à Kelle, à une vingtaine kilomètres, où il a épousé Woré Fall, une dignitaire. Mon père est né de cette union. Il a réussi à rejoindre son oncle, petit frère de sa mère, Samba Souna Diop, qui était connu et très célèbre. A cette époque déjà, il disposait d’un cheval blanc. C’était en 1945. J’ai alors eu le privilège de naitre à l’hôpital des indigènes. A l’époque, il y avait deux hôpitaux dans Dakar : Principal qui était l’hôpital des français et Le Dantec qui était celui des indigènes. Pour la petite histoire, chez mon homonyme Samba Souna Diop, un jour, je rampais pour aller me jeter sous les sabots du cheval qui m’a piétiné. J’ai été soigné à l’hôpital. Mais, je pense qu’il y a eu les séquelles que je trainais et qui me causaient les crises. D’autres estiment que c’était les ‘’rabs’’ (djinns).

Lequel des commissariats que vous avez fréquentés vous a le plus marqué ?

C’est le Plateau. C’est là où j’ai eu les meilleures relations. Le plateau étant la capitale où résident la plupart des hommes d’affaires : sénégalais, libanais, les riches, les commerçants, c’est là où j’ai eu les meilleurs résultats, les plus grandes opportunités. Tenez-vous bien, en 1976, Famara Sagna était directeur de la BNDS (Banque nationale de développement du Sénégal). Et il envoyait tout le temps son chauffeur pour faire des légalisations. Un jour, ce dernier me dit : Commissaire pourquoi vous n’irez pas voir Famara pour faire un prêt et réaliser vos projets ? C’est sur son insistance que je suis allé voir Famara, qui m’a prêté 10 millions. Vous vous rendez compte. Nous sommes en 1976. Cela m’a permis de raser les cases et les baraques qui se trouvaient dans la maison de mon père et de mettre un immeuble à la place.

MOR AMAR

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