SOULEYMANE FAYE (ARTISTE-MUSICIEN) – ‘’Si j’étais riche durant ma jeunesse, je serais mort depuis longtemps’’

Souleymane Faye, connu par la richesse de ses textes, a une belle carrière musicale. Avec 50 ans d’expérience, le ‘’Boy Dylan sénégalais’’ est toujours aussi déterminé à aller plus loin. Il compte mettre sur pied un projet qui lui tient à cœur. Diego, qui ‘’n’est pas du Sénégal d’aujourd’hui’’, a galéré.  Alors qu’il animait un master class ce samedi à la place du Souvenir africain, ‘’EnQuête’’ a saisi l’occasion pour l’interviewer.

Vous venez d’animer un master class avec beaucoup de passion. Comment est-ce que vous l’appréciez avec tous ces jeunes qui ont manifesté leur joie de vous voir partager votre expérience avec eux ?

C’est émouvant, parce que de toute ma vie, je n’ai jamais donné de cours de chant. C’est la première fois qu’on me sollicite pour cela. Donner des cours de chant m’a toujours intéressé. Je me suis constamment dit qu’un jour, j’aimerais avoir une école où apprendre les secrets qu’il y a dans la voix et tout. L’homme est un être émotionnel. Et souvent, on cache ce que l’on ressent. A travers des chansons, on ose exprimer tout ce qu’on ne pouvait pas dire directement aux personnes. J’aimerais que cela continue pour que je puisse donner des cours de chant, ne serait-ce qu’une fois par semaine aux jeunes et à des chanteurs déjà connus, mais qui en ont besoin. Beaucoup de chanteurs ont des difficultés parce qu’ils chantent tous de la même manière. Donc, ils ont des problèmes pour trouver de nouvelles mélodies. Mais ils ne trouvent pas d’endroits où prendre des cours. Et certains veulent apprendre discrètement, en cachette.

Toutefois, je peux gérer tout cela. Je suis très disponible. Chanter fait plaisir, mais c’est un métier très difficile. Parce que ça fait souffrir. Il m’arrive de pleurer en chantant, car il faut pleurer pour chanter certains morceaux. Je voulais créer une société qui s’appelle Complexe art et musique (Camu). Comme je suis menuisier-ébéniste de métier, je veux aussi enseigner ce métier-là et la musique (des cours de chant, de batterie, de piano). Il y aura les deux à la fois.

Vous êtes l’un des ténors de la musique sénégalaise. Après 50 ans de carrière, qu’est-ce qui reste ?  

Je suis connu, mais je n’ai encore rien fait. Je commence maintenant à avoir le temps pour moi. De toute ma vie, je me suis concentré à la musique et à la famille. Je n’ai jamais pensé à moi. Sur le plan professionnel, j’ai réussi. Mais sur le plan financier, je n’ai encore rien.

Voulez-vous dire que vous n’êtes pas riche ?

Je ne suis ni riche ni pauvre. Je rends quand même grâce à Dieu.

Qu’est-ce qui vous motive réellement à continuer ?

C’est la foi. Je crois que ça va venir. Et mieux vaut tard que jamais. L’argent devient plus agréable quand on est âgé. Quand on est jeune, on joue avec. Je crois que si j’étais riche durant ma jeunesse, je serais mort depuis longtemps (rire).

Vous avez un projet, et vous en avez parlé à Abdoulaye Wade. Certainement, vous en avez discuté aussi avec le président Macky Sall. Mais l’Etat tarde à vous soutenir. Il vous fallait 70 millions, il y a de cela 15 ou 20 ans. Actuellement, qu’est-ce qui manque ?

Il me faut un fonds de roulement. Cela me permettra de mettre sur pied un atelier de menuiserie, mais aussi une salle de répétition où les gens viendront répéter et payer. Et on y donnera des cours. On économise pour avoir le budget nécessaire, mais ce n’est pas facile.

Et quel est l’apport de votre ami Macky Sall ?

Il m’a beaucoup aidé. C’est mon ami. Mais depuis qu’il est élu président, on ne s’est vu qu’une fois. Peut-être, c’est parce que je n’ai pas fait assez d’efforts pour le voir. On se voyait de la manière la plus naturelle possible. Maintenant, lui, il reçoit 2 000 lettres de demande d’audience par jour qu’il faut bien filtrer. Mais je sais qu’il sera toujours prêt à me recevoir. Et j’aimerais bien pouvoir lui parler de ma société. Je n’ai jamais été subventionné, de Senghor à Macky Sall. Il y a aussi le fait que je n’ai jamais été demandeur.

Qu’est-ce qui explique la croix que vous portez autour du cou ?

Je suis un musulman, un ‘’baye fall’’ et j’aime Jésus aussi. J’ai même été béni par le pape Jean-Paul II. Dans mon enfance, j’ai beaucoup lu la Bible. D’un côté comme de l’autre, nous croyons tous à l’existence d’un seul et unique Dieu.

Vous êtes connu depuis 35 ans avec ‘’Doolé’’. C’est grâce à ce titre que les Sénégalais vous ont connu. Comment s’est fait la symbiose avec le groupe Xalam 2 ?  

C’est un groupe que j’ai écouté pour la première fois, quand j’étais en Italie, dans les années 80. J’avais un ami italien qui aimait la musique africaine. Il avait la musique de Fela Kuti, Manu Dibango, Osibisa et il y avait aussi celle du Xalam qu’il m’a fait écouter. C’est comme ça que j’ai découvert le groupe. Et ça m’a beaucoup plu. Alors, je me suis dit que j’aimerais bien travailler avec eux. Je suis revenu au Sénégal en 1982 et j’ai rencontré Prospère en 1985. Son grand frère Magaye lui a parlé de moi. Ça ne l’enchantait pas, mais il est quand même venu me voir. Quand il m’a vu chanté, il m’a proposé de travailler avec lui. Je crois que c’était un lundi, et aussitôt jeudi, on est allé en France.  Je m’y attendais. Et je voulais vraiment faire partie de ce groupe. Dieu a fait qu’on a rencontré ce groupe. On a fait deux ans ensemble durant lesquels deux albums ont été produits. Mais après, il fallait que je retourne chez moi, parce que j’avais laissé mes enfants et ma femme ici. Deux ans, c’est beaucoup. Il y a des gens qui partent pour dix ans ; moi, je ne le fais pas.  Donc, je suis revenu pour gérer ma famille. Je ne pouvais pas les amener là-bas parce que la vie y est chère.

Cela n’était pas facile. Parce que je suis resté au chômage pendant un an. Le temps de trouver du travail, monter un orchestre, m’intégrer de nouveau, m’a pris plus de deux ans de galère.  Mais je n’ai pas regretté de rentrer.

Comment trouvez-vous l’évolution de la musique au Sénégal ? Et quels conseils donneriez-vous aux jeunes musiciens qui, selon vous, chantent tous de la même manière ? 

Il n’y a plus de recherche. Les gens ne cherchent que l’argent. Ce n’est plus comme avant où on s’enfermait pendant des mois, voire des années, pour sortir quelque chose de nouveau. On nous prenait pour des fous. On n’avait pas de quoi manger ; on prenait du pain et des arachides grillées comme repas. Et on dormait par terre. Mais le résultat est là. Cette action a aujourd’hui porté ses fruits. Maintenant, il suffit juste que quelqu’un ait une belle voix pour qu’on l’enregistre. Le chanteur sort un CD et ça s’arrête là. Leur œuvre ne dure pas. Il faut qu’ils prennent leur temps.

Etes-vous un incompris, vu la profondeur de vos œuvres ? 

Je suis toujours resté le même. Je suis un Sénégalais d’hier.

Qu’est-ce qui vous dérange du Sénégal d’aujourd’hui ?

Il y a beaucoup de valeurs telles que l’honnêteté et la dignité qui disparaissent. Moi, je suis un être digne et libre. Je peux marcher pieds nus dans la rue. Je ne me cache pas ; je suis très accessible. Je suis chez moi. Parce qu’en Europe, même quand nous sommes en règle, la peur nous envahit lorsque nous croisons un policier. Donc, quand nous ne sommes pas libres chez nous, ça devient difficile. Ma liberté étonne les gens. Lorsqu’ils me trouvent dans un endroit public, ils se posent beaucoup de questions. Il faut être libre. L’essentiel, c’est de ne pas tomber dans la provocation.

BABACAR SY SEYE

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