CAPITAINE DE VAISSEAU MAMADOU NDIAYE – ‘’Il y a eu beaucoup d’accidents et de morts’’

Le capitaine de vaisseau est à la tête de la Direction de la protection et de la surveillance des pêches (Dpsp). Le département qu’il dirige s’occupe ainsi de la sécurité de la pêche artisanale et de la protection des pêches. Dans cet entretien accordé à ‘’EnQuête’’, il revient sur les dispositions prises par l’Etat pour mieux sécuriser la pêche et soutenir les pêcheurs dans leur équipement.

 

Comment se comporte la pêche artisanale et quel est le niveau sécuritaire des pêcheurs artisans ?

La sécurité de la pêche artisanale est une problématique importante. L’Etat du Sénégal a fait de gros efforts pour encadrer la sécurité de la pêche artisanale, d’abord en créant une direction dont l’une des missions principales est la sécurité de la pêche artisanale. Cela montre à quel point cette question est essentielle et importante.

L’Etat du Sénégal, en plus de mettre à peu près 20 000 gilets de sauvetage subventionnés à la disposition des pêcheurs par an, a subventionné des moteurs hors-bords. Ce sont les moteurs que les pirogues utilisent et une subvention de 2 millions sur chaque moteur acheté. Le moteur constitue l’élément premier de la sécurité en mer du pêcheur. Car, quand le pêcheur artisanal va en mer, il a besoin d’avoir un moteur qui tourne bien pour qu’il puisse revenir en sécurité.

Par conséquent, la sécurité de la pêche artisanale, c’est la pirogue, le moteur, mais ce sont (aussi) les dispositions à prendre pour protéger le pêcheur, et pour la pirogue un certain nombre de dispositions ont été prises par l’Etat du Sénégal. Il y a un arrêté qui fixe les conditions de construction des pirogues. Elles définissent très clairement les types de bois à utiliser pour telle ou telle autre partie de la pirogue et également définissent la taille des pirogues.

Est-ce à dire que la manière de fabriquer les pirogues pose problème ?

Je crois qu’il était important, à un certain moment, de réglementer la construction des pirogues. Les pirogues sont faites pratiquement dans toutes les régions du Sénégal ou du moins sur tout le littoral.  Seulement, les techniques diffèrent d’une zone à une autre. La manière de construire des pirogues en Casamance n’est pas la même qu’à Dakar, par exemple. En Casamance, vous verrez qu’ils creusent pratiquement sur le tronc d’arbre pour faire leur pirogue, alors qu’ici on coupe le tronc pour faire sortir les différentes parties de la pirogue.

Ces deux manières de faire peuvent être différentes de celle du nord du Sénégal. Entre 2007 et 2008, l’Anam avait fait le tour du Sénégal pour discuter avec les charpentiers. Ensemble, ils ont défini les règles de construction. Un arrêté ministériel avait été proposé à la suite au ministre en charge de la Pêche de l’époque. Cet arrêté devait permettre de définir un cadre réglementaire pour la construction des pirogues artisanales. Maintenant, compte tenu de la problématique de la déforestation, de la qualité des bois que l’on a jusque-là, l’Etat, à travers le ministère en charge de la Pêche, en collaboration avec des partenaires stratégiques, a développé un certain nombre de pirogues en fibre pour remplacer petit à petit les pirogues en bois.

Les pirogues en fibre sont certes plus claires, mais ont l’avantage d’être plus rapides, légères, consomment moins et offrent une flottabilité beaucoup plus importante. Les premiers tests ont été effectués et ils sont concluants. Actuellement, le ministère est en train de réfléchir sur les mécanismes de financement, puisque ce sont des pirogues qui coûtent beaucoup plus cher que les pirogues en bois naturellement. Et nous, en tant que Direction de la protection et de l’assurance des pêches, sous l’égide du ministre en charge de la Pêche, on est en train de travailler sur la géolocalisation des pirogues en mer. On le fait déjà avec les     industriels et on voudrait, à terme, pouvoir être capable de localiser toutes les pirogues en mer, c’est-à-dire à partir de la direction être capable de les visualiser sur un écran. Cela va permettre de leur offrir la possibilité de nous informer, en cas de détresse. C’est un projet assez ambitieux. On y  travaille, les premiers tests ont été faits. La réunion d’évaluation des résultats a été effectuée. Il y a une petite entreprise sénégalaise qui travaille sur la géolocalisation. Un projet pilote est en train d’être installé. On va travailler sur une vingtaine de pirogues, pour voir un peu la solution qu’ils proposent est-ce qu’elle est viable, durable.

Cette technique est-elle différente de celle avec les pistes ?

La piste, c’est autre chose. Vous savez, il y avait un projet d’immatriculation des pirogues qui, malheureusement, avait quelques petites difficultés, mais, à terme, on devrait être capable d’identifier les pirogues par un lecteur à puce. Ce qui permettra d’avoir les caractéristiques de la pirogue. Ça, c’est différent. Là, on mettra carrément une balise à bord de la pirogue et cette dernière enverra des données sur un satellite qui les transmettra sur un relais intermédiaire pour les envoyer à la Dpsp et nous visualiserons sur un écran l’ensemble des pirogues qui sont en mer et qui  ont   cette balise.

Quand un commandant de bord a des difficultés, comment est-ce qu’il va entrer en liaison avec vous pour vous avertir à temps ?

Il suffit juste d’appuyer sur un bouton qui est sur la balise. C’est ce que je disais tantôt : c’est un bouton de détresse qui permet d’aviser la direction, quand vous êtes en détresse.

Qu’est-ce qui s’est passé avec les pirogues à puce, sachant que vous avez eu quelques difficultés ?

Là, j’avoue que je ne sais pas trop parce que je n’étais pas au ministère à cette époque.  Ce projet avait été piloté par la Direction des pêches maritimes, mais pas la Direction de la surveillance et de la protection des pêches. C’était une  autre direction qui gérait ce projet. Ce projet n’a pas abouti totalement. Aujourd’hui, nous, la Direction de la surveillance et de la protection des pêches, travaillons à avoir une solution beaucoup plus élaborée qui permettrait de localiser en mer la pirogue et qu’en cas de détresse, quand la pirogue appuie sur un bouton, que l’on puisse savoir sur écran que cette pirogue avec cette lumière rouge a besoin d’aide. Ce qui nous permettrait d’envoyer  facilement  les secours et arriver à des temps record.

Pour cela, il faut des pirogues en fibre de verre. Quel est le délai et le coût de ce projet ?

Le coût, on ne le sait pas encore, parce que vous savez les coûts dépendent énormément de la taille de la pirogue, de sa capacité. Il y a beaucoup de paramètres qui peuvent jouer sur le coût. En tout cas, il faut juste retenir que ces pirogues sont plus chères et vont durer beaucoup plus longtemps. C’est un investissement qui sera beaucoup plus rentable que la pirogue en bois, parce que cette dernière dure généralement cinq à sept ans, alors que cette pirogue (en fibre) si elle est bien entretenue, elle peut durer entre trente et trente-cinq ans, voire même plus. Il est peut être  important de réfléchir sur cette question qui non seulement permettrait de lutter efficacement contre la coupe de bois, mais également offrir une solution durable et beaucoup plus de sécurité aux pêcheurs artisans.

La géolocalisation est une chose, l’intervention en est une autre. De quels moyens disposez-vous pour intervenir à temps, en cas de détresse ?

En cas de détresse, quand on est en mer, l’intervention est dévolue à tout le monde. Quand un navire, une pirogue a des problèmes en mer et que l’on est sollicité, par exemple, la première chose qu’il faut faire, c’est d’en informer tous ceux qui sont en mer. La Dpsp dispose de ses vedettes de 20 et 12 m. Il y a la marine nationale qui est là, les bateaux qui sont en mer. Tout le monde reçoit le message comme quoi, à la position x ou y, il y a une pirogue qui est en détresse. Là, on demande tous les moyens qui sont disponibles de converger là-bas. Et la solidarité en mer est telle que quand l’information passe, tout le monde se mobilise.

Il parait que la logistique pose problème à ce niveau. Avez-vous des avions ?

C’est cher l’avion. La direction a toujours eu un avion, mais il est tombé en panne il y a quelques années et là on est en train de faire les démarches nécessaires pour en acquérir un.

Il arrive que des gens fassent appel à des forces françaises pour les aider à faire les patrouilles…

Ces patrouilles combinées avec les Français rentrent dans le cadre d’un protocole signé depuis très longtemps entre la France et le Sénégal. C’est tout simplement cela. Ce protocole date de longtemps et stipule que l’avion de sécurité qui est là à Dakar doit offrir à la surveillance des pêches trois heures de vol dédiées à la surveillance des pêches. Nos patrouilles, nous les faisons avec l’armée de l’air sénégalaise. Avec les Français, nous faisons une opération par mois.

De manière générale, quels sont les investissements que l’Etat du Sénégal a consentis pour plus de sécurité maritime au Sénégal ?

Beaucoup, il y en a vraiment beaucoup. Pour la sécurité maritime, il y a beaucoup de choses qui y sont prises en compte. Il y a la sécurité de la navigation. Pour cela, le fleuve Casamance a été dragué et balisé. L’accès y est devenu beaucoup plus simple. On peut y accéder aussi bien de nuit que de jour. Le port de Dakar a été dragué également.  Donc, il offre une plus grande possibilité d’accueil aux grands navires. Sur le plan de la sécurité généralement, ce sont des navires de l’Agence nationale des affaires maritimes qui font des inspections, des contrôles. L’Etat a acquis des  patrouilleurs de haute mer pour la marine nationale. La marine, en 2015-2016, a acquis trois grands navires : ‘’le Kédougou’’, ‘’le Ferlo’’ et ‘’le Fouladou’’. L’Etat fait énormément de choses pour gérer la sécurité maritime au Sénégal.

Toutefois, il faut savoir que les investissements constituent un pilier, mais le plus important est la responsabilité du pêcheur, de la personne qui va en mer. L’Etat met en place le cadre, règlemente, fait en sorte que les gens puissent aller en mer en toute sécurité, mais c’est à la personne de veiller à  sa propre sécurité. C’est à la personne qui va en mer de s’assurer d’avoir son gilet, son Gps, un moteur qui marche bien, d’avoir suffisamment de carburant. Il y a beaucoup de gens qui se perdent en mer parce que tout simplement, ils finissent leur carburant. Donc, je crois qu’il y a une véritable prise de conscience des risques  par le pêcheur.

Apparemment, vous avez beaucoup de difficultés…

C’est normal, je pense que la difficulté, en mer, est pratiquement la même que l’on voit sur la route. Je crois que c’est un peu dans notre vécu quotidien généralement. Il faut sortir le bâton. Malheureusement, il faut en arriver là pour que, de temps en temps, les gens respectent les règles.

Est-ce que les croyances traditionnelles constituent un obstacle ? 

Elles peuvent constituer des contraintes, des barrages, mais je crois que l’on devrait commencer à savoir que le gilet a son importance et que, quelles que soient ses capacités à nager, la famille à laquelle on appartient, on peut toujours être victime d’un accident en mer. Il faut être extrêmement chanceux pour survivre d’un accident qui a lieu très loin en mer dans les conditions métrologiques assez effroyables.

Je suis sénégalais, on croit souvent à la mystique, mais je crois qu’elle a aussi ses limites.

Quel est le pourcentage de survie en cas d’accident ?

Cela dépend de beaucoup de choses. Elle  peut dépendre déjà de la température de l’eau, de comment on était habillé quand on est tombé dans l’eau. Le gilet devient important. La survie dépend  de la rapidité des secours, des mécanismes mis en place pour secourir et peut dépendre des moyens de communication qui étaient disponibles ou pas à bord de la pirogue au moment de l’accident. Parce que si vous avez le temps d’informer, peut-être que les gens seront beaucoup plus en mesure de vous retrouver à la position où vous êtes et la survie peut dépendre de beaucoup de facteurs. Des pêcheurs peuvent, par exemple, quitter Thiaroye et annoncer qu’ils vont pêcher au large de Ouakam.  Mais s’ils n’y trouvent pas de poisson, ils vont remonter ou bien descendre dans d’autres zones. Malheureusement, quand ils le font, ils n’informent personne et quand ils ne reviennent pas, généralement, les parents vous disent ils étaient allé pêcher au large de Ouakam et si vous allez chercher dans ce lieu, vous n’y trouverez personne. D’où l’importance d’avoir un système de géolocalisation qui permettrait de savoir, à tout moment, où les pirogues sont.

Sur le plan statistique, est-ce que vous pouvez nous donner des chiffres sur les accidents ?

On les a. Il faut savoir qu’il y a eu beaucoup d’accidents et de morts.

Est-ce que le Sénégal a les moyens suffisants, aujourd’hui, de sécuriser les pêcheurs artisans qui sont en activité ?

Sécuriser tout le monde, c’est ce que l’Etat est en train de faire. Comme je vous disais tantôt, il faut veiller à ce que toutes les pirogues qui vont en mer aient le minimum nécessaire d’équipements de sécurité. Après, on ne peut pas mettre derrière chaque pêcheur un surveillant de pêche, ni un gendarme. Donc, il est important que chacun puisse prendre en compte sa propre sécurité. C’est ce que l’on appelle la sécurité individuelle. On demande aux pêcheurs de prendre les dispositions nécessaires pour augmenter au maximum leur sécurité à bord de la pirogue.

Ce que l’Etat doit faire, c’est de mettre la législation nécessaire, un dispositif de secours assez efficace, de mettre un système de géolocalisation et de mettre un système d’alerte qui fonctionne correctement. Le système météo est déjà en place. L’Etat, par le biais de l’Anacim, a développé une météo adaptée à la pêche artisanale. Aujourd’hui, quand je reçois une alerte, la même est envoyée à tous les pêcheurs du Sénégal.

Est-ce que les pêcheurs s’approprient cette information ?

Ils la reçoivent, mais comme je dis, quand je reçois ce genre d’information, si j’étais pêcheur, je m’abstiendrais d’aller en mer, si je suis consciencieux. Maintenant, vous savez, je ne suis pas dans la tête de tous les pêcheurs. Je ne sais pas dans quelle situation financière ils sont pour prendre le risque d’aller en mer en cas de mauvais temps. Mais une chose est claire est qu’il ne sert à rien d’aller en mer quand elle est mauvaise. Généralement, il parait que ce qui vont en mer quand celle-ci est agitée et arrivent à revenir, ils vendent leurs poissons à des prix chers. Ils profitent du mauvais temps et c’est périlleux.

A quand la vraie mutualisation des efforts entre les différentes institutions de l’Etat ?

La plus grande difficulté que l’on a au Sénégal, c’est que l’on a beaucoup d’institutions dans le domaine maritime qui ont des compétences dans les mêmes domaines. Quand je prends l’exemple de la sécurité maritime, vous verrez dans nos attributions que la Dpsp participe à la sécurité de la pêche artisanale. Vous verrez que l’Anam a, à peu près quelque chose comme ça. L’Asmar coordonne la sécurité  en mer.  On est tous responsable quelque part et ça pose un sérieux problème. Je suis parfaitement d’accord avec vous et je crois qu’il faudrait que l’on arrive à avoir un système de contrôle et de gestion de la sécurité qui existe déjà. On a l’Asmar qui est plutôt une structure de coordination. Il faudrait donc que l’on ait une structure de coordination opérationnelle qui puisse intervenir en cas de détresse en mer. Mais le Sénégal dispose d’un centre de coordination des secours. C’est un centre régional qui est là. Ce centre coordonne des interventions en mer, en cas de détresse aussi bien des navires industriels que des pirogues.

AIDA DIENE ET BABACAR WILLANE

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